ALPHONSE DAUDET
C^est Alphonse Daudet qui a créé Tartarin, le héros tarasconnais, et qui en a raconté les aventures prodigieuses.
Tartarin est un bon bourgeois de Tarascon, petit, gros, trapu, rougeaud, avec une forte barbe courte dans sa brave figure de petit rentier. Il a toujours vécu dans sa maison, où il mène une vie calme et rangée. Mais voilà : Tarascon est dans le Midi, et dans le Midi on exagère volontiers. Tartarin ne s'est jamais livré qu'à la chasse aux casquettes — vous savez : cette chasse où on tire à plomb dans une casquette lancée en Tair; — il y a acquis une habileté qui Ta rendu, aux yeux de ses compatriotes, l'égal des plus fameux tueurs de fauves. Évidemment Tartarin n'a jamais tué de fauves dans la campagne tarasconnaise; mais il ne lui a manqué que l'occasion et, dame, ce n'est pas sa faute, à lui! L'opinion publique est unanime : Tartarin, c'est un lapin!
TYPES P0PDLAIRE8.
i8 Types créés par les Grands Ecrwains.
Voilà pourquoi le brave homme s'efforce de donner une expression féroce à ses yeux bonasses; voilà pourquoi il s'est mis à lire les récits de Fenimore Cooper et de Gustave Aimard ; sa forte imagination n'est peuplée que d'aventures et de combats. Avec quel feu il les décrit! Quelle abondance de détails vécus! Et comme on sent qu'il surpasserait, à l'occasion, tous les aventuriers célèbres! A la longue, il en est venu à ne plus distinguer entre eux et lui, et il n'est pas bien sûr de n'avoir pas lui-même chassé les fauves d^ns l'Afrique centrale ou combattu victorieusement les pirates d'Indo-Chine. Voyez-le, dans son cabinet, mettre ses lectures en action, s'exalter au son de sa propre voix, crier en brandissant un tomahawk : Quih y tiennent! Us, c'est-à-dire « tout ce qui attaque, tout ce qui combat, tout ce qui mord, tout ce qui griffe, tout ce qui scalpe, tout ce qui hurle, tout ce qui rugit » : l'Indien Sioux, l'ours gris des montagnes, le Touareg du désert, le pirate malais, le bandit des Abruzzes. Voyez-le encore s'en aller au cercle le soir, à travers les rues paisibles de sa petite ville, ayant à la main gauche un coup-depoing à pointes de fer, à la main droite une canne à épée, dans la poche gauche un casse-tète, dans la poche droite un revolver, et sur la poitrine un krish malais! Etonnez-vous maintenant que Tartarin soit devenu pour ses compatriotes l'incarnation de la bravoure et de 4'esprit d'aventure!
Et cependant jamais, au grand jamais, Tartarin n'a songé à quitter sa petite maison où il fait si bon se laisser vivre. Son jardin et son cabinet suffisent à sa soif d'aventures.
Dans le jardin, c'est à se croire en pleine Afrique
Ta r tarin.
centrale; on n^ trouve que des plantes exotiques : gommiers, calebassiers, cocotiers, manguiers, bananiers, palmiers, et jusqu'à un baobab! Les cocotiers, il est vrai, ne sont guère plus gros que des betteraves, et le baobab tient à Taise dans un pot de réséda ; mais qu'importe! à Taras-^ con, on a de l'imagination.
Et d'ailleurs le cabinet est là pour vous ôter l'envie de plaisanter, avec ses murs tapissés de fusils et de sabres, d'armes de tous ' les pays du monde : carabines, rifles, tromblons, couteaux corses, couteaux catalans, couteaux revolvers, couteaux, poignards, kirshmalais,flèchescaraïbes,
coups-
de-poing, cassetête, massues hottentotes, lazzos mexicains, que
sais-je encore ! Ce serait à donner la chair de poule sans le bon air d'ordre et de propreté qui règne sur tout cela, sans le petit écriteau bonhomme qui, de place en place, vous avertit charitablement : Flèches empoisonnées y ny touchez pas, — Armes chargées^ méfiez-vous.
Mais alors, Tartarin ne serait-il donc qu'un