CHAPITRE PREMIER
1>ES PEAUX
A. Des peaux sous le rapport des préparations qu’on
LEUR FAIT SUBIR AVANT UE LES LIVRERA L’iNDUSTRIE.
Bien que je n’aie à étudier les peaux que sous le rapport de leur propriété virulente au point de vue de la police sanitaire, il me paraît indispensable de bien fixer d’abord la signification de quelques désignations spéciales qui ont un sens propre qu’on a méconnu dans l’usage, et dont l’emploi irréfléchi a amené dans le langage une confusion qui a été, comme on le verra, la source d’assez graves erreurs.
Etd’abord, pouréviter toute méprise, il importerail de ne pas employer comme synonymes les mots peaux et cuirs, Ca peau est la membrane qui enveloppe et couvre extérieurement toutes les parties du corps des animaux. Elle conserve et doit continuer à porter ce nom après la mort de l’animal quand elle en a été détachée, cl tant qu’elle n’a pas subi la préparation du tannage apres laquelle seulement il convient de lui donner le nom de cuir. C’est, en effet, en ce sens que l’Académie définit
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le mot « cuir » qui, dit-elle, dans son acception la plus ordinaire, signifie « la peau des animaux quand elle est « séparée de la chair et corroyée. » C’est ainsi également que l’entendent les ouvrages sur la tannerie : « Le but « du tannage, y est-il dit, est de convertir les peaux en <i. cuirs... » « Les peaux conservent ordinairement leur « nom jusqu’au moment où elles sont tirées des plains. « Mais elles prennent le nom de cuirs aussitôt qu’elles « sont entrées en fosses pour y recevoir le tan (l). » Cependant un assez grand nombre d’écrivains, médecins et vétérinaires, et quelquefois l’administration ellemême, se servent souvent du mot cuirs pour désigner les peaux non encore tannées : on peut voir, par exemple, dans certains ouvrages de police sanitaire et dans quelques états de douanes, les appellations « cuirs frais, cuirs verts, cuirs salés, » employées pour désigner les peaux fraîches, vertes, salées. C’est un abus de mots; c'est un détournement de leur sens véritable d’expressions auxquelles, pour la clarté du langage et pour prévenir des méprises, il faut conserver leur signification propre. Ainsi ferai-je dans le cours de ce mémoire.
Les peaux se trouvent dans le commerce et sont transportées sous quatre états principaux :
Elles sont fraîches, salées, sèches, tannées. peaux fraîches. — On doit entendre par peaux fraîches celles qui, plus ou moins récemment détachées du cadavre, n’ont encore subi aucune préparation pour leur
(I) Chicoineau, Manuel du tanneur.
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Conservation ou leur transformation en cuir : celles, par exemple, qui n’ont été ni salées, ni séchées, ni tannées.
Si je dis qu’on doit donner ce sens aux mots peaux fraî. ches, c’est que, par une altération de langage dont j’ignore la cause, quelques auteurs, à l’exemple de l’administration, appliquent aussi et exclusivement cette désignation aux peaux salées. Ainsi, dans les états qu’a bien voulu me communiquer l’administration centrale des douanes de Paris, comme dans les notes qui m’ont été remises par les agents de cette administration au Havre et dans nos autres ports, les peaux, à l’arrivage, sont distinguées des cuirs tannés ou corroyés sous le nom de peaux brutes; lesquelles sont subdivisées en «. peaux sèches et peaux fraîches. »
Or, sous celte dernière qualification, l’administration entend désigner les peaux salées, et pas d’autres ; car je le dis dès à présent et j’y reviendrai plus tard, il n’arrive pas et ne peut arriver de peaux fraîches proprement dites de l’étranger en France ; toutes sont ou salées ou sèches. C’est donc une erreur que d’inférer, comme on l’a fait, des expressions écrites dans les états de douanes que la Russie ou tout autre pays nous envoie des peaux à l’état frais. Toutes celles qui nous viennent de la Russie, de la Turquie ou d’ailleurs, sont, je le répète, ou salées ou sèches. Ce n’est que dans les pays où les peaux sont portées directement de l’abattoir du boucher à des tanneries voisines, quelles y sont transportées à l’état frais. Fl encore, pour peu que les tanneries soient éloignées, par exemple s’il s’agit de transporter ces peaux de Paris
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à Orléans, et qu’il doive s’éeouler deux ou trois jours avanlce transport, a-l-on soin de les laisser sur sel pendant deux ou trois jours avant de les expédier, pour éviter quelles ne se corrompent.
L’usage a encore introduit dans le vocabulaire de la tannerie une désignation à double sens que je dois indiquer ici; c’est celle de «peaux vertes , cuirs verts, » que l’administration a acceptée pour qualifier les peaux non sèches ni lannées, et que, dans l’industrie, on emploie tantôt dans le sens de peaux fraîches, tantôt dans celui de peaux salées.
