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La ville de Trente cependant échappa au danger. Charles-<juint fut forcé de faire la paix avec Maurice , et cette paix fut le triomphe du protestantisme en Allemagne. Les derniers décrets de l'empereur furent rapportés , les persécutions cessèrent , et , à partir de la diète d’Augsbourg, tenue en 1535, le luthéranisme fut reconnu une des religions de l’empire. Ainsi la réforme avait fait elle-méine ses affaires, dont le concile , convoqué à son occasion , s’était du reste fort peu occupé. Victorieuse en Allemagne, elle menaçait d’envahir le reste de l'Euro|)e.
Paul IV avait succédéà Jules III, et l’inter-eoncile se prolongea durant tout son pontificat. De théatin devenu pape, cct homme, d’un naturel opiniâtre, modeste jusqu’alors , avait cédéà l’enivrement de lapnissanee. I..e lendemain de son exaltation, son maître-d’hôtel lui demandant ruminent il voulait être seni ; En roi, avait-il répondu. Au milieu de sa magnificence, il déclamait contre le luxe effréné et les débordements des eanlinaux et des prélats qui l’entouraient; premières causes, disait-il, des maux de la chrétienté. — I oim voulez réformer les autres , s’écriait-il quand on lui parlait de la réforme générale, médecins, guérissez-vous
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histoire:
votu-mimet ! En plein consistoire, et devant les ambassadeurs, il répt'tait souvent qu’il ne voulait d'aucun prince de l'Europe pour compagnon , mais qu’il leur marcherait à tous sur la télé j Et avec ce pied ! ajoutait-il en frappant vivement la terre du pied.
On conçoit que cet homme hautain se souci&t peu de rétablir le concile. Un jour, le cardinal français du Bellay le réclamant avec instances, comme le seul moyen de remédier aux malheurs de l’église : — Voilà une grande folie, lui répondit Paul, d'envoyer dans Ut montagnes soixante évêques et quarante docteurs, et de croire que cet gent-là vont réformer le monde ! Et moi, le vicaire de Jésus-Christ , et tout met cardinaux, cet colonnes de la chrétienté, et cet prélats et ces docteurs célébrés qui fourmillent dans Rome, ne valons-nous donc pat mieux que tout ce que l'on pourra rassembler h Trente? Ex comme du Bellay insistait ; — Assez! astc:.' avait-il repris, J'aimerais mieux mettre te feu aux quatre coins de l'Europe et perdre la vie, que de céder lâchement.
En effet , Paul IV, tyran de Hume , était en beau chemin de troubler le monde , et avait déjà allumé une guerre terrible en Italie, quand il mourut en recommandant aux cardinaux, comme unique moyen de sauver l’église, non pas un concile, mais J'inquisition. Pie iV, sou successeur, emporté par l’espèce de réaction qui suivit ce régime de rigueur, décréta non pas l’inquisition , mais un concile.
Cette fois le péril était immense ; et dans cette dernière session nous devons surtout admirer les ressources de la politique italienne et l’adresse du parti papiste. Dans le principe, il a contre lui l'empereur, le roi d'Espagne et la France ; il tient bon contre tous ; et , grâce à l'habileté d(' sa tactique, avant la fin du concile et sans qu’il ait rien cédé d'important, tous marchent d’accord avec lui. Cependant, dés l’ouverture de la session, chacun de ces partis, plus nombreux et plus ardents que jamais, tout en se proclamant zélé catholique , se prononçait contre Rome de la manière la plus absolue. D'une part, les Allemands proposaient une sorte de réformation en vingt articles, dont les plus importants réclamaient les bénéfices uniques , l’obligation de la résidence pour les evéques , la cuiiimunion sous les deux espèces , et le mariage des prêtres. L’em- |>ereur ne croyait à une paix durabledans scs états qu’une fois cesdifGcultés religieuses aplanies. Les Espagnols appuyaient chaudement les Allemands, et les Français n’insistaient pas moins vivement pour une sorte
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de réformation plus complète encore que cette réformation allemande , et, qui plus est, pour le maintien absolu des libertés de l'Eglise gallicane.
Car, remarquons-le ici, les progrès de la réforme étaient tels que, tout en la combattant chez eux, ses adversaires les plus déclarés se voyaient amenés à militer en sa faveur dans le concile. La cour papale seule tenait bon; et, tandis que les autres puissances, circonvenues par les novateurs, eussent voulu, par quelques concessions importantes, les satisfaire et les ramener, Rome résistait toujours, et proclamait l’immuable résolution de ne jamais pactiser avec l'hérésie.
