PRONAOS
Peut-être de fierté, peut-être de souillure, escolier écoutant les voix de l’insomnie, mauvais garçon ou clerc, et futur chevalier de Malte ou des meschines.
Peut-être de péché, peut-être de vertu, bachelelte épelant la vie dans la chanson du vent, truande ou demoiselle, et bientôt, consacrée à Marie ou Vénus.
La Queste du Graal, proses choisies des dix romans avec dix dessins, (ln-18.)
Et tes nerfs n’ont subi, cordes sentimentales, aucun doigt dissonant, viole où l’harmonie dort entière, clavecin de silence.
LAndrogyne. (VIIIe roman de YÉthopéé. Dentu.)
De quel nom t’appeler, inconnu que j'attends?
La Victoire du Mari. (VIe roman de VÉthopce.)
Isole-toi, médite, écoute le silence, l’abstrait te parlera.
Comment on devient Mage. (In-S. Ghamuel.)
11 y a les œuvres d’Esthcr et celles de Béatrice : Choisis.
Comment on devient Fée. (In-8i Cliainuel octobre 1892.)
DYPTIQUE 1
Typhonia, la ville sans âme, grouille aux rayons d’or rose du couchant.
Au mont Zigur rêve parmi les pins, Sin, l’éphèbe aux longs cheveux; la mauvaise cité se réveille de la morne chaleur.
Un bruit monotone et fade s’élève, fait de bâillements et de pieds traînant leurs socques : la mollesse des brutaux ainsi s’exhale.
Sin regarde, avec l’obstination de la haine, ce panorama trop souvent contemplé.
Plus haut que les clochers, un beffroi dresse une forme plate et lourde, le crocodile, emblème du pays, ancien dieu des premiers habitants.
L’Amphithéâtre développe son ellipse de pierre ; là, vingt-quatre mille brutes, cependant baptisées, viennent le jour du Seigneur se polluer à ce spectacle infâme de quelques fds de tortionnaires espagnols suppliciant l’animal noble par excellence, le taureau sublime.
Sin, parfois, a été offusqué jusqu’au sommet du Zigur par l’âcre odeur du sang répandu ; les soirs où Typhonia,
osa sous le ciel radieux étaler ce vice, que le marquis de Sade du moins cachait, en un spectacle où dix taureaux avaient succombé parmi les entraides répandues de vingt chevaux.
Le jeune homme aux longs cheveux sourit, en songeant que la Typhonienne de seize ans, destinée à l’honnêteté bourgeoise, reçoit sa première impression de volupté, au coup d’épée d’un histrion.
Oh ! la ville où les femmes perdent toutes leur virginité sur les gradins d’un cirque, au beuglement d’une bête dont les flancs sont déchirés.
Le dégoût tourne à l’eflroi.
« Boglie, » murmure-t-il.
Son œil a rencontré le cercle irrégulier de platanes qui déroule sa ligne verte sur huit kilomètres, ceinturant la cité, et la sépare des faubourgs. Le mot de Dante lui revient pour ce que les Typhoniens appellent le tour de ville, cercle d’horreur provincial d’un abrutissant vertige.
En deçà, les batiments parallèles de la prostitution et de l’armée, les deux servitudes civilisées, l’exutoire des deux instincts, le legs de Ivaïn, rut et meurtre.
Loin, à l’extrémité opposée de la ville, un point imperceptible amène la joie aux yeux de Sin ; avec une ténacité tendre et aspirative, il le fixe comme la porte de salut, le vomitoire par où s’évader à jamais de Typhonia,ce seuil de toute joie, la gare qui mène... ailleurs !
Ailleurs ! Voilà l’énigme de cette rêverie et le désir qui emplit cette jeune âme et la devise de sa débutante volonté.
Ailleurs ! Le ciel est beau cependant à Typhonia, et le
mont Zigur propre aux méditations adolescentes. Ces jeunes filles, aux Daphnis bateleurs et assassins, ces lubriques du cirque, ont peut-être les lèvres chaudes!
Ailleurs ! En autre lieu, nul ne l’attend, rien ne l’appelle ; il ignore tout du monde. Son imagination juvénile ne lui suscite pas le mirage d’un Eldorado.
Ailleurs ! cependant pour fuir cette atmosphère qui suffoque l’âme, et ne pas s’enliser dans cette routine où périrait la pensée.
Ailleurs! Comme l’effroi d’un lieu hanté, comme à l’angoisse d’un danger approchant et invisible, le désir de fuir palpite chez l’éphèbe.
Ailleurs ! Cette terreur panique qui dissout les armées, disperse les idées de Sin ; il ne raisonne plus, il aspire au départ, aveuglément.
Ce fameux sentiment du sol natal, l’amour de son clocher, cette passion moins qu’animale, végétale pour le lieu du berceau, qui menait les Suisses mercenaires au suicide, la nostalgie patriotique, sentiment rudimentaire de l’être informe, est devenu en ce jeune homme une exécration vive et forte.
Il n’a pas encore souffert des lois, à peine des hommes ; son inconscient seul guerroyé contre le collectif astral de la ville.
Quelle est donc l’antinomie entre cet individualisme et l’ambiance ?
A cet âge, il n’y a pas de doctrine déterminante ; on ne souffre que de son vide, et l’aspiration à seize ans n’est que d’une sorte ; pour tous^ elle revêt les traits de la femme :
il n’y a donc à Typhonia aucune femme à aimer ou pour l’aimer.
Le paysage emprunte son caractère du clair-obscur, et les lieux agissent sentimentalement sur nous. Un cher souvenir a peuplé d’arides déserts ; on aime toujours le lieu où on affirma sa personnalité ; or, le moyen général de çctle affirmation, c’est l’amour.
Nous aspirons violemment sans formuler, et, lorsque faiblit le désir, alors conscients, nous savons son nom par sa mort, et nos vœux se révèlent en s’épuisant. Surtout à l’éveil individuel, la perception est obstruée par ce génie de l’espèce qui a trompé Schopenhauer et aussi par l’ascendant social.
Se conquérir sur la série et l’ambiance, sentir et penser librement est une telle entreprise que nul n’y parvient de lui-mème ; il y faut la leçon des plus grands esprits et l’appuyement au passé, comme l’orientation abstraite.
Or, à l’âge de Sin, on n’est ni assez savant ni assez pur pour les méthodes hermétiques et l’essor idéal ; on vit des impressions typiques plus que personnelles, et la singularité confuse subit la Norme originelle.
L’Art psychologique doit choisir cette période de la croissance animique où l’individu, qui se dégagera plus tard du général, ne se particularise pas assez pour sortir du type.
Chérubin balbutie avec un charme exquis cette même puberté qui oppresse pâtres et manouvriers.
Réel en son trouble, le page de Mozart ne diffère de tous que par la joliesse d’expression, et n’est-ce pas toute l’esthétique, une réalité de sentiment irréalisée par la forme?
Sin aspirant à fuir Typhonia n’était que l’âme insatisfaite dans sa tendance la plus banale, le complémentarisme.
La ville où il gémissait était immonde, sans doute, mais il ne l’eût pas senti, pensant à un rendez-vous souhaité, au lieu de cet esseulement sur le. mont Zigur, parmi les pins.
Son désir, informe et intense à la fois, il l’avait ainsi formulé en cette prose.