DON QUICHOTTE ET SAMCHO SUR LES GRANDS CHEMINS DESPAGNE
Don Quichotte et Sancho Pança. 5
Et don Quichotte se mit en quête d'aventures.
A peine dehors, une pensée terrible vint Tassaillir : il n'était pas armé chevalier! Par suite, il ne pouvait rien entreprendre sans violer les lois de la chevalerie. Mais son embarras fut de courte durée. Une auberge qu'il aperçut au loin lui parut un château à quatre tourelles et il s'en fut demander à l'hôtelier, que son imagination transforma en seigneur châtelain, de lui conférer Tordre de chevalerie. Ce que fut la cérémonie, il faut le lire dans Cervantes; elle fut telle qu'on n'en vit jamais de plus comique 1
Voilà donc le bon chevalier autorisé à courir les aventures; elles n'allaient pas lui faire défaut, hélas! Rencontrant une troupe de marchands et de muletiers, il ne manqua pas de les prendre pour des chevaliers errants ; dès lors son devoir était de leur faire confesser la supériorité de sa Dulcinée sur toutes les beautés de la terre. Par malheur, Rossinante trébucha et s'abattit; don Quichotte roula au loin et un muletier, s'emparant de la lance, la rompit en trois et se servit si bien d'un des morceaux pour frapper l'infortuné chevalier que celui-ci resta à terre moulu, brisé. Un sien voisin, qui le trouva en cet état, le ramena chez lui à dos d'âne. Ainsi se termina la première sortie du héros.
On le voit : à n'en pas douter, don Quichotte est fou, fou à lier. Gomment Cervantes a-t-il pu intéresser les lecteurs aux faits et gestes d'un aliéné, dans les innombrables aventures qui vont suivre? C'est que le chevalier de la Manche, s'il est déchu par la raison, reste entier par le cœur, par la hauteur des sentiments, et qu'il parle noblement dans ses instants de lucidité. « Nous plaignons don Quichotte, a dit Mérimée, et nous l'admirons, car il éveille en
6 Types créés par les' Grands Ecriçains.
nous bien des pensées qui nous sont communes avec lui. Malheur à qui n'a pas eu quelques-unes de ses idées, à qui n'a pas risqué d'attraper des coups de bâton ou d'encourir le ridicule pour redresser des torts! »
Ecoutez-le, ce fou, parler de l'âge d'or et regretter le temps où l'on ignorait ces deux mots : le tien et le mien; où la fraude, la tromperie ni la malice ne se mêlaient à la vérité, où la justice était ce qu'elle doit être. Voyez-le s'étonner qu'on puisse faire violence à quelqu'un, -et pousser l'horreur de la tyrannie jusqu'à vouloir libérer une troupe de galériens qu'il rencontre sur son chemin. 11 leur rend en effet la liberté, et pour son propre malheur, car les galériens délivrés firent pleuvoir sur leur libérateur une grêle de pierres dont le chevalier manqua d'être assommé. Mais est-ce la première fois qu'un bienfait ne rencontre qu'ingratitude?
Don Quichotte a placé son idéal très haut, si haut que nulle mésaventure ne le peut atteindre. « Le chevalier errant, dit-il, doit garder sa foi à Dieu et à sa dame, se montrer chaste dans ses pensées, honnête dans ses paroles, généreux dans ses œuvres, vaillant dans l'action, patient dans les souffrances, charitable avec les pauvres, enfin champion de la vérité, dût-il perdre la vie pour la défendre. »
Ecoutez encore les conseils qu'il donne à son écuyer, qui vient d'être nommé gouverneur de l'île de Barataria :
« Vante-toi de l'humilité de ta naissance et ne crains pas d'avouer que tu es fils de laboureurs. Voyant que tu n'en rougis pas, nul ne songera à t'en faire rougir ; en un mot, attache plus de prix à être un humble vertueux qu'un pécheur orgueilleux.
Don Quichotte' et Sancho Pança. 7
« N'oublie pas que si tu prends la vertu pour guide et si tu mets tes soins à n'accomplir que de vertueuses actions, tu n'auras rien à envier aux princes et aux grands seigneurs; on hérite de la noblesse, mais la vertu par elle-même vaut plus que la noblesse...
« Que les larmes du pauvre trouvent en toi plus
COMBAT DE DON QUICHOTTE ET d'un muletier.
'■'■ jçr^
de compassion, mais non plus de justice que les plaintes du riche. Si par hasard tu fais incliner la balance de la justice, que ce ne soit jamais sous le poids d'un cadeau, mais sous celui de la miséricorde. S'il t'arrive de juger le procès d'un de tes ennemis, écarte ta pensée du souvenir de l'injure que tu as reçue, pour ne la porter que sur la vérité du cas.