L'hérésie , il est vrai , s'attaquait aux prétentions les plus chères à Rome. Ce qu'on appelait des abus, n’étaient-ce pas les plus solides appuis du trône pontifical? Pouvait-on y toucher sans l'ébranler dans sa base? Déclarer l’institution des évéques de droit divin , c'était abdiquer la suprématie papale et créer au chef de l'Eglise autant d'égaux en puissance qu'il y avait d'évêques en Europe. Anéantir les privilèges des moines, c'était se priver d'auxiliaires zélés, de feudataires qui, relevant immédiatement du Saint-Siège , s’opposaient à ce que , dans leurs diocèses, les évéques devinssent autant de papes. Permettre enfin le mariage des préti'es, c’était renoncer à sa suprématie hiérarchique, hriser le lien politique qui retenait à Rome le clergé de toute l’Europe ; en un mot licencier sa milice. Les autres refus de Rome avaient aussi leurs motifs , et ce fut pour en triompher et pour emporter d’autorité ce qu'elle ne pouvait obtenir par les transactions, que la cour de France se décida è tenter un dernier effort.
Elle dépêcha à Trente le fameux cardinal de Lorraine, Arnaud du Ferrier, un des amis du chancelier de l'Hôpital, et comme lui savant apôtre de la tolérance , et quatorze de ses prélats les plus dévoués. Le cardinal de Lorraine , homme d'une haute ambition , était alors un des personnages les plus considérables do France. Amant de Diane de Poitiers et de Catherine de Médicis , sous Henri II il s'était poussé è la cour, sous François H il avait été premier ministre, et sous Charles 1\ son influence s'était encore accrue. Homme d’un grand savoir, naturellement éloquent , et 6er de sa lutte récente avec Théodore de Bèze, dans le colloque de Poissy, il ambitionnait un théâtre plus vaste où il pùt déployer tous ses talents. Il se rendit donc au concile.
A la nouvelle de l’arrivée du cardinal , le pape et ses légats furent con-
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sternés. Ils connaissaient son orgueil et redoutaient ses témérités. Eji apparence persécuteur des hérétiques, au fond n'était-il pas imbu des nouvelles idées, et plus d'une fois dans rintiinité n'avait-il pas approuvé, à demi-voix, la confession d'.^ugsbourg? Ne se rejjardait-il pas comme revêtu d'une sorte d'apostolat , et n’aimait-il pas é s'entendre appeler par ses partisans U pape de France? Les Italiens savaient cela et s'attendaient à peu de ménagements de sa part. Aussi , sortant bientôt de leur abattement, ils se préparèrent bravement au combat.
Il est curieux d'étudier les moyens que l’on employa pour tenir tête d’abord à un aussi rude adversaire, et le manège auquel on eut ensuite recours pour l'humaniscr peu à [>cu et le détourner de scs résolutions les plus arrêtées. L'intrigue fut habilement ourdie sans doute, mais aussi singulièrement favorisée par la légèreté naturelle du prélat français que l’on connaissait' , par sa vanité (|ue l'on flattait , par son intérêt que l'on mettait en jeu , et enfin par son ambition que l'on promettait de satisfaire. Le pape avait songé d’abord à neutraliser l'influence de nouveaux arrivants, en envoyant à Trente l'arrièrc-banc des évêques italiens; et comme il connaissait l'assemblée qu'il avait long-temps présidée comme légat , lorsqu’il n’était que cardinal det Monte , cl que , de son temps , on savait déjà que celui qui reçoit est d'ordinaire de l'avis de celui qui donne, des pensions de quarante à soixante écus d'or par mois , faites à un certain nombre de prélats douteux et pauvres , les mirent plus à l’aise et sans doute les rendirent plus traitables. Ün réchauffa les tièdes, 011 menaça les timides, on promit beaucoup aux ambitieux, et tous, jusque aux bouffons, le prophète Crivelia en tête, furent mis en réquisition par le légat Simonetia, qui les dirigeait.
Ces prélats italiens , gens d’esprit pour la plupart, et se regardant comme la partie brillante et polie du concile, affectaient un ton fat et méprisant à l'égard des prélats ultramontains, espèce de sauvages peu soigneux de leurs personnes ,.qui parlaient une langue rude et barbare , et dont tout, jusqu'au luxe, était grossier. Depuis Jules 11 et Léon X, l'Italie, et surtout Itome, était la partie la plus civilisée de l'Europe, celle teulement où on lavait vivre, disaient, en peignant leur barbe et eu nettoyant leurs ongles, ces prélats spirituels, aux moeurs licencieuses, dont les saillies et le cynisme scandalisaient les pères des autres parties
* Oq CO France le cardinal ProUf.
