‹ Types populaires créés par les grands écrivains: Don Quichotte et SanchoChapitre 31 sur 34 · RODRIGUE PROVOQUANT LE PÈRE DE CHIMÈNE · texte numérisé non relu

RODRIGUE PROVOQUANT LE PÈRE DE CHIMÈNE

Tu n'as fait le devoir que d'un homme de bien ; Mais aussi, le faisant, tu m'as appris le mien.

Je me dois, par ta mort, montrer digne de toi.

Désormais, plus de malentendu entre ces deux âmes tourmentées par des sentiments contraires : Rodrigue offre sa vie, et Chimène la demande; mais, malgré cette inimitié qu'un rigoureux devoir

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leur impose, ils s'adorent tous les deux. Leur tendresse trouve, pour s'exprimer, des accents d'une incomparable beauté :

Punis-moi par vengeance, ou du moins par pitié. Ton malheureux amant aura bien moins de peine A mourir par ta main qu'à vivre avec ta haine.

— Va, je ne te hais point. — Tu le dois. — Je ne puis... Rodrigue qui Teût cru? — Chimëne, qui l'eût dit?

— Que notre heur fût si proche et sitôt se perdit?

— Et que si près du port, contre toute apparence. Un orage si prompt brisât notre espérance.

Accablés de douleur, ils se séparent. Rodrigue pense à mourir. Son père lui dit : « Les Maures s'avancent pour surprendre Séville , cette nuit; marche contre eux et, si tu veux mourir, trouve une belle mort, ou plutôt,

... force par ta vaillance Le monarque au pardon et Chimène au silence.

Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur C'est l'unique moyen de regagner son cœur.

Le combat a lieu. Rodrigue met les Maures en fuite et fait prisonnier les chefs qui le proclament Cid^ c'est-à-dire leur seigneur. Lui-même vient faire à son roi un admirable récit du combat; toutes les beautés s'y rencontrent : la simplicité du- langage, la grandeur du sentiment, le souffle entraînant; <l c'est l'explosion d'une âme guerrière, jeune, triomphante et pourtant modeste. »

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fait voir trente voiles; L'onde s'enfle dessons, et d'un commun effort Les Mores et la mer montent jusques au port.

c'est pour t'offrir mon sang qu'en ce lieu tu me vois!

Rodrigue et Chimèné. i45

On les laisse passer ; tout leur paraît tranquille :

Point de soldats au port, point aux murs de la ville.

Notre profond silence abusant leurs esprits,

Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris.

Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent,

Et courent se livrer aux mains qui les attendent

Nous nous levons alors, et tous en même temps

Poussons jusques au ciel mille cris éclatants.

Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent;

Ils paraissent armés, les Mores se confondent.

Nous les pressons sur Teau, nous les pressons sur terre.

Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang,

Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.

O combien d'actions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres, Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il donnait, Ne pouvait discerner où le sort inclinait I

Comme Rodrigue achève son récit, Chimène vient demander sa mort; mais le roi ne peut plus condamner celui qui vient de sauver son royaume :

« Les Mores, en fuyant, ont emporté son crime, » dit-il. Chimène s'indigne; elle finit par s'écrier :

« Puisque vous refusez de me faire justice, permettez-moi, Sire, de recourir aux armes. Je demande la tête du coupable à tous vos cavaliers : qu'un d'eux me l'apporte et je l'épouserai. »

Le roi consent à ce qu'un duel ait lieu; mais, dit-il, Rodrigue ne se battra qu'une seule fois et, quel que soit le vainqueur, Chimène l'épousera :

Qui que ce soit des deux, j'en ferai ton époux.

Chimène subit cette condition, peut-être avec une joie secrète, mais en protestant toutefois. Elle choisit

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pour son champion un jeune seigneur, don Sanche ; mais qui pourrait lutter contre Rodrigue, s'il voulait se défendre? Seulement, il ne veut pas. Il dit à Chimène : «Je respecte celui qui combatpour vous, je ne me défendrai pas ». En vain Chimène fait appel à son amour-propre; pour l'empêcher de mourir, elle est obligée de lui dire :

Défens-toi maintenant pour m'ôter à don Sanche ; Et, si tu Gien^ pour moi ton cœur, encore épris, . Sors vainqueur d^un combat dont Chimène est le prix.

A peine a-t-elle laissé échapper cet aveu, qu'elle s'enfuit, rougissant, pendant que Rodrigue se livre aux transports de la joie la plus vive :

Est-il quelque ennemi qu'à présent je ne dompte?

s'écrie-t-il. Don Sanche ne peut tenir devant lui; il le désarme et lui fait grâce de la vie.

Et le roi dit alors à Chimène :

... Ton devoir est quitte; Ton père est satisfait et c'était le venger Que mettre tant de fois ton Rodrigue en danger. Rodrigue t'a gagnée et tu dois être à lui ; Mais, quoique sa valeur t'ait conquise aujourd'hui, Prends un an, si tu veux, pour essuyer tes larmes.

Chimène consent par son silence, et la pièce se termine sur cet espoir que le mariage aura lieu un jour.

Le Cid est l'œuvre la plus belle du théâtre français : c'est le poème de la jeunesse et du courage, de la tendresse et de la vertu.

Gavroche.

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