« Celui que tu dois châtier en action, ne le maltraite pas en paroles; la peine du supplice suffit à ce malheureux sans y ajouter celle des injures.
8 Types créés par les Grands Ecrivains,
(( Considère le coupable qui tombera sous ta juridiction comme un homme malheureux, sujet aux faiblesses de notre nature dépravée, et, autant qu'il te sera possible sans léser les intérêts de la partie contraire, montre-toi pitoyable et clément. Bien que tous les attributs de Dieu soient égaux, la miséricorde brille encore plus à nos yeux que la justice.
« Si tu suis ces préceptes, Sancho, ton existence sera longue, ta renommée éternelle, ton bonheur indicible. Tu vivras paisible et béni de tous. Au dernier terme de ta vie, la mort te surprendra dans une douce et mûre vieillesse, et les mains tendues et délicates de tes arrière-petits-enfants te fermeront les yeux. » [Traduction Lucien Biart, — Hetzfl.)
De tels propos ne dénotent-ils pas chez celui qui les a tenus une élévation morale incomparable? De là vient qu'on commence par plaindre le bon chevalier, qu'on l'aime ensuite, puis qu'on l'admire, et qu'il n'est personne qui ne sache mauvais gré à Cervantes des coups de bâton dont il gratifie si libéralement son héros.
Si don Quichotte représente l'élan héroïque de l'âme à la recherche d'aventures périlleuses, son écuyer — qu'il est temps d'introduire — l'immortel Sancho Pança, symbolise la résistance du corps sensuel et prudent. Le contraste est parfait. Voyez-les côte à côte cheminer sur les grands chemins d'Espagne : don Quichotte droit sur ses étriers, la rondache au bras, le col étranglé par son gorgerin, anguleux comme un squelette revêtu d'une carapace de fer, tout prêt pour le combat; Sancho, la panse en avant, étalé sur son âne comme un patriarche et chargé, pour toute arme offensive et défensive, d'une outre de vin et d'un sac à provisions!
Don Quichotte et Sancho Pança. 9
Simple laboureur, Sancho a été ébloui par les promesses de don Quichotte qui doit lui donner le gouvernement d'une des îles que son bras invincible ne peut manquer de conquérir; pour devenir gouverneur, il a consenti à se faire écuyer errant. Non pas que le bon sens lui fasse défaut, mais son bon sens est mélangé de bêtise. A la fois clairvoyant et dupe, il discerne très bien un coin de la folie de son maître, mais il en accepte le gros.
C'est ainsi qu'après avoir reçu « volée sur volée, coups de poing sur coups de poing >», il s'écrie sagement :
« Ce qui ressort clairement pour moi de tout cela, c'est que ces aventures que nous allons cherchant nous conduiront petit à petit à de telles mésaventures que nous ne pourrons plus distinguer notre pied droit. Ce qu'il serait bon et sage de faire, à mon avis, ce serait de nous en retourner au village, maintenant que voici l'époque de la moisson, et de nous occuper de nos récoltes plutôt que d'aller de mal en pis et de pis en mal. »
Mais le rappel de l'île et de son gouvernement suffît à l'embarquer dans de nouvelles aventures. Il a d'autant plus de mérite à se laisser convaincre, qu'il n'est pas brave :
« Je suis, dit-il lui-même, un homme doux, pacifique, tranquille, et je sais avaler une injure, car j'ai une femme à soutenir et des enfants à élever. Que Votre Grâce soit donc bien avertie qu'en aucune façon je ne mettrai l'épée à la main, ni contre vilains, ni contre chevaliers, et que d'ici au moment de paraître devant Dieu, je pardonne toutes insultes qui m'ont été ou doivent m'être faites. »
Qu'il reçoive des coups de poing, par exemple, il se
lo Types créés par les Grands Écrivains,
mettra moins en peine de savoir si c'est un affront que de la douleur éprouvée : tout juste le contraire de ce que fait don Quichotte en pareil cas. Aussi Técuyer double-t-il le maître à merveille et c'est grâce à cette antithèse perpétuelle de Tidéal exajté et du bon sens positif et terre à terre que l'œuvre de Cervantes reste l'une des plus récréatives et des plus substantielles qui soient.
