LECTURE
Une heure après, Sin, qui avait raconté une histoire de sa façon, était couché, le pied entouré de compresses et lisait le journal de Nannah.
Sa première impression fut défavorable ; la sincérité de ces notes le scandalisa; malgré lui, il suivait une notion encore poncive de la jeune fille et de son innocence, mais, devant cette même question de pauvreté qui l’obsédait, il lui sembla relire ses propres sentiments.
Elle rêvait l’enchanteur comme lui rêvait la fée : quel plaisir de la voir si peu protestante, si prête à abjurer !j
Institutrice était le destin de cet être merveilleux.
Le passage si sincère, « quelle chose admirable que le luxe! » qui aboutit à ce troublant examen de son corps, le grisa.
Arrivé à lui-même et aux impressions qu’il avait causées, il exulta, en amoureux.
Certainement, ces notes avaient été commencées avant qu’on le vît : et avec quelle clarté elle se donnait jusqu’à un point. L’idéal du jeune homme se modifia aussitôt : au
lieu de la femme souveraine, toute-puissante et qui apparaît sans autre faiblesse que celles nées de l’amour, il vit la camarade, la sœur amoureuse, et conçut plus de joie à rapprocher son idéal de la réalité.
Cette lecture était, à n’en pas douter, la plus forte intensité, la plus exquise émotion de sa vie, et cette aventure, la seule digne de lui. Il regretta d’avoir profané ses lèvres aux bouches des grisettes : il se serait voulu vierge absolument pour cette admirable Nannah, qui lui remémorait la phrase du sar assyrien.
« J’ai construit à la grande déesse Nannah, qui donne la joie à mes reins, un temple en bitume et en brique, son temple. »
MŒURS TYPHONIENNES
Après le récit embrouillé du garde et celui précis de Nannah, réduisant la chose à une lubie de la directrice, la tante conclut à ceci :
« — Je n’ai plus que six ou sept cents francs à toi, ma chère nièce, vois donc au plus vite à te faire confirmer ta position de Cambridge. »
Elle ne voulait ni responsabilité ni frais, et avoir achevé son devoir extérieur sans qu’il lui en coûtât.
Nannah découvrit un cahier à peu près semblable à celui jeté et mit l’adresse de Sin, pour qu’il pût le montrer à tout hasard : elle sortit aussitôt, le mit à la poste avec une carte-lettre, portant les seuls mots : H. N. N. poste restante, puis elle alla chez Anaïs, qui rentrait de pension à l’instant, lui arrangea tout et la fit écrire à Cambridge.
Pendant ce temps, Mllc Romanèche dégoisa sa rage chez la tante, voulant des excuses à genoux, criant quelle refusait le certificat de bonne conduite ; la tante l’entraîna pour toute réponse chez le pasteur président du consistoire, qui s’écria, consulté.
« — Il faut se taire toujours et étouffer le scandale quand il a lieu entre protestants. »
Comme la furie de la directrice ne se calmait pas, il fit chercher une voiture, y monta avec les deux femmes et présida lui-même à l’enlèvement de tous les effets de Nannah et de ses livres, exigea le certificat de bonne conduite, et, à huit heures du soir, l’incident était enterré. Par surcroît de précaution, le pasteur alla demander que le journal catholique n’ébruitât rien, et rentra chez lui, un peu tard, mais satisfait de son œuvre de silence et de paix.
Cependant, vers dix heures du soir, les cercles ne s’entretenaient que du scandale du mont Zigur.
Le garde l’avait raconté à un municipe en revenant d’accompagner Nannali; celui-ci, à l’heure de l’absinthe, l’avait redit au café, et, en dînant, à sa mère et à sa belle-sœur.
Les jeunes Typhoniens détestaient Sin parce qu’il avait de longs cheveux, et les Typhoniens abhorraient Nannali, parce qu’elle était rousse et incomparablement blanche. On résolut de s’amuser comme la province s’amuse, à coups d’épingles impersonnels, et, le lendemain, lorsque Nannali se présenta à la poste, elle se trouva en présence d’un commis plaisantin, sachant l’histoire, exigeant une lettre.