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de l'Europe, Espa|;iiolg sombres et hautains, Français susceptibles, .\lleinands ri|i;orislos. De lù leur vive opposition dans le concile.
Le premier succès des meneurs papistes fut de faire abandonner par le concile les questions de suprématie. On eoiivint des deux côtés de ne pas enf'agcr la discussion sur ces matières, et l'on passa aux décrets de la résidence et de rinstilution des évêques.
Ces questions, délicates aussi, furent l'occasion des débats les plus vifs, et souvent les discussions arrivèrent à un tel degré d'animosité qu'on redouta plus d'une fuis une scission violente entre les pères, cl même la dissolution immédiate du concile. Le parti italien réservait au pape seul l'institution des évêques, institution qu'il regardait toujours comme entièrement humaine. Le parti allemand-espagnol , soutenu par les Français, prétendait que les archevêques jouissaient, aussi bien que le pape, de ce droit d'institution, qu’il proclamait de droit divin; ce qui eût mis les archevêques et les évêques sur un certain pied d’égalité avec le souverain pontife.
Les disputes se prolongeaient , les esprits s'irritaient , et chaque jour des scènes violentes agitaient les congrégations.
Melchior Avosmédiau, évê<]ue de Cadix, un des chefs du |>arti espagnol, soutenait vivement que ce droit d'institution appartenait aussi bien aux archevêques qu’au pape. Un jour , poussé à bout : — « Oui, » s'écria-t-il , « je connais des évêques que le pape n’a pas nommés , et qui ■ sont aussi vrais évêques, aussi légitimes que ceux nommés par le pape.
» — Le fuit est fauxl nommez ces évêques! » lui crient les papistes.
« — Ce sont les quatre suffragants de rarchc\ê()ue de Saltzbourg; cet » archevêque les a ordonnés, et jamais le pape ne les aconCrmés, » répond froidement Avosmédian.
« — C'est une imposture I » lui crie le légat Simonetta, « le pape les X a confirmés.
U — Il ne les a pas confirmés, j’en ai la preuve, et ils n’en sont pas D moins bons évêques que vous tous. »
A ces mots un violent tumulte s’élève dans l'assemblée. Le patriarche tle Venise et l'évêque de la Cava s’agitent sur leurs bancs , en criant è l’hérésie. Cadix veut répondre. > — Hors d’ici le schismatique I n lui crie-t-on de tous côtés. Ses amis essaient de le défendre; leurs voix sont couvertes par les cris de colère et les trépignements des Italiens. Au mi-
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lieu du tumulte, l'évéque Gilles Falcette se lève en criant; « — Anathème ! — Anathème ! » répond l'assemblée. « — Qu’il soit brûlé, c'est un hérétique 1 » crie une voix du milieu de la foule. « — Oui, oui! au bûcher! au bûcher! » répètent avec fureur les cent voix papistes.
Cadix cependant, ne pouvant se faire entendre , avait quitté la chaire. Les Allemands balbutiaient quelques mots d'excusc en sa faveur. Ses amis Espagnols répondaient par leurs clameurs aux clameurs des italiens , et les menaçaient du regard et du geste. Le fougueux cardinal de Lorraine , pèle et immobile , à la vue du soulèvement de l’assemblée avait fait un geste de dédain et gardait le silence, souriant d'un air farouche ; les évêques français restaient muets comme lui. Les légats cependant avaient vu le geste du cardinal et compris son silence. Simonetta , aussi souple que violent, sentit que ses amis allaient trop loin. Devinant à l’inexprimable sourire du Français tout l'effort qu’il faisait pour maîtriser son indignation , et craignant qu’un pareil adversaire n’éclatât , il s'efforçait de ramener le calme dans l’assemblée, imposant, de la main, silence à ses partisans, et jetant sur les bancs espagnols des paroles de conciliation. Peu à peu l'agitation s’apaisa; on reprit la délibéra lion , et après quelques vagues explications, les cardinaux levèrent brusquement la séance.
Lorraine, en se retirant, passa auprès des légats et des principaux meneurs romains , et quand il fut à la portée de la voix ; « — La eondtiile » de eei gent-là e»t indigne! » s’écria-t-il de manière à être entendu;
« Cadix avait raison! S'il eût été Franfais, j'en eusse appelé pour lui à un n concile libre et national. » Les légats, elTrayés, gardèrent le silence.