Sancho, en effet, n'est pas moins amusant que son maître. Il a dans ses réparties — et bien à son insu — un humour des plus réjouissants :
(c Senor, demande-t-il à son maître, puîque les coups sont la moisson de la chevalerie, que Votre Grâce veuille bien me dire si les récoltes sont fréquentes ou si elles n'arrivent qu'à des époques déterminées : car il me paraît qu'après deux semblables épreuves nous serions incapables de subir la troisième, à moins que la miséricorde infînie de Dieu ne nous vienne en aide. »
A quelqu'un qui lui demandait comment il se faisait que son maître ne lui eût pas encore conquis une île, il répond avec simplicité :
« Il est encore de bonne heure; il y a tout au plus un mois que nous cherchons les aventures. Jusqu'à présent nous n'avons pu en rencontrer de bonnes; il arrive souvent qu'on cherche une chose et qu'on en trouve une autre. »
Volontiers il s'exprime par sentences. Il possède une collection de proverbes qui fait le désespoir de son maître : car, à l'occasion, il n'hésite pas a en enfiler douze ou quinze à la suite.
« 11 est à craindre, lui dit-on, que votre ami ne meure si sa fiancée le repousse.
— Dieu fera mieux les choses, répond Sancho; il
Don Quichotte et Sancho Pança. 1 1
envoie la plaie, mais aussi le remède. Nul ne connaît l'avenir; d'ici à demain il y a beaucoup d'heures et il suffit d'une seule, et même d'une minute, pour que la maison s'écroule. J'ai vu à la fois tomber la pluie et briller le soleil, et tel qui se couche sain ne peut remuer le jour suivant. Puis, dites-moi, qui peut se vanter par hasard d'avoir planté un clou sur la roue de la fortune? Personne, certes. Entre le oui et le nom d'une femme, je n'essaierais pas de mettre la pointe d'une épingle; elle ne tiendrait pas. »
Et Sancho aurait peut-être continué si don Quichotte ne s'était écrié :
« Où t'arrêtera«-tu, animal? Lorsque tu commences à enfiler des proverbes, nul ne peut te suivre, si ce n'est Judas lui-même, et puisse-t-il t'emporter! »
Avec une physionomie aussi originale, une candeur si parfaite, don Quichotte et Sancho Pança ne pouvaient manquer de se trouver engagés dans des aventures extraordinaires.
Certain jour, don Quichotte crut voir au loin trente géants formidables, avec des bras longs de deux lieues. « Ce sont des moulins à vent », lui dit le sage Sancho. Mais don Quichotte n'en voulut rien croire. Il invoqua le nom de sa souveraine Dulcinée, la priant de le secourir dans un tel danger; puis, couvert de son bouclier, la lance en arrêt, il mit Rossinante au galop et fondit sur le premier moulin qu'il rencontra. Une aile que le vent faisait tourner avec furie brisa la lance en morceaux et envoya le cheval et son cavalier rouler au loin en piteux état.
« Ne vous avais-je pas averti, dit Sancho, que c'étaient des moulins à vent? pour s'y tromper, il fallait en avoir d'autres dans la tête. »
12 Types créés par les Grands Ecrivains,
Mais don Quichotte avait réponse atout; il explique à son écûyer que les enchanteurs étaient seuls coupables dans l'affaire et qu'ils avaient transformé les géants en moulins à vent pour lui enlever la gloire de les vaincre.
Quelques jours après, le bon chevalier remarqua, sur le chemin qu'ils suivaient, un épais nuage de poussière qui semblait s'avancer vers eux.
c< Voici le jour, s'écria-t-il, où j'accomplirai de telles prouesses qu'elles resteront écrites dans les livres de la Renommée jusqu'à la fin des siècles. Tu vois cette poussière qui s'élève là-bas? Eh bien, elle est produite par une armée nombreuse composée de diverses nations.
— A ce compte, il doit y en avoir deux, répliqua Sancho, car de l'autre côté j'aperçois un second nuage. »
Don Quichotte se retourna et, voyant que son écuyer disait vrai, il s'écria :
« Il faut que je t'apprenne, Sancho, que ceux qui s'avancent vers nous sont conduits par le grand empereur Alifanfaron, seigneur de la grande île de Taprobane. En arrière vient son ennemi, le roi des Garamantes, Pentapolin, à la manche retroussée, ainsi nommé parce qu'il combat le bras droit nu.
— Alors, qu'allons-nous faire, seiior?
— Ce que nous allons faire? nous allons favoriser et aider les faibles et ceux qui ont besoin de nous. »
Or, les nuages de poussière étaient soulevés par deux g^rands troupeaux de moutons qui s'avançaient en sens contraire. Don Quichotte ne les attendit pas. Il éperonna Rossinante et, la lance en arrêt, descendit rapide comme la foudre le versant de la
Don Quichotte et Sancho Pança,
HOH QLJCJtOTTE ENLEVÉ PAR Vm MOUHN A VKjNT
colline, pénétra dans Tescadron des brebis et en fit un carnage affreux. Pas une n'aurait échappé, si un berger n'eût envoyé au chevalier, avec sa fronde, une pierre qui le coucha sur le sol.
