VICTOR HUGO
Dans un roman, Les Misé^ rahles^ Victor Hugo a tracé un portrait idéal du gamin de Paris vers 1830, de ce gamin qui ne mange pas tous les jours, mais qui peut se faufiler au spec-^ tacle, si bon lui semble, tous les soirs, qui bat le pavé, logé en plein air, court, guette, quête, perd le temps, hante le cabaret, connaît des voleurs, parle argot et n'a rien de mauvais dans le cœur.
Ce type idéal du gamin de Paris, c'est Gavroche, c'est-à-dire un petit garçon de onze à douze ans, bruyant, blême, leste, éveillé, goguenard, à Tair vivace et maladif. 11 allait, venait, chantait, jouait, volait un peu, mais comme les chats et les passereaux, gaiement, riait quand on l'appelait galopin, se fichait
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quand on l'appelait voyou. Il n'avait pas de gîte, pas de pain, pas de feu; personne ne Taimait, mais il étaft joyeux parce qu'il était libre.
N'avait-il donc ni père ni mère? Si, mais ses parents vivaient dans les bas-fonds^ en lutte avec la loi, guettés par la police ; son père ne .songeait pas à lui et sa mère ne l'aimait poiiit.
Pourtant, si abandonné qu'il fût, Gavroche se disait de temps en temps : « Tiens, je vais voir maman! » 11 arrivait, trouvait la détresse et, ce qui est plus triste, aucun sourire; le froid dans l'âtre et le froid dans les cœurs. Quand il entrait, on lui demandait : « D'où viens-tu? » Il répondait : « De la rue. » Quand il s'en allait, on lui demandait : « Où vas-tu? » Il répondait : « Dans la rue. » Sa mère lui disait : « Qu'est-ce que tu viens faire ici ? »
Cet enfant vivait dans cette absence d'aflFection, comme ces herbes pâles qui viennent dans les caves. Il ne souffrait pas d'être ainsi et n'en voulait à personne. Il ne savait pas au juste comment devaient être un père et mère.
L'affection qu'il avait pour les siens ne pouvait être bien profonde. On ne s'étonnera donc pas si, un soir, après avoir appris leur arrestation, il reprit paisiblement le chemin par où il était venu en chantant de sa voix jeune et claire que nulle émotion ne faisait trembler :
Le roi Coupdesabot S'en allait à la chasse, A la chasse aux corbeaux, Monté sur des échasses.
Quand on passait dessous, On lui payait deux sous.
Gavroche,
Et cependant Gavroche avait un cœur prompt à s'émouvoir. Un soir de janvier, comme il grelottait sous ses loques, avec, toutefois, autour du cou, un châle de femme en laine, cueilli on ne sait où, il avisa, toute glacée, sous une porte cochère, une petite mendiante à peine vêtue.
« Tiens, lui dit Gavroche, prends toujours ça. »
Et, défaisant toute cette bonne laine qu'il avait fiutour du cou, il la jeta ^ur les épaules maigres et violettes de la mendiante.
Un peu plus loin, deux petits enfants qui pleuraient frappèrent ses regards toujours en mouvement
« Qu'est-ce que vous avez donc, moutards? leur demanda-t-il. *
— On a mis « tiens! prends toujours ca! » m"
T maman en prison
et nous ne savons pas où coucher, répondit l'aîné des enfants.
— C'est ça? dit Gavroche. Voilà grand'chose. Estce qu'on pleure pour ça? Sont-ils serins! Venez avec moi, mômes.
— Oui, monsieur, » fit l'aîné.
l5o Types créés par les Grands Écrwains,
Et les deux enfants le suivirent comme ils auraient suivi un grand frère.
Gavroche leur fit monter la rue Saint- Antoine, dans la direction de la Bastille.
Comme ils passaient devant un de ces épais treillis grillés qui indiquent la boutique d'un boulanger, Gavroche se tourna :
« Ah çà, mômes, avons-nous dîné?
— Monsieur, répondit l'aîné, nous n'avons pas mangé depuis tantôt ce matin.
— Vous êtes donc sans père ni mère ? reprit majestueusement Gavroche.
— Faites excuse, monsieur, nous avons papa et maman, mais nous ne savons pas où ils sont.
— Des fois, cela vaut mieux que de le savoir, » dit Gavroche qui pensa aux siens.
Et, tirant un sou de sa poche, il alla acheter un morceau de pain, le partagea en trois, en donna un morceau à chacun des- enfants et garda le plus petit pour lui.
La petite troupe gagna ensuite la place de la Bastille, où se voyait à cette époque un éléphant de quarante pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie et qui commençait à tomber en ruines. Un vaste enclos en planches l'isolait.
Gavroche, suivi des enfants, pénétra dans l'enclos par une lacune de la palissade, dressa une échelle contre une des jambes de devant de l'éléphant, monta jusqu'à une crevasse qui s'était faite dans la maçonnerie et disparut dans le ventre du colosse.
Rassurés par ses encouragements, Içs deux petits suivirent leur Providence en guenilles. Le trou fut ensuite bouché d'une planche et, un rat de cave ayant été allumé, le dedans de Téléphant apparut confuse-