A l'ouverture de la congrégation suivante , Hercule de Gonzague , cardinal de Mantoue, partisan des Français, et ami du eardinal de Lorraine , prit la parole comme légat et se plaignit vivement des désordres de la veille. « — Si les avis ne sont plus libres, » s’écria-t-il, « il n’y a » plus de concile! Et pour moi, si pareille scène se renouvelait, je fais O le serment de quitter immédiatement la congrégation, n Lorraine loua la sagesse de Gonzague ; et ajouta « que les légats ne devaient pas se re- > tirer pour une cause aussi misérable; mais qu’il était juste que les • perturbateurs fussent punis. » Mantoue cl le cardinal de Lorraine avaient achevé, et les papistes, immobiles, gardaient un silence de consternation et de colère, quand la Gava, l’un des membres les plus turbu-
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lents du parti, sc levant avec audace, prit la parole; et, loin de songer à s'excuser et à rien retrancher des injures de la veille ; « — Qu’on ôte » les causes du désordre, s’écrie-t-il, et les effets cesseront! Si Cadi.v » n’eùt offensé que moi, je lui eusse pardonné de bon cœur, comme la » charité m’ordonne de le faire; mais c’est l’Église tout entière, o’est le » Christ qu’il a outragé dans la personne du pape , son vicaire ; il n'a ■ droit à aucun pardon, à aucune excuse! »
Tandis que la Cava parlait, les prélats français notaient ses paroles sur leurs tablettes, se disposant h répliquer; mais quand ils virent qu’il se prononçait avec tant d'audace, une longue rumeur commença à se répandre sur leurs bancs. « — L’insolent! le téméraire! » murmuraientils à demi-voix; et ils eussent fini par éclater, si des membres plus modérés, comme il s'en trouve dans toutes les assemblées, ne se fussent jetés en avant, et, à force de paroles conciliantes, caressant tour-à-tour les deux partis, leur disant que chacun d’eux était de bonne foi, mais qu’ils pouvaient se tromper, que l'erreur était toujours pardonnable, ne fussent parvenus à détourner un nouvel orage. La discussion fut reprise avec plus de modération , et les honneurs de la guerre restèrent même ,aux Français et aux Espagnols; car, sur l’insistance du cardinal de Lorraine, on corrigea dans leur sens le canon contre lequel Cadix s’était élevé.
Cette fois les Italiens étaient battus; mais pourtant ils ne perdirent pas courage. Aux querelles déclarées , succéda une guerre sourde d'intrigues; et ils se vengèrent de leur échec par un feu roulant de quolibets dirigés contre les Espagnols et les Français. Ces derniers seuls ripostaient.
Un mot des papistes avait surtout fait fortune dans le concile , mot peu décent et auquel l’arrivée du cardinal do Lorraine et de ses Français avait donné occasion. — « Délia tcabbia ipagnola siamo caduli nel malfrancete, « avait dit un des cardinaux légats lors de la venue de ce renfort d'opposants, et aussitôt tout ce qui dans le concile n’était.ni Espagnol, ni Français , avait répété le bon mot. On le redisait aux côtés des évéques de Cadix et de Grenade, les meneurs espagnols; on le murmurait aux oreilles du cardinal de Lorraine , qui eut le ridicule de s’en fâcher et de s’en plaindre aux légats. On s’amusa beaucoup de sa colère; et les Français, cette fois, auraient eu le dessous dans cette guerre toute ipiriluelle.
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si Laiisac, un de leurs ambassadeurs, n'eût pris plus habilement sa revanche. Voyant passer, à quelque temps de là , le courrier qui , chaque semaine, apportait de Rome la subvention accordée aux évêques papistes et les instructions des légats : « — Ah! voilà l’esprit saint qui arrive dt Rome! » s'écria-t-il d’un ton goguenard. Le mot frappait juste et eut du retentissement; et désormais, dans le concile, on riposta au quolibet du mai français |iar le bon mot de l'esprit saint.
Si la gravité des |)éres du concile se déridait quelquefois, l’animosité n'eii était pas moins vive entre les partis; ce fut au point que, déroutés à la longue par les Giiesscs des papistes , et fatigués de leur insolence, les Français, j>our se veuger du passé et leur imposer à l’avenir, se résolurent à un singulier coup de tête. On décida que le cardinal de Lorraine ne se présenterait pas à l’une des prochaines congrégations, (on ne voulait pas compromettre le chef du parti , ou peut-être lui-même ne voulait-il pas se compromettre) et l'on convint de ne plus garder de ménagements et de dire dans cette congrégation tout ce que l’on avait sur le cœur. En effet, la séance étant ouverte, un des orateurs français prit la parole , et , dans un long factum plein de sarcasme et de pétulance, attaqua vivement le parti italien, lui disant nettement çu'<7 n'y avait de différence du papeavue évêques que la supériorité du grade, que tous étaient de droit divin, et que l’autorité du pape, comme celle de tout autre évêque, était soumise aux canons des conciles, etc. , etc. La méchanceté était noire et la témérité énorme! Mais les Italiens avaient éventé la mine, et le mot d'ordre était donné. Ils écoutèrent patiemment la longue diatribe, sans prononcer un seul mot , sans faire entendre un seul murmure, sans témoigner par un seul geste de leur mécontentement, et quand l’orateur eut achevé , personne ne se leva pour répondre. Cette résignation soudaine, cette humilité politique déroutèrent les Français ; toutefois les Romains profitèrent de la leçon , et à l'avenir ils se montrèrent plus retenus.
