XXXVI INTRODUCTION
pièces n'avaient pas été écrites en vue de la scène ; car, pour de simples lectures, il aurait été bien indiflférent que l'action changeât ou non de lieu, qu'elle durât vingt-quatre ans ou vingtquatre heures. N'oublions pas que ces unités ont bien été réalisées en France par les auteurs dramatiques à partir de Jodelle, avant d'avoir été théoriquement formulées. Ce sont bien les auteurs dramatiques et non pas les Scaliger qui insisteront les premiers sur l'unité de lieu (Jean de la Taille), et qui désireront pousser à l'extrême l'unité de temps, la plus importante à leurs yeux, en exigeant — ce dont nous ne pouvons que les louer aujourd'hui malgré l'allure pédantesque de leur exigence — que la durée de l'action soit bornée à « autant de temps que les spectateurs considèrent l'ébats » (Riveaudeau, 1566). De même ce sont les auteurs dramatiques qui protesteront plus tard contre V la règle superstitieuse des unités » (Beaubreuil, 1582). Corneille lui-même rappellera Rivaudeau en se vantant que le temps de l'action dans sa Suivante n'est pas « plus long que celui de la représentation ».
La tragédie de la Renaissance fut donc écrite pour être représentée. Et elle fut représentée (ou, si l'on veut, récitée, ce qui revient au même en ce temps) dans les collèges et les châteaux, même sur les places publiques : ceci est définitivement prouvé par la longue série de faits constatés par M. Lanson. Si par exception quelques auteurs ont renoncé d'avance à l'espoir de voir représenter leurs pièces, soyons sûrs qu'ils les composaient toujours sans perdre de vue la scène, n'étant pas des hommes de lettres assez raffinés pour en pouvoir faire abstraction. Il n'y avait donc point à la fin du xvie siècle tout un groupe de tragédies faites uniquement pour la lecture et attestant l'épuisement de la tradition classique près de disparaître. On ne cesse sans doute de répéter qu'à partir de 1600 et même plus tôt la tradition classique a été oubliée sur le théâtre français pour une trentaine d'années ^ La vérité est qu'elle s'y trouve réellement et y suit son évolution naturelle.
I. Cf. M"^ K. Schirmacher, Théophile de Viaii, sein Leben «. seine f Ver ke, Leipzig-Paris, 1897, p. 231 ; — et M. Mennung (qui ne fait que répéter ce qu'avait dit M"*" Schirmacher), /. Fr. Sarrasins Leben u. Werkc, seine Zeit u. seine Gcsellschaft;\o\.\, Halle, 1902, pp. 79-80.