« — C’est donc votre première lettre, que vous attendez, puisque vous n’avez pas d’enveloppes. »
Et lui disant qu’il n’y avait rien, ce qui était vrai, mais avec un sourire qui donna à penser à Nannali qu’on lui mentait, et que la lettre dérobée circulait peut-être.
Le soir, au café, le commis raconta que Nannali était venue, qu’elle était bien jolie, quoique rousse, qu’il l’avait fait un
peu poser, parce qu’elle avait un air trop difficile et fier.
Le lendemain, Nannah revint au guichet. On lui présenta la lettre avant qu’elle l’eût demandée ;
« — Affranchissement insuffisant, quarante centimes à payer. »
Et tout le bureau, tassé à la poste restante, dévisageait la jeune femme qui n’avait que dix centimes dans sa poche.
« — Je vous les prête, je vous les donne, » dit l’employé.
Les lèvres de Nannah pâlirent ; elle emporta sa lettre, sans pouvoir dire merci, et, dans sa hâte de lire, elle décacheta, et, marchant absorbée, passa devant un des grands cafés, perdue en sa lecture :
« — Est-il veinard, ce Sin, d’avoir une telle maîtresse, cria quelqu’un. »
Nannah s’arrêta stupéfaite, furieuse, regardant les jeunes bourgeois attablés et ricaneurs.
Un se leva et, saluant démesurément.
« — Cette lecture a du altérer Mademoiselle? Mademoiselle accepterait-elle un bock ? »
Elle ne souffla pas un mot : mais elle les regarda encore d’un tel mépris, que, comme insultée par cet éclair, l’un cria.
« — Eh ! va donc, gadoue, ne fais pas ta Sophie I Depuis combien de temps te chevauche-t-il, Sin le Gringalet? »
Elle fit signe à un cocher qui passait, se sentant défaillir ; et, comme elle se laissait aller sur les coussins, brisée de honte, une pluie de bouchons s’abattit sur elle.
Les jeunes hommes de Typhonîa la savaient orpheline, sans père ni frère, et ils usaient de l’impunité : car ils avaient senti que Nannah les dédaignait, et cette jeune canaille, prochains avoués et notaires, continuaient sur la plus belle jeune fdle qu’ils eussent vue, leur cruauté d’anciens voyous romains et de féroces méridionaux.
En eux, il reste du barbare qui honnit tout ce qu’il ne peut s’approprier.
Nannah était belle vainement; elle n’était pas pour eux, et cela suffisait: ces jèunes vauriens, qui se fussent attelés à la voiture d’une SarahBernhard, déchaînèrent ce qu’ils appellent « un bruit de ville », si violent sur la jeune fille, qu’elle ne pouvait plus ni se marier ni même vivre dans cette cité qui engueulait au passage le sculpteur Pradier pour ses bottes, et qui eût poursuivi Dante de ses huées pour sa capuce ou bien pour son génie.
A NANNAH
Entre donc dans mon âme comme dans ton palais , o parèdre de Sin! et règne sur mes rêves, grande Nannah , ma sœur.
Semblable au vitrail reflétant les cires allumées d'un mystère, tes yeux mont ébloui de leur éclair subtil.
La ligne de ton corps sur un fond de verdure m'évoqua ces reliefs où les dieux de V Euphrate sont figurés.
Je t'admirai dès lors : je t'aime maintenant : j'ai vu ton âme toute nue .
Jadis , une princesse très loyale voulut , avant toute prouesse pour sa gloire, que son chevalier sût pour quelle récompense il combattrait : et, très noble impudique, elle se dénuda.
Ainsi, tu as voulu m' apparaître sans voiles , dans le secret de tes pensées ; et, appuyant d'un doigt qui analyse, tu m'as forcé les yeux sur ces points imparfaits par qui tu es ma sœur ,
TYPIIONIA
Je t'aime en tes défauts , Nannah , je m’?/ retrouve : et ton essor brisé me consolera de mes chutes , e£ £on erreur de mes péchés. Ce sont des liens vils , mais puissants , que nos faiblesses ; pouvoir les avouer , c’es£ déjà de la paix , e£ Je sens ma passion couler avec la force calme des fleuves .
Tows cfetiæ subtils et tous deux faibles , devant la main pleine de clous de la nécessité amère , voilons V Absolu un instant ; ne soyons ni grands ni austères , m moi Zie'ros m £oi vertu, et chassons toutes les chimères : pour être heureux un moment, soyons nous.