L’adresse du Saint-Siège et les ressources de sa politique semblaient du reste s’accroître avec les difficultés et grandir avec les dangers. Pour détourner ou pour modérer les attaques des opposants , le Saint-Père avait recours à des manœuvres singulières. 11 s’attachait par exemple à exagérer l'inimitié de ses adversaires. Un jour, en plein consistoire, il arrivait pille et abattu , s’écriant que tout était perdu , que les pères de Trente voulaient le sacrifier , que I>ansac était l’âme du complot, et que cet am-
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bessadeur avait été jusqu'à dire en public : qtià l'aidf det prélat» fronçait, nouvellmunl arrivé», il ftpérail rmvmrr l’idole de Rome, et I.jingac était oblif][é de s'humilier devant lui et de se jiistilicr d'un propos qu'il n'avait pas tenu. Une autre fois , il assurait qu'il lavait bien que le» Fronçai» voûtaient faire du concile un concile huguenot; et les prélats français de réclamer contre une imputation aussi odieuse. Alors le pape se faisait indul|'ent, pardonnait ces fautes que l'on n'avait pas commises, mettant dans son pardon et ses réprimandes une extrême douceur, bénissant même les coupables qui se voyaient, de la sorte, amenés à faire amende honorable de leur innocence , et à prouver la fausseté do ces accusations par le sacrifice de leur opinion cl par des concessions qu’autrement on ne leur eût pas arrachées ; le succès de cette lactique passa toute croyance.
DtrtCTIO^ ou CUPfNàt. DR UMRtlRR. IRVU'D DU mtin. HR DU cünats.
L'importante question de la réforme des abus ne larda pas à se présenter de nouveau , et, voyant l'impossibilité de sortir du combat pleinement victorieuse, la cour romaine eut recours à de nouveaux expédients. Dans le but <le faire abandonner, ou du moins ajourner ce projet de réforme, ses légats s'efforcèrent de donner à l'assemblée religieuse une physionomie politique, réclamant, avant toute autre réforme, la réforme des puissances séculières. C'était par là qu'il fallait commencer, disaientils; autrement leurs efforts seraient sans résultats. L'impossibilité de cette réforme politique devait rendre impossible aussi la réforme religieuse; ils le pensaient sans doute; mais comme les opposants tenaient bon, les légats proposèrent, après de longues hésitations, un projet de dé- <crct en treize articles, qui , tout en paraissant céder sur la forme, ne corrigeait rien, et n'avait au fond |>our objet que la confirmation des abus attaqués. Les Français et les Espagnols s'indignèrent ; et, dans ses conférences avec le nonce Visconti, le cardinal de Lorraine, appuyant l'Espagnol d'Avila qui , de la part de son roi , demandait la réformalion de l'Église,
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mai» la réformation de la léle oiu- piedt, il alla jusqu'à dire qu’»/ étail urgent que celle réformation te fît d'un boutjuiqu'à l'outre, dût-on châtier du concile cinquante prélati qui t’oppotaienl à loulei lei bonnet réiolulioni. « On en viendra là, ajoutait-il , ou noua en appelleront à un concile libre, u
« Lorraine a vraiment ration d'en appeler à un concile libre, s’écria le pape en apprenant la nouvelle sortie du cardinal ; celui de Trente n'ett plut libre, il ett licencieux l »
Cependant l’attitude des partis français et espagnol réunis effrayait la cour romaine, trop compromise pour refuser le combat, trop faible pour espérer la victoire, trop adroite pour s’avouer vaincue. Elle eut recours à l’intrigue et à la séduction. Réunis , ses adversaires étaient intraitables, elle les attaqua un à un. Chacun de scs plus habiles meneurs choisit son homme. Yisconti, ministre secret du pape, l'esprit le plus délié et le plus judicieux du concile , s’attacha au plus rude opposant , au cardinal de Lorraine. Les détours qu’il employa pour le séduire et l'attirer dans son parti sont incroyables '. Promesses, menaces, flatteries, il ne néglige aucun moyen. Un jour il caresse les moindres fantaisies d’un liomme qu’en secret il déclare rempli de venin ; le lendemain, il a recours aux menaces d'un tiers, o Si Lorraine non» poutte encore , je lui dirai en face qu avant de parler ti chaudement de