INTRODUCTION VII
A Avignon où nous venons de le rencontrer % il menait une vie joyeuse au milieu « des ballets, danses ^ et mascarades » rehaussés par les « flambeaux élevés » et « ces rares violons dont Avignon se vante ». Ce jeune homme de vingt ans n'était point un Hippolyte insensible. Il quitta à regret les beautés « dont les vives œillades ont de ces lieux banni l'obscurité ». Il dit adieu le cœur gros à une « belle, rebelle fille », dont les douceurs l'avaient « tant arrêté » dans cette ville et dont les rigueurs l'en chassaient maintenant (lieu commun poétique si mémorable chez Villon).
Selon la mode régnante, le jeune poète lorrain a chanté son amour dans des sonnets. Il y dit comment s'appelait sa bien-aimée, Marseillaise d'origine, mais alors « d'Avignon la lumière plus vive » : « C'est Anne de Montaut, rocher de cruauté » ; et il fait l'anagramme de son nom : « Dontant une âme ». Une bonne partie de ces sonnets consiste en blasons, genre toujours en vogue, qui vantent les beautés physiques d'Anne une à une : cheveux, front et yeux, mains et pieds, « les grèves » et même « l'incogneu ». Schelandre loue à plusieurs reprises la simplicité et le naturel de sa belle qui ne se coiffe pas, ne se farde pas à la manière de ses compagnes : sa Muse à lui n'a pas le même naturel. Sans doute, Schelandre ne meurt pas en métaphore à la Desportes, mais il n'en affecte pas moins la tendresse galante à la mode, en écrivant des « stances sur un baiser » reçu ou donné pendant le bal et en faisant des pointes gentilles, des chutes parfois dignes des derniers beaux esprits de la Pléiade. Il martelle aussi un sonnet « sur un anagramme de deux fiancez » et un autre « en acros-
1. Nous ignorons les raisons du séjour de Schelandre à Avignon. M. Lanson a bien voulu nous rappeler que Maurice de Nassau était en même temps prince d'Orange ; peut-être y a-t-il quelque rapport entre les deux faits.
2. Il aimait la danse. Cf. cette comparaison dans la dernière strophe d'un sonnet de 1628 :
Chaqu'un fait ce qu'il peut, en vers comme à la danse ; Mais le bal étant long, il faut tant travailler Que les meilleurs danseurs y sortent de cadence.
En écrivant les scènes 1-3 du troisième acte de la Première Journée de sa tragi-comédie l'auteur se rappelait peut-être des souvenirs de jeunesse.