‹ Typhonia. Avec la règle esthétique du second Salon de la Rose CroixChapitre 54 sur 73 · EN ROUTE · texte numérisé non relu

EN ROUTE

« Ce n’est pas la meilleure route, mais elle mène aux Baux. »

Sur cette réponse du passant, Sin fit tournoyer son bâton et sortit de Saint-Rémy allègre et chantonnant.

Il marchait depuis dix minutes, quand la route s’agrandit en esplanade, et il eut un cri d’admiration devant les restes de Glanum.

Sur une esplanade entourée de bancs en pierre, ayant pour toile de fond les premiers contreforts des Alpines, l’Arc de Triomphe et le Mausolée se dressaient, l’un majes. tueux, l’autre charmant, chefs-d’œuvre placés à 12 mètres l’un de l’autre et qui rappellent le groupement de Pise.

Il eût voulu parler à Nannah sous cette voûte aux caissons hexagonaux ; l’expression togata , certes, fût venue d'elle-même à ses lèvres en un beau langage d’amour profond. Ces captifs et ces femmes sculptées, n’étaient-ce pas, figurés, des passants et des souffrants que consolent les fées?

Quel ex-voto admirable pour perpétuer le souvenir d’une émotion, ce mausolée presque anonyme, que trois de la race

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des Jules élevèrent à leurs parents. Quelle merveille de grâce, ces deux étages à pilastres couronnés de dix colonnettes corinthiennes qui portent une coupole !

Son regard, quittant le bas-relief où luttent les amazones, où meurt Patrocle, embrasse au nord le Rhône et la seconde Rome papale. En face de lui, le mont de la Chaume dresse sa silhouette grise de manoir colossal, et l’impression s’augmente de la solitude ; à l’entour, rien ne vit ; seul le vent passe sur ce plateau, monotone et incessant comme une vague marine.

Sin s’attardait à écouter ce souffle^ qui semblait la lamentation du passé glorieux ; en son harmonie singulière, ce verbe des choses murmurait-il les refrains de Romand, la cour d’Amour qui rayonna jadis près delà, ou celui des trompettes triomphales ?

En face du roc immuable, le monument précieux durait, tandis que les races étaient mortes, et le même vent qui fouettait les péplum et la plume des toques, vient de jeter bas son chapeau de paille, comme une ironie à sa fière pensée : car à ce moment, entre ce mont et ces deux édifices, il voit plus lucidement que jamais que la grande dignité de l’homme, c’est l’oeuvre, et que seuls sont grands qui consacrent leur vie à élever un cénotaphe en l’honneur d’un rêve.

Il marche vers le défilé.

Doublement, par la couleur et la forme, les Alpines diffèrent du commun des monts ; leur teinte grise correspond à l'idée de construction, identique aux murailles du nord, et leur galbe toujours arrondi, sans angle droit, évoque fatalement l'idée architectonique. Le mont semble édifié par

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l’homme, d’un aspect à la fois civilisé et mystique. Ainsi devaient construire Fafner et Falsolt, ainsi les Titans; et Sin, arrivé au pied du roc, songe aux ruines d’un Valhalla.

Péniblement, il gravit la pente et s’égare dans le sentier des pâtres ou butte à d’énormes cailloux arrondis dans le lit des torrents. La fatigue de la route lui plaît, il se sent mieux le pèlerin passionné en sa marche solitaire.

Depuis longtemps, il marche sans rencontrer d’êtres vivants; aucune cloche ne tinte, nul bruit ne parle dans ce silence du roc, et il revoit certaines compositions fantastiquement de Doré où les cimes semblent des ruines de burgs.

Le soleil monte, la poussière se lève au frappement du pied, il s’égare et cherche à s’orienter; déjà, plusieurs fois, il a gravi les contreforts des Alpines sans apercevoir le manoir desKaldéens de Provence.

Le voici sur la route de voitures, crénelée pendant plusieurs kilomètres par l’espacement des garde-fous qui contournent le précipice; levai étroit d’où s’élancent plutôt des burgs démantelés que des rocs, forme un paysage de féerie, décor de mystère pour l’égarement d’un Parsifal ou la rencontre meurtrière de Siegmund et de Hunding.

Un passage scié dans le calcaire massif, semblable à une porte thébaine, le dernier contrefort est franchi ; à droite de Sin s’ouvre le val d’Enfer;son regard, au lieu de chercher le burg devant lui, plonge dans ce gouffre, (pii a servi de prototype au plus grand génie moderne.