la réformation, il devrait bien laitier tant de bénéfice! et de grottet abbagei qu'il lient en commande. « Sans se compromettre, Visconti sut se servir à propos de ces paroles de Madruce, cardinal de Trente. Ne reculant devant aucun moyen , ce nonce du pape achetait le théologien Hugonis, homme de conflance du cardinal, et Musot, son secrétaire. Ces deux hommes lui vendaient les secrets de leur maître, ses brigues cachées , ses désirs , ses projets , et jusqu’aux arguments qu’il SC proposait de présenter à l’assemblée ; de sorte que , par un merveilleux l'affinement de politique , Visconti , tout en s’empressant de satisfaire les désirs réalisables du cardinal , avant même qu’il les eût exprimés , contre-minait ses brigues les plus souterraines , déjouait ses plans les mieux conçus , et préparait à loisir des répliques victorieuses à des arguments dont l’effet avait été le plus sûrement calculé.
D’un autre côté. Quignon, comte de Luna, ambassadeur espagnol,
' Voir les Idlret de VUcooli aa cardinal Borromée. Ses ineoëcs y sont ddrcloppéei tout au long. Os lettres août un curieux monuroeul d'iotrigue et d'intrigue biUlc. Le maaoscrit en étut dépose à Rome, i la biUkXhéque de b Sapieua. L’hiatorira Paok) ïbrpi parait les avoir connues.
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était circonvenu par d’autres prélats papistes ; mais les Espagnols éventant la mine, et connaissant le peu d'habileté de leur ambassadeur, prirent le singulier parti de ne jamais le laisser seul , se relayant é tour de rôle auprès de lui. Et, comme les légats pensaient avoir meilleur marebé d’ennemis divisés , ils élevèrent entre ces deux envoyis principaux des nations française et espagnole, une terrible question de préséance à propos du baisement de la patène. Le point d’honneur en fit bientôt d’irréconciliables ennemis. Aussi , tandis que le comte de Luna tenait bon avec toute la raideur espagnole, Lorraine faiblissait et faisait son marebé avec Rome. L'assassinat du duc de Guise, son frère, acheva ce que l'intrigue avait commencé, et fournit au cardinal nn prétexte pour colorer sa défection. Cette mort changea la face du concile. Renonçant dès-lors a son apostolat prétendu, I>orraine se désista peu h peu de toutes les prétentions hautaines qu’il avait fait valoir au début. Son opposition devint plus calme , et cessa bientôt ; et, tandis que les Espagnols, Cadix et Grenade, se plaignaient de sa trahison, loin de songera sejustifier. Lorraine brusqua les discu.ssions les plus importantes , et pressa la conclusion du concile. Jaloux de faire sa paix avec le pape, il n’attendit pas même la fin de l’assemblée; et, à l'instigation du nonce Visconti et du traître Musot, il se rcudità Rome, laissant h d’autres le soin de terminer les affaires. Dès son arrivée, le |>ape lui rendit de grands honneurs, le visitant en personne et l’appelant le fils bien-aimé de l’Eglise. Lorraine , tout-à-fait sénluit , fit amende honorable de ses précé<lentes opinions, répétant à tout propos çu'iV prenait autant d'intérêt que le saint Père à une bonne fin du coneile, et qu'il avait bien vu que le salut de la catholicité et de sa maison en France était dans une sincère union avec le Saint-Siège.
Après le dé|>art du cardinal , on précipita d’une manière scandaleuse les délibérations de l'assemblée; à l'exception de quelques opposants espagnols et français, tous les pères semblaient n'avoir en vue que de délivrer Sa Sainteté des tourments du concile, comme disait le nonce Visconti dans ses lettres au cardinal Itorroméc.
Dans cette vue, on se hâta de promulguer un index des livres défendus ; quinze cents noms d’auteurs et d’ouvrages furent compris dans cette proscription en masse; ons'etait contenté de copier le catalogue fait à Rome par les inquisiteurs , lesquels en voulaient toul-à-la-fois à laqualité et au nombre. On enleva au pas de course les vingt articles de la ré-
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formation. Quoique discutés dans des congrégations préliminaires, ils présentaient encore de nombreuses difficultés sur les points les plus essentiels; loin de songer à les résoudre, on les ajourna.
