ESCARMOUCHE SEXUELLE
Mlle de Lautaret et Sin sont seuls, et lui se lève pour sortir.
ELLE
Monsieur Sin, je voudrais vous parler comme à un frère et prendre de vous un conseil.
LUI
Je suis jeune, et j’ai vécu bien confiné pour conseiller.
ELLE
Que doit faire, selon vous, une jeune femme digne et pure, qu’on amène pour la marier à un jeune homme, qui, dès qu’il l’aperçoit, la prend en haine.
LUI
N’est-ce pas caractéristique de la femme de croire qu’elle inspire un sentiment aussi pénible à élaborer, aussi extraordinaire à entretenir que la haine ?
ELLE
Pourquoi, à votre âge, affecter ce mépris de la femme, et comment ne sentez-vous pas que vous êtes cruel et que ma situation mérite pitié?
LUI
Je ne méprise pas la femme, je l’ignore. Je la mépriserai peut-être un jour ; quant à la pitié, je crois qu’elle sert à plusieurs fins et parfois désarme la volonté .
ELLE
Vous n’avez pas répondu à ma question ; faut-il vous la redire ?
LUI
Non : une jeune femme digne et pure et qui a votre air inspire de la réserve à un jeune homme qui a déjà des projets d’existence.
ELLE
Et pourrait-on connaître ces projets?
Non, ils sont d’essence mystérieuse.
ELLE
Parlons nettement, Monsieur Sin ; nous savons tous les deux le dessein de nos parents ; je suis très penchée à le suivre, et vous ?
LUI
Vous me forcez à une syllabe brutale, mais la seule qui réponde...
ELLE
Ne la dites pas encore ; dites-moi plutôt ce qui vous a déplu en moi. Souvent on présente à l’examen un côté insignifiant de sa nature... Hier, quand je suis arrivée, vous aviez l’air charmé, vous paraissiez causer avec plaisir; votre mère a déclaré qu’elle ne vous avait jamais vu si en train... et même quelqu’un a marché dans le corridor, près de ma porte, après le bonsoir.
LUI
Mademoiselle, je ne puis vous répondre sans vous scandaliser.
Hier, quand vous êtes arrivée, je n’ai vu que votre distinction, votre charme, je dirai même votre beauté... vous êtes très au-dessus de toutes les femmes que j’ai aperçues... et, en effet, quelqu’un a marché dans le corridor, près de votre porte ; il a même regardé par le trou de la serrure.
ELLE
Monsieur !
Cette exclamation était inévitable.
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ELLE
Certes, sous le toit de votre père, je pensais n’être pas livrée aux regards d’un libertin.
LUI
Libertin ! Je suis vierge.
ELLE
Vous êtes vierge et vous... Que ferez-vous donc plus tard ?
LUI
Je ne le prévois pas moi-même. Dois-je continuer à vous scandaliser ?
ELLE
Je ne sais si je peux...
LUI
Vous voudriez savoir ce que j’ai vu. Eh bien, rassurezvous: guère plus que ce que vous montreriez au bal. Votre pudeur est-elle calmée ?
ELLE
Votre ton, Monsieur, me désoblige plus encore que vos paroles.
Vous m’aviez retenu, vous me congédiez, merci.
ELLE
Restez et finissez par me dire comment votre complaisance pour moi a cessé.
LUI
Lorsque mon père est venu me dire qu'il s’agissait de mariage.
ELLE
Vous pensiez donc, mais vous êtes un monstre...
LUI
Je suis moi, ne pouvant pas être plus, mais je ne pensais rien que ceci : je vais essayer mon cœur sur cette femme ; peut-être me donnera-t-elle des émotions comme il y en a dans les romans.
ELLE
Le mariage peut avoir un roman en préface.
LUI
Le mariage est une affaire d’état qui engage la vie, et S’engager dans la pauvreté me semble fou.
ELLE
Vous me reprochez de n’être pas millionnaire.