Et Sancho conclut :
« Dieu veuille que nous trouvions un endroit où il n'y ait pas d'enchan- "^"N
teurs, car si nous en rencontrons encore, je donne au diable le manche et la cognée. »
Mais il était écrit qui} les enchanteurs poursuivraient le malheureux doji Quichotte jusqu'à sa dernière^ heure.
Un jour, on vît Sauchu aoitir épouvanté du fi;al(aas dt:
l'hôtellerie où le *'nq>les*ctî^ ri niTf'lé.
« Accourez, senores, criait-il, et secourez mon maître qui est engagé dans le plus rude et le plus acharné combat que mes yeux aient jamais vu. Vive Dieu! il a donné un tel coup d'épée à un géant, qu'il lui a coupé la tète à ras des épaules comme s'il se fut agi d'un navet. »
Au même instant, on entendit un grand bruit dans la chambre où don Quichotte vociférait :
« Arrête, voleur, malandrin, lâche! je te tiens et ton cimeterre te sera inutile. »
i4 Types créés par les Grands Ecrii^ains,
Et on eût dit qu'il frappait de grands coups d'épée contre les murailles.
« Il ne faut pas s'amuser à écouter, s'écria Sancho; entrons pour arrêter le combat ou secourir mon maître, bien que ce soit inutile : car, sans aucun doute, le géant est déjà mort et rend compte à Dieu de sa mauvaise vie passée. J'ai vu le sang inonder le sol, la tête coupée rouler dans un coin; elle a la taille d'une grosse outre à vin. »
Hélas! hélas! il se trouva que le géant massacre était une outre dans laquelle Thôtelier conservait sa provision de vin rouge; et, à la vue du dégât, cet hôtelier fut saisi d'une telle colère qu'il roua de coups rinfortuné don Quichotte.
L'cèuvre se termine par l'incomparable mystification de Sancho. Pendant sept jours, il fut gouverneur d'un bourg en terre ferme, qu'il prenait pour une île . et où il fut abreuvé d'amertumes. 11 y. fit tout le bien • possible, ne pendit personne, rendit la justice aussi bonnement que saint Louis, aussi finement que Salomon, et faillit mourir de faim dans son palais. Il entre dans sa capitale au son des fanfares : les magistrats lui présentent les clefs de la ville et le populaire se prosterne sur son passage. Dès le premier jour un homme néfaste, son médecin, empoisonne toute ses joies, l'empêche de boire et de manger, et voilà l'île en proie à ce fâcheux régime d'un gouvernement de mauvaise humeur. Sancho s'assombrit : il veut tout réformer, il promulgue des statuts, il glisse sur la pente du pouvoir personnel. Evidemment il tombera bientôt. La septième nuit, il est réveillé par lé" tocsin, les tambours et la clameur de la foule : c'était une révolte, pour ne point dire une révolution. On lui crie : « Aux armes! » Il invite ses partisans à quérir
Don Quichotte et Sancho Pança,
don Quichotte. Ils lui répondent qu'étant gouverneur, il commande Farmée et doit marcher à l'ennemi. On Tincruste entre deux gros boucliers reliés par une corde où il se trouve plus empêché qu'une tortue couchée sur le dos. 11 tombe et passe une nuit horrible : l'île entière piétine sur le chef de l'État. Jamais l'autorité politique ne fut plus cruellement avilie. Le matin venu, il s'évanouit entre les bras de ses serviteurs, puis tranquillement, magnanimement, il abdiqua. 11 descendit à l'écurie, embrassa son âne en pleurant, bâta et brida la bonne bête, monta péniblement dessus, fit ses adieux de Fontainebleau, prononça quelques paroles profondes sur la vanité de l'ambition humaine, puis s'en alla au petit pas, . n'emportant qu'une poignée d'orge, un morceau de fromage et une croûte de pain, dégoûté à jamais de son rêve de grandeur.
Et pour don Quichotte aussi la désillusion vint. Etant tombé gravement malade, il s'éveilla un matin l'esprit lucide et reconnut ses erreurs passées. 11 regretta de ne pouvoir en faire pénitence, mit ordre à ses affaires et mourut, pleuré de tous ceux qui l'avaient connu. Et, dans la suite des âges, tous ceux qui liront son histoire l'aimeront pour sa bonté et la noblesse de son rêve.
Tar tarin.