Le comte de Luna et l'ambassadeur français, Arnaud du Ferrier, résistaient seuls à l'entraînement. Ils réclamèrent jusqu'à la fin un examen approfondi des matières en discussion. Ferrier même, indigné do la précipitation avec laquelle on traitait les affaires les plus séi'ieuses depuis le départ du cardinal , et sans doute aussi pour obéir aux ordres de la cour de France , qui était lasse de guerres civiles , et qui dans ce moment était poussée à la tolérance par le chancelier de l'Hôpital , Ferrier fît une protestation mordante contre les derniers actes du concile et contre les empiètements du clergé sur la puissance temporelle des princes. « Je vois » bien, disait-il en raillant, je vois bien qu’il faudra encore jeûner et
• pleurer long-temps en attendant cette réformation des abus, déjà » décidée et promise depuis cent cinquante ans; jeûner et prier, non » pas soixante-dix ans comme les Hébreux , mais deux cents ans , mais » trois cents ans , et peut-être plus. Qu'en pensez-vous , mes pères? Au » lieu d'en vouloir aux abus , vous en voulez à nos princes ; au lieu » de songer à réformer le mal , c’est aux libertés de notre Eglise gal- » licane que vous vous attaquez. Mais ces libertés ne seraient-elles pas » des abus? Différentes de vos derniers décrets, elles ne se bornent pas » à obliger nos prélats à résider seulement neuf mois et à prêcher les
• jours de fête ; elles leur ordonnent de résider toute l'année et de prê- » cher tous les jours. Elles ne les engagent pas à vivre sobrement ; elles » le leur commandent. Elles ne les conjurent pas humblement de parta- » ger leurs biens avec les malheureux; elles leur enjoignent de rendre » leurs biens aux pauvres , leurs vrais maîtres !
» Ah I mes pères , vous voulez vaincre l'hérésie , d'accord ; mais , » croyez-moi , c'est par de bonnes mœurs , par une bonne predieation , ■I que vous vaincrez l'hérésie, et non par des provocations que l’on » adresse aux princes par passe-temps, ou par quelques décrets que l’on » formule à la hâte en se nettoyant les ongles I »
Les traits de cette moquerie sanglante du sévère président tombaient sur les membres du parti papiste, parti insolent, spirituel, composédecardinaui, hommes de plaisir, et de prélats efféminés, fort curieux de leurs personnes , et passant en effet une bonne partie des séances à se nettoyer
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les ongles. Aussi l'injure fut-elle vivement sentie. I.<e discours de Ferricr Gt grand bruit à Rome. Le cardinal de Lorraine fut le premier à le condamner. Il Ce Ferrier eit de la queue du parti du roi de Navarre , disait-il ; un ami de l'Hôpital! Catholique» eu apparence, ce» getu-là tout au fond de» huguenot». » Et comme le cardinal était alors tout-à-fait dons les intérêts du pape , il l'engageait ù couper court à toutes ces vaines discussions en mettant Gu au concile, que dirigeaient mal ses légats, et dont la France, assurait-il , attendait impatiemment les décrets. I.e pape vouloit le suspendre seulement. « Gardez-vous-eu bien, lui répondit Lorraine, il faudrait le reprendre; ce lerait une affaire interminable. » Ués-lors la fin du concile fut résolue.
Ce fut le légat Moron , évêque de Palestrinc , qui proclama la clôture du concile en assemblée générale et avec un grand cérémonial. Le secrétaire , Ange Massarel , ayant lu tous les articles promulgués et tous les pères étant présents, le légat porta la parole :
« Plaît-il aux pères que l'on mette Gn au saint Ancile , et qu'on en
• demande la conGrmatiou à notre Saint-Père? — Oui, il nous plaît, ré- ■> pondit tout d'une voix le concile. ■> Trois évêques seulement furent opposants.
U Au bienheureux pape Pie , évêque de la sainte Église universelle ,
• beaucoup d’années et mémoire éternelle I » Et tout le concile répondit : « Beaucoup d'années et mémoire éternelle I »
Puis suivirent les bénédictions pour les papes morts durant le concile et pour l'empereur Cliarles-Quint; des acclamations pour l’empereur Ferdinand (le seul souverain que l'on nomma) pour les rois , les princes, les républiques , les légats , les cardinaux , les ambassadeurs , les évêques , les abbés et les théologiens.
Et Moron reprenant :
« Nous croyons tous, nous sentons tons, nous déclarons tous, que ■ cette foi du concile est la fui de saint Pierre et des apôtres, la foi des > pères de l'Église , la foi des hommes bien pensants et catholiques.