Ce cône renversé, cette forme d’entonnoir où les rochers anthropomorphes se dressent, est bien le premier croquis

de «je me trouvai sur le bord de l’abîme de douleur, triste vallée... »

En haut de la colline surplombant le val et fleurie de buis et de troènes, une grande baie s’ouvre, comme une gueule d’enfer ; un peuple de chauve-souris y traîne ses ailes poussiéreuses et humides et tapisse d’une sorte hideuse les parois ; voilà bien l’inspiration initiale :

« Par moi l’on va dans la cité des pleurs, par moi l’on va dans l’éternelle douleur, par moi l’on va chez les damnés...

« Vous qui entrez, laissez toute espérance. »

Quand Sin détache son regard du Vald’Enfer et s’avance, le Burg lui apparaît avec le même caractère déjà vu aux Alpines ; le rocher et la construction se mêlent ; on ne sait plus ce qui appartient à la nature ou à l’homme, en ces ruines d’une fierté étonnante.

Sin salue une croix de pierre plus significative ici, dans cette atmosphère où le néant humain s’étale avec une navrance digne de la campagne romaine ; la croix porte : Stat crux.

11 est dix heures lorsqu’il franchit la porte démantelée de la ville morte.

Une rue étroite s’évase sur une place mesquine, qui se rétrécit bientôt en une montée , la grand’rue de ces décombres. Rien ne donnerait l’impression de saccagement et d’abandon qui frappe l’ame : ce n’est pas le feu qui a passé. La pierre grise aux murs de façade est restée blanche aux voûtes ogivales trouées comme par un obus, aux murs d’étage qui accrochent l’air de leurs consoles sculptées ; ce n’est pas la sape qui a lézardé ces façades historiées ; le

grand manteau ouvragé d’une cheminée Renaissance reste suspendu dans le vide à la hauteur d’un second étage, et un escalier en colimaçon monte gracieux et intact jusqu’à rien ; on dirait qu’une force plus abstraite que les violences cosmiques et les volontés perverses a réalisé l’idéal de l’abandon et de la mort des choses.

Ici , le monument agonise : il n’a pas péri sous les coups de mine , il survit à d’innombrables blessures , et cela ferait songer à Pompéï, sans les voûtes, par endroits conservées avec leurs écussons blasonnés de la fatale étoile.

Certes, la carte du Tarot qui ligure le 16, avec sa tour démantelée par la foudre, ne symbolise pas aussi violemment la ruine que ces murs, où restent, apitoyants et vivants encore, des lambeaux sculptés.

L’eau -fortier, l’aquarelliste, ceux qu’un pan de mur où grimpe du lierre passionnent, s’arrêteraient, incertains, indécis, impuissants, ce devant pittoresque tragique. Théophile Gautier lui-même renoncerait à décrire ces fenêtres aux meneaux biseautés qui n’encadrent que du ciel, ces perrons dressant leurs marches au-dessus d’un trou.

Les pétards et la mine ont agi bizarrement, et la dislocation de ces hôtels seigneuriaux a quelque chose d’un cataclysme géologique. Il semble qu’une Providence a châtié ce repaire de violents avec une violence proportionnée à leurs méfaits. Plus que tout autre coin de France, cette terre des Baux a titré des condottieri presque égaux à ceux d’Italie : seulement ils n’ont eu ni chroniqueurs ni peintres pour les conserver à la poésie, et ils restent, mal-

gré leur grandeur, dans la cohue de l’histoire éclatante et mêlée à la fois.

Par une propriété de ce calcaire friable, le Burg et une partie de la ville sont taillés dans la montagne même ; ici la tour est un quartier de roc creusé et non pas élevé, on peut lui attribuer une étendue analogue au Palais des papes d’Avignon; les Pirancse seuls peuvent donner l’idée de ce château colossal, qui achève d’agoniser sur ce roc, comme un Prométhée de la féodalité occitanique.

Sin gravit le rocher, contourne les tours déchiquetées et s’arrête sur l’Esplanure, vaste plate-forme de roc égalisé et qui semble un dallage, où souffle toujours une brise : l’œil embrasse la Crau et ses mirages, la Camargue et Yaccarès : en toile de fond la mer pâle et rendue indistincte à l’horizon par l’éclat de la lumière.

Qu’un de ses aïeux eut ou non commandé ici, jadis, lui avait bien choisi le décor de son premier amour. Satisfait, en son soin d’artiste, pour le cadre d’inoubliables événements, il dévala, reinit sa sacoche à l’auberge, disant qu’il dînerait avec sa femme vers trois heures.

Cela fait, il descendit au pied du roc saluer le bas-relief étrange où sont figurés Marthe, Marie et Lazare, puis il revint au val d’Enfer, et, au petit pas, gagna la route, à la rencontre de la Bien-Aimée.

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