MONSIEUR PRUDHOMME
Joseph Prudhomme.
petits faits de la vie journalière. C'est lui qui, à la vue de deux missionnaires chinois, dit à sa femme qui s'étonnait de leur voir la tête rasée à l'exception d'une longue queue :
« Madame, cette queue est la tonsure du pays. »
Un tel homme sait ce qu'il vaut; aussi attache-t-il à sa personne un tas de titres : Président du Comité de surs^eillance des intérêts locaux; Secrétaire^archinste du comité central de désinfection publique; Correspondant honoraire de l'Athénée du Beàuç^oisis; Rapporteur... etc.
Il lui manque encore le Signe de Vhonneur. Il Ta sollicité en ces termes :
« J'ose, monsieur le Ministre, me croire digne de l'étoile de l'honneur. L'occasion seule m'a toujours manqué pour me distinguer; sans cela, je n'eusse pas manqué de le faire. »
Ainsi, ignorant, vaniteux et grotesque. Monsieur Prudhomme, le ventre bedonnant, le buste droit, le verbe haut, est la synthèse de la bêtise bourgeoise.
TYPES POPCI.AIRES.
Jérôme Vaturot.
Jérôme Paturot est le type de ces natures candides qui ne savent pas se défendre contre la nouveauté. Accessibles aux illusions et disposées aux expériences, elles se passionnent pour les choses sans les juger et se livrent avec une naïveté d'enfant aux rêves les plus divers. Toutefois, dans Jérôme Paturot à la recherche (Tune position sociale, cette candeur ne va pas sans une vanité que rend plaisante l'ignorance du héros, mais que sa droiture native lui fait pardonner.
Ce type fut créé en 1843 par Louis Reybaud, écrivain secondaire qui fut surtout uii économiste.
Orphelin de bonne heure, Jérôme Paturot fut élevé par les soins d'un oncle, vieux célibataire, dont le seul rêve était de faire de son neveu un bonnetier modèle. Mais, au sortir du collège, après avoir vécu avec les anciens, assisté à la prise de Troie et à la fondation de Rome, bu avec Horace aux cascades de Tibur et sauvé la République avec Gicéron, quand,
iSa Types créés par les Grands Ecrwains.
de cette existence héroïque, ilfallut descendre aux tricots et aux chaussettes, Jérôme Paturot sentit faillir son cœur. Il s'en fut à Paris et prit gart à la bataille littéraire qui, vers 1830, mettait aux prises Romantiques et Classiques. Enrôlé dans TEcole romantique, il en fut, dit-il, le cent quatre-vingt-dix-huitième génie par numéro d'ordre. Il fit des ballades, des orientales, des méditations. Il triompha dans la couleur locale : à volonté ses vers étaient albanais, cophtes, yolofs, afghaas ou patagons ; il maniait en maître la feuille du palmier, la fleur du lotus, le tronc du baobab, le kari, le kava, le samchou. Aucun éditeur ne voulant imprimer ses œuvres, il les réunit en trois volumes : Les Fleurs du Sahara^ La Cité de VApocalyse^ Là Tragédie sans fin. Ils lui coûtèrent quatre mille francs et il en vendit quatre exemplaires.
Son oncle le bonnetier lui ayant fermé sa porte, Jérôme Paturot se trouva sans le sou.
L^humanité lui parut alors mal organisée. Il se crut appelé à régénérer le monde, à lui prêcher un évangile nouveau, et il alla s'enrôler parmi les Saint- Simoniens. Ils avaient fondé un phalanstère et se donnaient pour but d'empêcher l'exploitation de l'homme par Thomme, en vertu de quoi Jérôme Paturot se vit confier la mission de cirer les bottes de la communauté. Peu après, il passait à d'autres réformateurs de l'humanité, puis à d'autres encore, jusqu'à ce qu'il eût vu s'effeuiller ses rêves, se flétrir son idéal.
« Quand on entre dans la vie, on se la figure volontiers comme une chose éthérée; on en fait un Eden que l'on peuple de fantômes gracieux et où il suffit, pour se maintenir en santé et en joie, de contempler la nature et de respirer le parfum des fleurs. Tout
Jérôme Paturot,
est beau, tout est bon; la pensée ne touche à rien sahsTembellir et le colorer. Il semble que Thumanité a le bonheur sous là main, que la douleur n'est qu'un malentendu. Des besoins, on n'en connaît pas; des soucis, on n'a que celui d'aimer, d'être aimé, de s'épanouir, de se laisser vivre. Oh! les illusions de la jeunesse, que c'est beau, mais que c'est court! » Jérôme Paturot touchait à cette seconde période dr l'existence où les détails de la vie matérielle prennent une grande importance.
Il entra en rapports avec M. Flouchippe, un de ces hommes d'affaires qui pullulaient alors. On venait d'improviser, par la grâce de la commandite, des chemins de fer, des mines de charbon, d'or, de mercure , mille inventions ; chacune d'elles devait donner des rentes inépuisables au moindre souscripteur; tout Français allait marcher cousu d'or. Flouchippe plaça Jérôme Paturot à la tête du Bitufne Impérial du Maroc qu'il était en train de lancer, « bitume naturel, disait le prospectus, bitume dont l'origine se perd dans la nuit des temps et dont les qualités essentielles étaient cependant restées inappréciées, jusqii'au moment où un accident singulier vint les révéler à l'univers. Un bâtiment européen se trouvait en perdition sur les parages de Modagor, où sont situés les lacs de bitume. Une voie d'eau s'était déclarée. Or il se trouve que, par l'action d'un feu souterrain,