Ainsi on lit dans l’ouvrage de Chicoineau que je citais tout à l’heure :
« Les peaux qui sortent des boucheries de Paris et « des environs sont ordinairement livrées vertes aux « tanneurs, c’est-à-dire peu de temps après avoir été « enlevées aux animaux. On est généralement dans « l’usage de les saler : cependant, quand elles passent « directement de l’abattoir chez le tanneur, elles sont « dans leur état naturel. »
Evidemment, pour ces dernières, la qualification peaux vertes s’applique à des peaux fraîches.
El plus loin :
« Il serait à désirer que les peaux étrangères parvins- « sent en France vertes, c’est-à-dire salées seulement, « sans avoir été séchées. »
Reste à savoir dans quel sens l’ont employé les auteurs qui ont écrit sur la police sanitaire : or c’est là, malheureusement, une cause de doute qui ouvre la voie
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à des interprétations différentes des mêmes faits, dont ou peut ainsi tirer des conséquences bien différentes elles-mêmes et pouvant être très-funestes dans la pratique.
peaux salées. — On appelle peaux salées celles qui, à une époque plus ou moins rapprochée du moment où elles ont été détachées du corps de l’animal, sont soumises à une salaison destinée à prévenir leur putréfaction, et à les conserver sans altération pour leur tissu pendant tout le temps qui précédera le travail auquel elles doivent être soumises dans les tanneries.
Le degré de salaison qu’on doit leur donner, en d’autres termes, la plus ou moins grande quantité de sel qu’on emploie et le temps pendant lequel elles restent dans ce sel, varient suivant la longueur présumée du temps qui doit s’écouler avant leur tannage; cequi équivaut à dire du temps que durera leur transport du lieu où on les sale jusqu’à celui de leur destination.
Ainsi, celles qui ne sont l’ohjet que d’un commerce intérieur et en quelque sorte sur place, sont généralement livrées fraîches; et c’est encore en cet état qu’elles sont expédiées à des distances qui peuvent être franchies en vingt-quatre ou au plus trente-six heures. Pour un parcours plus long, même quand le transport a lieu d’un département à l’autre, surtout si la température est élevée, on a déjà soin de les saupoudrer d’une certaine quantité de sel avant leur expédition, et on les laisse s’en imprégner deux ou trois jours avant leur chargement.
Mais, comme c’est le cas dans la question que j’ai à
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examiner, lorsqu’elles doivent être expédiées dans des pays étrangers, surtout par voie de mer, la salaison a besoin d’être plus complète et se fait de la manière suivante :
Le jour ou le lendemain de l’enlèvement de la peau, on la débarrasse du mufle, des cornes, des extrémités des membres, de la queue et des quelques chairs qui peuvent lui être adhérentes; on l’étale sur le sol, dallé si c’est possible, d’un rez-de-chaussée peu éclairé ou d’une cave; on la recouvre d’une couche de sel sur laquelle on étend une autre peau qu’on saupoudre d’une pareille quantité de sel; et ainsi de suite jusqu’à former des piles de plusieurs centaines de peaux d’épaisseur; on les laisse ainsi pendant un temps qui ne peut être moindre d’un mois et est généralement plus long, pour que la salaison soit complète. La quantité de sel employée dans celte opération, pour chaque peau de bœuf ou vache, est en moyenne de cinq à six kilogrammes.
Au bout de ce temps, on les retire pour les expédier: et alors, si la destination n’est pas bien éloignée, on plie chaque peau en plusieurs doubles de manière à en former un paquet large de quarante-cinq à cinquante centimètres carrés, en ayant soin de jeter encore quelque peu de sel entre chaque pli, et on entoure ce paquet avec une forte ficelle pour l’empêcher de se déplier pendant les chargement, transbordement et déchargement nécessités pour leur transport. Quand la destination est lointaine, lors, par exemple, qu’il s’agit d'un transport du Brésil en France ou en Hollande, beaucoup d’expéditeurs
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empilent et salent de nouveau les peaux dans le navire, comme elles l’étaient dans les magasins de salaison.
J’ai dit, et je rappelle, que ce sont les peaux salées qui se trouvent désignées dans les étals de douanes et parla plupart des expéditeurs sous le nom impropre de peaux fraîches et quelquefois de peaux vertes, cuirs verts. Il importe donc essentiellement de bien comprendre ces expressions de l’administration et du commerce dans le sens qui leur est donné par eux et non dans leur signification vraie, si on ne veut s’exposer à commettre de graves erreurs d’étiologie, et à conseiller, à leur égard, défaussés mesures de police sanitaire.
Peaux sèches. — Dans laplupartdes pays de grande production de bestiaux, soit que le sel coûte trop cher, soit que cette opération soit plus facile, soit, et surtout, qu’elle rende le transport moins coûteux, au lieu de saler les peaux, on les fait sécher * En effet, le séchage leur faisant perdre une notable partie de leur poids (près des deux tiers), on conçoit que le prix du fret qu elles constituent, s’amoindrit d’autant; et l’économie qui en résulte est sensible quand il s’agit d’un voyage au longcours. C’est pourquoi, sans doute, dans la plupart des ports européens que j’ai visités, le nombre des peaux sèches qui y arrivent de l’étranger est beaucoup plus considérable que celui des peaux salées.
