CORNEILLE
Rodrigue et Chimène, modèles accomplis de la grâce et de Théroïsme, sont les deux personnages principaux d'une tragédie fameuse de Corneille : Le Cid (1636). Deux cents ans ont passé et ils sont toujours aussi jeunes, aussi ardents, aussi purs, aussi généreux qu'au premier jour.
Rodrigue et Chimène sont fiancés et ils s'aiment. Mais le père de Chimène, le comte de Gormas, outrage gravement le père de Rodrigue, don Diègue, et celui-ci ordonne à son fils de le venger :
... Venge-moi, venge-toi, Montre-toi digne fils d*un père tel que moi.
Accablé des malheurâ où le destin me range, Je vais les déplorer : va, cours, vole et nous venge.
Eperdu et presque sans voix, l'infortuné Rodrigue hésite un moment entre son devoir qui exige la puni-
i38 '^ypcs C7'éés par les Gi^ands Ecrivains,
tion du père de Chimène et son amour qui lui commande de laisser Taffront impuni; il prend même la résolution de mourir pour sortir de peine; mais bienlot le devoir l'emporte :
.... Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur.
Que je meure au combat ou meure de tristesse, Je rendrai mon sang pur comme je Tai reçu.
11 se met à la recherche du père de Chimène; il le trouve et le provoque. La scène est magnifique : c'est une suite de ripostes qui sont déjà de Tescrime, elles se croisent et s'entrelacent comme fera tout à l'heure Tacier :
RODRIGUE
A moi, comte, deux mots.
LE COMTE
Parle.
RODRIGUE
Ole-moi d'un doute Connais-tu don Diègue ?
LE COMTE
Oui.
RODRIGUE
Parlons bas, écoule.
Sais-tu que ce vieillard fut la même vertu, Le vaillance et l'honneur de son temps ? Le sais-tu ?
LE COMTE
Peut-être.
RODRIGUE
Cette ardeur que dans les yeux je porte, Sais-tu que c'est son sang? Le sais-tu?
LE COMTE
Que lïi'imporre?
Rodrigue et Chimène,
RODRIGUE
A quatre pas d'ici je te le fais savoir.
LE COMTE
Jeune présomptueux !
RODRIGUE
Parle sans t'émouvoir.
Je suis jeune, il est vrai, mais aux âmes bien nées La valeur n'attend point le nombre des années.
LE COMTE
Te mesurer à moi! Qui t*a rendu si vain, Toi qu'on n'a jamais vu les armes à la main ?
i4o Types créés par les Grands Ecrivains,
RODRIGUE
Mes pareils à deux fois ne se font pas connaître,
Et pour leurs coups d'essai veulent des coups de maître .
LB COMTB.
Sais-tu bien qui je suis ?
RODRIGUE
Oui; tout ^ulre que moi Au seul bruit de ton nom pourrait trembler d'effroi. Les palmes dont je vois ta tête si couverte . Semblent porter écrit le destin de ma perte.
J'attaque en téméraire un bras toujours vainqueur; Mais j'aurai trop de force*, ayant assez de cœur. A qui venge son père, il n'est rien impossible. Ton bras est invaincu, mais non pas invincible.
Elle duel a lieu.
Et Rodrigue tue le père de Chimène!
Que va faire celle-ci? Préférera-t-eile son amour et pardonnera-t-elle à son fiancé, ou bien préférera-t-eile son devoir et poursuivra-t-elle la mort de Rodrigue? Elle n'hésite pas :
(c Que pensez-vous donc faire ? lui demande-t-on.
Et elle répond : « Le poursuivre, le perdre et mourir après. »
Sur ces mots, Rodrigue paraît; il vient offrir sa vie à sa fiancée :
...J'ai vengé mon honneur et mon père Je le ferais encore, si j'avais à le faire.
Mais, quitte envers l'honneur et quitte envers mon père.
C'est tnaintenant à toi que je viens satisfaire :
C'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois.
Et Chimène^ bien digne du grand cœur de Rodrigue, lui répond :
Rodrigue et Chimène.
Je ne puis te blâmer d'avoir fui l'infamie;
Et, de quelque façon qu'éclatent mes douleurs,
Je ne t'accuse point, je pleure mes malheurs.