Je ne vous le reproche pas ; je le constate.
ELLE
Mais nous arrivons à des débats de notaire, Monsieur.
LUI
Non, nous arrivons à la probité du jeune homme qui se connaît et recule devant un devoir qu’il n’accomplirait pas.
ELLE
Quel devoir ?
LUI
Celui de subordonner mes rêves à mon rôle d’époux.
ELLE
Vous êtes un mélange singulier de...
LUI
Ne cherchez pas à me définir, je suis pour une femme comme un livre de philosophe : lisible, mais incompréhensible .
ELLE
Si j’étais millionnaire. Monsieur Sin?
Vous seriez possible, souhaitable même.
ELLE
Il ne me manque donc à vos yeux que la fortune ?
LUI
Rien que cela.
ELLE
Mais la fortune s’acquiert.
LUI
Vraiment ?
ELLE
Combien se sont mariés dans la gêne, qui, par la suite, ont prospéré !
LUI
Comment donc ?
ELLE
Mais il y a mille moyens
LUI
Un seul?
ELLE
Mais l’agriculture, l’industrie
LUI
Vous voudriez, vous, Mademoiselle, faire de la viticulture?
no
ELLE
Eli non ! C’est le rôle de l’homme.
LUI
Ainsi, voilà ce que vous m’apportez : une invite à devenir agriculteur ou industriel, et vous avez l'audace de me dire ça, au visage ; vous ne craignez pas que ma colère passe les bienséances !
Je comprends celui qui achète une femme bien cher : je suis de race orientale, ou cet autre qui gaspille ce qu’il a ; mais travailler, m’encanailler ou m’abêtir pour vous, abandonner les pensées sublimes pour vous. Ah! je regrette de ne pas savoir rire et encore de ne pouvoir vous battre.
ELLE
Vous voulez être entretenu par une femme légitime?
Pourquoi non? Si j’étais riche, j’épouserais une jeune fille pauvre ; je suis pauvre* pourquoi repousserais-je une femme riche ?
ELLE
Ainsi, à dix-huit ans...
LUI
Bientôt dix-rieüf ans...
ELLE
Vous calculez...
LUI
Je me défends contre un péril dont la seule idée me hérisse; je me révolte non seulement contre le dessein qu’on a eu, mais à toutes les pensées que vous exprimez. Pour ce métier d’époux, il y a tout le monde : ne venez donc pas troubler quelqu’un. Je suis de ceux auxquels on se sacrifie au lieu de leur imposer des efforts. Je suis un homme de luxe, ma chère demoiselle, et je ne puis servir à rien. Je ne veux servir à rien.
ELLE
Votre orgueil insensé, sur quoi se base-t-il? Vous êtes très beau garçon, et puis...
LUI
Maladroite !
ELLE
Croyez- vous donc que je ne souffre pas!
LUI
Ne pleurez pas, Jehanine de Lautaret, c’est inutile, et ne causons pas davantage, ce serait dangereux. En vous déclarant que vous seriez possible et souhaitable si j’étais ou
si vous étiez riche, j’ai pansé par avance toutes les blessures que je puis vous avoir faites.
Vous avez cru m’apporter ce qui me manquait, je vis dans un monde de lyrisme tel que vous parler, c’est en descendre. Mon désir m’a fiancé à un être qui ne paraîtra pas et que les enfants appellent la Fée.
Celle-là, advenant, serait comme une sœur incestueuse,devinant mes désirs et les réalisant sans songer que je le mérite ou non.
Je l’adore, et cependant je ne l’attends pas.
A défaut de cette divine aventure, je cultive en moi de saints enthousiasmes qui fleuriront quelque jour, en œuvre ou en actes ; je suis un instrument de forme ancienne et bizarre qui attend un heurt de la vie pour chanter. Ne baissez pas la tête ; à quoi bon cette tristesse ? Votre prestige de femme reste complet ; je suis une idée qui vous a semblé, à tort, être un homme.