JÉRÔME PATUROT
i34 Types créés par les Grands Ecrivains.
les bitumes du Maroc se mettent souvent en éruption; ils y étaient alors, heureusement pour le navire en péril. Déjà le malheureux faisait eau de toutes parts, quand tout à coup on le voit se redresser et épuiser sa voie d'eau comme par enchantement. On crie au miracle : rien de plus naturel pourtant. Une éruption bitumineuse l'avait sauvé. Lancé au loin, le bitume s'était attaché aux flancs entr'ouverts du bâtiment, les avait goudronnés, calfatés, mastiqués. C'était un rhabillage à neuf. Aucun corps ne renferme en effet plus de principes d^adhésion et de solidification que les bitumes naturels du Maroc. Un boulet de trente-six, coupé en deux, a été parfaitement recollé au moyen de ce bitume; ce boulet aujourd'hui sert comme les autres et a renversé une muraille sans se disjoindre. Un minaret de Mogador menaçait ruine ; on l'a ressoudé avec du bitume du Maroc. Du reste, cet ingrédient, à l'opposé de cçux qui usurpent son nom, n'exhale aucune espèce d'odé'ur désagréable; liquide, il rappelle le parfum des genêts qui croissent autour des lacs de Mogador; solidifié, il est inodore au delà de toute expression. » Et, quand maître Flouchippe eut ramassé cinquante mille francs de souscriptions, il passa la frontière, laissant au naïf Jérôme le soin de se débrouiller avec les actionnaires. Il put, grâce au concours de son oncle le bonnetier, les rembourser et, par là, éviter la prison.
Cette dure leçon ne suffit pas à le guérir. Devenu rédacteur en chef d'une feuille sans abonnés, VAspicy ses illusions le reprirent. Quand il mit le pied dans la rue, le lendemain du jour où parut le premier numér-o de VAspicy il lui sembla qu'il était Tobjet de l'attention universelle. « Il était impossible, se disait-
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il, que son nom ne fût pas dans toutes les bouches. » Cette pensée le grandissait de six pouces. Tout regard de passant, même le plus distrait,., lui paraissait ou Une approbation ou une ironie; il soignait sa marche et composait son maintien. Mais les abonnés s'obstinèrent à ne pas venir. Pour les attirer, Tadministrateur du journal eut recours à un moyen original.
Un journal, se dit-il, est une consommation de luxe. En peut-on dire autant d'une paire de bottes et d'un paletot? Évidemment non. Tout homme éprouve la nécessité de se chausser et dé se vêtir. Ceci posé, que faut-il faire ? Offrez un.paletot et le journal contre un abonnement. Vous tentez deux espèces de consommateurs. Il y en a qui prendront le journal à cause du paletot; d'autres, en plus petit nombre, qui prendront le paletot à cause du journal.
h* Aspic offrit donc au public tous les produits de Tart et de la nature : pour cent abonnements, on avait un meuble de salon; pour mille abonnements, on pouvait avoir une maison de campagne ; quatre pâtés de Chartres et le journal composaient un abonnement. Les abonnés affluèrent. Aucun d'eux ne s'inquiétait de V Aspic, ce qui humiliait un peu la rédaction; tous tenaient à ce que la qualité de l'objet accessoire fût garantie de bon aloi. La vogue se soutint ainsi pendant plusieurs mois; mais bientôt les plaintes commencèrent. Chaque jour, les bureaux du journal étaient assiégés d'abonnés qui élevaient des réclamations et se livraient à une confusion d'idées des plus étranges :
(( Votre journal est en mauvais cuir, disait Tun; il a fait eau le jour où je l'ai chaussé.
— Savez-vous que votre terrine de foie gras était bien mal rédigée ce matin? disait l'autre.
Types créés par les Grands Ecrivains,
— Reprenez votre pantalon en cuir-laine, s'écriait un troisième : ses principes politiques ne peuvent pas m'aller, »
Et V Aspic mourut.
Et Jérôme Paturot, après avoir été feuilletonniste, publiciste officiel, philosophe incompris^ finit par devenir un honnête bonnetier aux cheveux ras, au teint fleiuri, aux joues prospères. En quoi il fit bien. Combien, aujourd'hui encore, de poètes, d'écrivains, de philosophes, ont, comme lui, méconnu leur véritable vocation et privé la France d'épiciers et de chaudronniers de premier. ordre!
XIY
Rodrigue et Chimène.