L’opération du séchage, bien cpie s’exécutant par des procédés différents suivant les contrées, est partout des plus simples:
Après que l’animal a été dépouillé de sa peau, on en
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sépare les cornes, on la nelloie des lambeaux de chair el des tissus gras et celluleux qui peuvent y adhérer, et, dans les pays où le séchage se fait avec le plus de soin, on les étire le plus possible de manière à ce qu’elles ne forment aucun pli; après quoi on les étale sur des planches auxquelles on les cloue afin d’éviter tout retrait pendant les premiers moments de la dessiccation : puis, quand elles sont assez rigides pour qu’on n’ait plus à craindre qu’elles se rident pendant le reste de l’opération, on les plie en double dans le sens de leur longueur, et on les étend sur de longues perches horizontales exposées au grand air ou sous des hangars à claire-voie, où elles restent jusqu’à rigidité complète et perle de toute leur humidité. Il faut en moyenne de quinze à vingt jours pour la suffisante dessiccation d’une peau de bœuf ; il en faut moins pour une peau de veau. On conçoit, du reste, que la durée de cette opération doit varier suivant l’élévation de la température et l’état . hygror métrique de l’air dans les endroits el aux époques où elle se fait.
Dans plusieurs contrées de l’Amérique, là où la sécheresse de la terre le permet, on étale les peaux sur le sol, les poils tournés en dessous, et on les maintient étalées à l’aide de perches pointues qui les clouent au sol par les quatre angles ; seulement on a soin de les retourner de temps en temps pour faciliter el hâter le séchage sur les deux faces. Mais celte méthode, si elle exige moins de frais de matériel, est moins prompte et moins parfaite pour le résultat.
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C’esl généralement en cet état que les peaux sont livrées au commerce de l’exportation. Cependant, l’observation ayant démontré que pendant la durée des longues traversées, ou même de traversées plus courtes quand il fait très-chaud, il se développait souvent silices peaux ce que les tanneurs appellent des mites, espèce de larves qui les endommagent et en diminuent la valeur industrielle, ce qui n’arrive jamais aux peaux salées, plusieurs expéditeurs, là où le sel n’est pas à un trop haut prix, combinent les deux opérations du salage et du séchage. Ils font prendre une certaine quantité de sel aux peaux avant de les faire sécher, et de celte manière ils obtiennent l’avantage d’une conservation plus sûre avec celui de la diminution du poids.
Les unes et les autres de ces peaux, restant couvertes de leurs poils, sont désignées : les premières, sous le nom de peaux sèches en poils ; les secondes, sous celui de peaux sèches salées en poils ; ou tout simplement de peaux sèches, et peaux sèches salées.
A très-peu d’exceptions près, les grandes et petites peaux des bêles bovines (peaux de bœufs et peaux de veaux), qu’exporte la Russie du Nord, sont expédiées sèches. C’est aussi l’état du plus grand nombre de celles expédiées par la Russie méridionale qui, cependant, de même que la Turquie, en envoie une certaine quantité à l’état salé.
Peaux tannées ou cuirs. — Avant d’être mises en œuvre dans les industries qui les utilisent, les peaux doivent être tannées.
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Il serait tout à fait superflu, pour le sujet dont je m’occupe, de décrire, ou seulement d’indiquer tout ce dont se compose l’opération longue et complexe du tannage. Il me suffira de dire, car ceci est important, que pour les peaux de bœufs celte opération dure en moyenne de quinze à seize mois dans les tanneries moins parfaites, de dix-huit mois à deux ans dans les bonnes tanneries ; et quelle exige de six à huit mois au moins pour les peaux de veau.
Le corroyage, qui succède au tannage, consiste à prendre des peaux déjà tannées, à en enlever les lambeaux inutiles, et à les assouplir ou affermir, suivant leur destination, au moyen de procédés particuliers à ce genre d’industrie.
Telles sont, très-sommairement énoncées, les diverses préparations que subissent les peaux des grands herbivores domestiques, avant d’être mises en œuvre : tels sont les divers états sous lesquels elles sont livrées par la production au commerce, par le commerce à l’industrie ; préparations qu'il importait essentiellement que je fisse connaître pour l’intelligence de ce qui va suivre.
Il s’agit, maintenant, de rechercher si, sous ces différents étals, elles offrent le même danger de contagion, quand, provenant de pays ou d'animaux infectés par le typhus, elles sont transportées dans des contrées plus ou moins éloignées où ne règne pas cette maladie. En
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d’autres termes, après avoir donné ces explications préalables nécessaires, j’aborde le fond même de la question qui fait l’objet de ce mémoire.
Procédant dans celle étude par voie d'élimination, je commencerai par l’examen fort court des cuirs ou peaux tannées et des peaux sèches; réservant, pour en traiter en dernier lieu, celui des peaux fraîches qui exige des développements et une discussion beaucoup plus étendus.
B. Des peaux sous le rapport de la police sanitaire.
1° Des peaux TANNÉES (CUIRS proprement €llts) et îles peaux