‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 47 sur 73 · TRAGI-COMÉDIE · texte numérisé non relu

TRAGI-COMÉDIE

Sur le mont Zigur, celles du pensionnat qui ont été reçues à leur brevet s’ébattent en une sorte de fête sous l’œil de la directrice et de Mlle Macliod.

Parmi les pins, Sin rôde, se masquant le plus possible pour s’approcher de Nannah.

Celle-ci lui a fait signe qu’elle a quelque chose à lui remettre ; il croit que c’est un billet, mais voici que la directrice aperçoit Sin et va le guetter sans cesse.

Nannah s’écarte un peu comme pour ranger sa jarretière, en réalité pour retirer le cahier qu’elle a mis dans son bas, la directrice se hâte et survient apercevant les dangereux feuillets ; sans hésiter, la jeune fille lance le papier qui roule dans la direction de Sin, par dessus la tête de Mlle Romanèché.

Le jeune homme le voit tomber et s’élance, mais la surveillante l’a devancé : elle va saisir le rouleau qui s’est ouvert et dont les feuilles, dans une lutte, vont s’éparpiller irrémédiablement accusateurs. Nannah très perplexe ne sait que faire, de peur de se compromettre plus encore.

Mais Sin a saisi Mlle Macliod à la gorge et l’élrangle;

TÎFHONIA

alors celle-ci lâche le rouleau, qu’une des jeunes filles accourues ramasse à son tour.

Sin, furieux, prend aux cheveux la survenante et la jette par terre violemment, tenant enfin le cahier.

Mais des cris mêlés de pleurs éclatent, et, dans une rage qui semble à Sin une fureur de Ménades, toutes veulent lui barrer la route; il prend son élan et, tête baissée, comme un taureau, s’évade, tandis que le garde de la promenade et des flâneurs accourus s’empressent auprès de la surveillante, qui suffoque, et de la jeune fille renversée, qui pleure.

Sin court comme un daim, mais soudain il butte et tombe le pied foulé; cette fois, le cahier de Nannah ne peut plus être sauvé ; le garde le poursuit et quelques promeneurs ; son impuissance le frappe de stupeur, il a la sensation d’un Marius à Minturnes. Soudain Uruck débouche d’une allée où il fumait paisiblement; il a entendu, il a vu la canne du garde dans une direction, il accourt curieusement.

« Prenez ce cahier, courez le mettre chez moi sans le lire : vous sauvez ainsi une jeune fille. »

Uruck met le cahier dans sa poche, il était temps : le garde était là et des célibataires.

« — Au nom de la loi — s’écria le garde essoufflé, — je vous arrête et vous dresse procès-verbal, Monsieur Sin. »

« — Attendez— fit Uruck — attendez l’avis de ces dames.»

Elles venaient, vociférantes, enragées, l’ombrelle menaçante, les maîtresses mêlées aux élèves, et Nannah un peu pâle.

« — Jeune coquin! » dirent les célibataires.

« — C’est un bandit, un homme qui bat les femmes. »

« — Verbalisez, — fit Uruck, — qui s’amusait. Comment cela s’est-il passé? »

« — C’est une lettre. »

« — Non un livre. »

« — Une brochure. »

« — Un cahier. »

« — Que mademoiselle a jeté à ce garçon par-dessus ma tête. »

« — Dans le pensionnat, il y a des demoiselles qui... Mesdames, je dirai cela au rédacteur en chef du Crocodile ; tout à votre disposition. »

L’idée du scandale agit tout de suite sur ces excellentes protestantes.

Nannah s’avance, alors.

« — Tout ce bruit regrettable est ma faute: j’ai jeté un cahier de notes qui était resté dans ma poche et qui m’est inutile, puisque j’ai mon brevet, et ce jeune homme a eu la curiosité de voir s’il y avait des fautes d’orthographe. » Cette hypocrisie frappe les élèves d’admiration.

« — Ou est-il ce papier de notes ? Je le veux, j’ordonne I » Sin assis par terre, tenant son pied foulé dans sa main, dit net :

« Je ne permets pas à une femme de dire : Je veux ! Qui vous a donc élevée, Madame la directrice de pension? » Celle-ci leva son ombrelle d’indignation ; Nannah lui retint le bras.

« — Ce monsieur est un étourdi très blâmable, mais il est blessé et ne peut se défendre. »

« — Se défendre d’une femme ; est-ce qu’on se défend, quand une femme est indignée? »

Uruck a grand’peine à ne pas rire, mais Sin ricane.

« — Les faibles femmes sont des êtres féroces que les Orientaux seuls ont comprises. ».

« — Il ne s’agit pas d’Orientaux, » dit le garde.

« — On voit bien que vous êtes un catholique, » s’écrie la surveillante.

Uruck fait un signe à Nannah, imperceptible, montrant sa poche; la directrice comprend que Sin a le manuscrit, et, avant qu’on pût l’empêcher, elle se précipite sur le jeune homme, le renverse et fouille le veston.

Nannali, qui n’a pas compris le signe d’ Uruck, prend la directrice par sa robe, qui se déchire, tandis que le garde perd son calepin et que Sin, furieux, serre le cou de la mégère éducatrice, au milieu de la cohue du groupe.

Avec sa faculté éphébique de réflexion instantanée, Nannah s’étonne de voir chez la douce Romanèche une violence si imprévue et comme le fond de leur nature.

Relevée et haletante, Mlle Romanèche s’en prend à Nannali.

« — Petite drôlesse, vous avez manqué me faire étrangler par votre amant ! »

Uruck glisse à Nannah à ce moment :

« — ■ Rassurez-vous ; j’ai le papier. »

Alors, délivrée de sa crainte, Nannah change de visage.

« — Vous avez tous les torts, Madame ; je jette un papier de classe qui gonfle ma poche, un passant le ramasse ; il n’v avait qu’à le laisser faire. »

« — Un papier de classe ! un passant ! vermine ! venez un peu ici, » et elle l’attire hors du groupe.

Nannah suit, et, la prévenant, de sa belle main, elle calotte la directrice sur les deux joues, et, la faisant tourner brusquement, lui lançe un maître coup de pied, au bas des reins.

« J’emmène tout le monde chez le commissaire ! » crie le garde, que cette scène trop compliquée embarrasse : d’un côté, la supérieure du meilleur pensionnat protestant, se comportant en harengère, insultant sa pensionnaire, tout cela pour un billet doux ; d’un autre, Sin, qu’il savait être un monsieur, et visiblement ami d’Uruck, notable de Typhonia.

Uruck le tira d’embarras.

« — L’institution Romanèche n'a rien à gagner à ce que ces choses regrettables s’ébruitent : vous savez le nom et l’adresse de Monsieur, je m’en porte caution; je vais le reconduire. Quant à vous, Mademoiselle...

« — Monsieur le garde, vous allez me conduire chez ma tante, MmeMapiou, rue des Écluses, 19 ; je devais quitter le pensionnat demain, je ne me soucie pas ce soir de me battre contre les quatre surveillantes. »

Le garde hésite.

« — Mademoiselle a raison, il faut la mener à sa tante, » dit Uruck.

« — Vous ! » dit la directrice à Uruck.

« — Moi, je peux faire une si jolie chronique pour demain matin, si vous y tenez! »

« — Allons en route, Mademoiselle, » dit le garde, subis-

sant, malgré son épaisse nature, le charme de sa Nannah, et il dévale avec elle. Mlle Romanèche et ses élèves prennent un autre sentier, tandis qu’Uruck soutient les pas de Sin, qui ne souffre plus de sa foulure, tant il a hâte de lire une aussi volumineuse épître.

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