Soyons nous, et ce sera encore très noble ; au chaton de nos bagues se lit : Sincérité, oh! ne soyons pas dupes des fausses idéalités. Ah! oui, il serait mieux pour la commune gloire qu'unissant le courage au désir, tu dises : « Me voici ! » à quoi je répondrais : « Epouse, tu as le parfum d'une sœur , et je ferai devant tes pas un riant chemin pour la vie : car Dieu bénit V amour qui ose selon sa loi. »
Mais, si je faiblissais, si j'étais impuissant à mon vœu et si tes pas s'ensanglantaient au dur chemin , si Dieu ne nous bénissait pas, que devenir alors, couple du même joug, ayant perdu V amour , ce joyau enchanté , sur les ruines de nos destins.
Vois Eisa sans couronne , Lohengrin sans épée : poème
du malheur , si je dois te chanter , du moins je serai seul ,
sans V effroyable Eumènide d'une misère fille de ma misère : que le regret naisse de nos baisers plutôt que le remords !
Oh ! tu l'as bien conçue , l'aventure d'amour , splendide et courte , sans lendemain et sans promesse, comme il convient aux pèrégrins qui croisent un moment leurs mains , croisant leur route.
Un soleil , une lune, un rayon , la pénombre , et puis rien , quun souvenir mélancolique , qui, parfois, fait sourire, et parfois fait pleurer, à l'évocation d’un réel qui fut rêve par sa beauté .
Je rêvais d'une fée quand tu parus, et je disais : « Cueillir le baiser aux lèvres qui conseillent ; passionner la sagesse sans la faire cesser; étreindre réunies Athéné- Aphrodite et joindre aussi la fortune au plaisir et le sceptre aux baisers, rêve de tous les rêves. » O Fée!
Quand j'ai passé, ri évoquais-tu pas l'enchanteur , disant : « Oh ! ce serait si doux de servir en esclave un homme sans faiblesse, d'être guidée, étant charmée, et d'obéir dans une extase. » L'un a le génie qui est pauvre , l'autre possède l'or qui est laid , tandis que toi, tu portes les trésors et les hymnes , et ton jeune baiser est le moindre de tes prestiges, ô enchanteur. »
Tu es belle comme un dessin de Léonard; la couleur de
ton teint , le ton de tes cheveux , semblent surnaturels , e£ ton charme dépasse la nature; tu es vivante , ime œuvre d'art.
Et moi , peut-être , puis-je tenir l'emploi de l’amant, devant les rêves. Que nous manque-t-il donc? Tout , hélas! et si peu. Nous avons la beauté , génie, le mystère,
mais tout cela ne peut faire de l’or , d /ee sans baguette magique , enchanteur sans pouvoir .
Je sais un lieu sinistre et grandiose ou ma pensée seule a erré : nous irons le connaître ensemble.
Onze siècles de gloire y ont fait leur poussière ; et les lézards y font leur trou : le cri de la chouette réveillera l’écho des tours démantelées. Tu verras au clair de la lune de vieux blasons où, taillée dans la pierre se détache l’étoile à seize rayons.
C’est l’étoile des races mortes, des preux vaincus , des burgs rasés , c’est l’étoile des malechances, des vœux déçus, des vies brisées.
C’est notre étoile, 6 mon exquise , mais vois sur un listel courir la devise de l’entêtement glorieux.
Il faut donner au vent et donner à la vie : la mer bonne parfois sauve le nautonnier, et la fortune est si fantasque, « Au hasard ».
Au hasard de nos cœurs, au hasard de nos lèvres, vivons l’instant qui vient ; pressons nos deux désirs comme des grappes mûres et qu'il en coule un vin à nous follir le cœur!
Au hasard de V amour, emmêlons nos caresses et for çons la nature à livrer la divine ivresse qu'elle a cachée et que trouvent les fous.
Au hasard , car le froid calcul est démenti à chaque événement; au hasard , car le rêve guide autant qu'il égare , au hasard du baiser , au hasard du destin !
Entre donc dans mon âme comme dans ton palais , o parèdre de S in, et règne sur mes rêves , grande Nannah ,
ma sœur .