‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 49 sur 73 · AUTRE PÉRIL · texte numérisé non relu

AUTRE PÉRIL

La missive lyrique fut une ivresse, et les humiliations que Nannah avait subies ne lui gâtèrent pas sa joie. Elle attendait dans une double impatience et la lettre de Cambridge et son corollaire, le moment où elle pourrait donner à Sin un unique et grand rendez-vous.

Frère que j’aime seul dans V univers , toi qui m’es tout , patiente jusqu’ à mon baiser , il est proche ; patiente jusqu’à mon heur , il est certain ; je jure d’être la fée que tu rêvas , adorable enchanteur.

Telle avait été sa réponse, elle s'occupait de son trousseau et, d’instinct, choisissait des chiffons d’amoureuse qui étonnaient sa tante, avec laquelle on la vit. plusiéurs fois de suite, courir les magasins de Typhonia, guettée la plupart du temps parle substitut, chauve, mais sentimental.

Elle revenait de passer sa journée, un jeudi, chez son amie Anaïs, lorsque sa tante vint au-devant d’elle avec une figure inaccoutumée d’accueil et de jubilation débordante.

« — Ma chère, tu as de la chance. Sais-tu qui te demande en mariage?

« — Ce doit être un monsieur chauve, blondasse, à favo-

ris, qui me suit de boutique en boutique ; ne vous en êtesvous pas aperçue, ma tante ? »

« — • Enfin, voilà un sort inespéré qui t’est fait : j’ai répondu que tu accepterais sans aucun doute ; il viendra tout à l’heure, car je n’ai jamais vu d’homme si pressé : on dirait qu’il tremble que tu lui échappes. »

Nannah se regarda dans la glace et ne répondit pas.

« — Eh bien ! il semble que je te raconte un conte bleu, répondras-tu ?

« — Matante, je lui répondrai à lui-même; la chose est trop grave pour que je ne la fasse pas à ma guise. Vous me laisserez seule avec le substitut. »

« — Tant que tu voudras ; enjôle davantage si c’est possible, car tu ne trouverais pas une veine semblable. »

Un moment passé, le soupirant arriva, et la tante le laissa seul avec Nannah : ce dialogue eut lieu :

« — Mademoiselle, je sais que vous êtes sans fortune et qu’on dit du mal de vous; vous pouvez voir que je ne suis pas Adonis ; mais, tel que je suis, je m’offre à vous, avec le désir profond de vous rendre heureuse. »

« — Une femme aussi belle que moi ne reste jamais sans fortune, et ce qui se dit à Typhonia n’a guère d’échos à Paris et à Londres. Quant à l’offre que vous me faites de me rendre heureuse, je vous en remercie, mais vous vous flattez à tort. Je vous ai plu physiquement ; mon âme, vous l’ignorez, et vous vous hâtez envers moi comme lorsqu’on veut faire une bêtise, afin que vos amis ne vous en détournent pas.

« Eh bien î la seule chose que vous puissiez faire pour

ma tranquillité, c’est de prendre sur vous le refus formel que je vous fais, afin que ma tante me donne la paix pour jes quelques jours que je passe encore ici.

« — Réfléchissez, Mademoiselle, au sort qui vous attend : institutrice ! tandis que je pourrais obtenir d’être changé dans une plus grande ville ; cela vous acheminerait vers Paris. » « — Je vous sais gré de ne mettre en valeur que des arguments de destinée ; mais j’ai décidé de la mienne. »

« — Vous aimeriez? »

« — Oui, ma liberté. »

« — La liberté d’une femme, c’est de se réserver à un homme qui lui plaît. »

« — Si je le rencontre ? »

« — Comment ! c’est sur le très vague espoir... »

« — Oui. »

« — Réfléchissez, accordez-moi de réfléchir. »

« — Je vais vous parler comme si vous étiez un homme supérieur. Quand une femme n’épouse pas l’homme d’enthousiasme, elle épouse sa situation d’autant plus vivement, et, si la situation est quelconque, comme est la vôtre, il faut qu’elle intrigue pour l’améliorer.

« Eh bien ! je serais plus embarrassée de vous pousser dans la carrière que de me produire moi-même ; puisque nous parlons pratiquement, vous ne seriez pour mes mains ni un levier ni un point d’appui.

« Plus tard vous vous applaudirez de ma résistance d’au ourd’hui ; ne me suscitez pas d’ennui auprès de ma tante ; vous devez sentir qu’on ne force pas une fille de ma sorte. Adieu.

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