» Nous le croyons tous, nous le sentons tous, nous le déclarons » tous.
• Anathème soit à tous les hérétiques !
• Anathème soit I »
Ce fut le dernier mot du concile.
HISTOIRE
Après un si long séjour dans la ville de Trente, les pères étaient tellement pressés de la quitter, que les légats furent obligés de menacer d excommunication tous ceux qui partiraient avant d'avoir approuvé et signé de leur propre main les arrêtés du concile ; quatre légats , deux cardinaux non légats , vingt-cinq archevêques, cent soixant-huit évêques, trente-neuf procureurs chargés de pouvoiis par des évêques absents , sept abliés et sept généraux d’ordre signèrent ces arrêtés , puis un des légats entonna le Te Deum. Le Te Deum achevé, le légat bénit les pères et leur dit : • Allez en paix ! »
Telle fut la lin du concile assemblé à l'occasion de la réforme , et qui, incapable de la combattre efOcacement, et ne voulant ni ne pouvant transiger avec elle, n’arrêta pas les progrès du mol. En effet, pendant les débats, le luthéranisme se naturalisa en Allemagne, et victorieux, y lit ses conditions; le calvinisme s'établit solidement en Suisse, et, au milieu des guerres et des massacres , gagna rapidement en France. Enfin , malgré les terribles persécutions de Charlcs-fjuint et de ses successeurs (Hugo-Grotius affirme que plus de cent mille personnes périrent dans les supplices ) les réformateurs envahirent les provinces llamandcs , et les (pierres atroces du duc d’Albe et les mesures du conteil àe tang ne purent les en chasser.
C est qu’en Allemagne, en France et dans les états de la moiiarchic espagnole , la réforme était l’expression du mouvement démocratique de I épixjue; mouvement ré(jularisé cette fois par des chefs habiles, hommes convaincus comme en Allemagne', ou ambitieux exclus du pouvoir ” comme en France. Les forces vives et jeunes de la société, qui, à diverses reprises, lors de la Jacquerie, du soulèvement des communes, des guerres des paysans et de celles des Hussites, avaient fait explosion dans chacun de ces pays , se produisaient sous une nouvelle forme. Pour neutraliser cet élément énergique, une assemblée de vieillards aveugles et opiniêtres était impuissante; il fallait autre chose que les anathèmes d un concile! En France, la Ligue, en Espagne et dans les Pays-Bas, les bûchers de l’inquisition, ou la force brutale, purent seuls arrêter les rapides progrès des novateurs. Et cependant, malgré la Li(juc, les protestants français ne furent pas soumis; et, après
* L fSoclnjr PrStk^ric de Saie, par eiemi'li’.
* Ij* prince de Coadii , Coliguj, clc.
DE TRENTE
soixante-huit années de guerres , la fatigue mit seule Gn à la lutte dans les l’ays-Bas espagnols. Si la réforme céda en Espagne, si en Italie ellu donna à peine signe do vie, c’est que dans cos deux pays les forces populaires avaient trouvé à s’employer d’une autre façon. En Italie, les longues guerres des républiques et de l’empire les avaient usées; en Espagne , la découverte de Colomb leur avait livré un monde !
TBCjrrE oi» LE Dix>s«pnàai nicu. — ciuit* dc ros kt de w.fJ.
La tenue du concile valut à la ville de Trente un renouvellement de .ses anciennes constitutions : sous prétexte dc rétablir la juridiction du pays sur le pied où elle se trouvait avant les révoltes des jwysans et le régne des deux derniers prélats, Ferdinand fut bien aise de faire acte d'autorité. Il mit des bornes au pouvoir absolu des évêques, et envova dans la ville une garde allemande. Peut-être voulait-il alors eneoiirager les protestants allemands à se présenter au concile; peut-être songea-t-il aussi h ménager de cette façon aux puissances séculières le rcspectdes prélats italiens'/ Quoi qu'il en soit, le pouvoir des évêques fut diminué; mais au fond Trente n’en devint pas plus libre. Ville impériale et ville épisco|>ale à la fois, .soumise à un prince évêque, soumis lui-même à l'empereur, le véritable souverain. Trente et le cercle qui en dépend , tiraillés par ces deux pouvoirs, cédés aux archiducs résidants à Inspruck ou repris par rempercur, s'affaiblissent, victimes dc cette instabilité. La ville tyrolienne voit rapidement décliner scs splendeurs; et, du luxe et des pompes du concile, elle tombe peu à peu dans un état voisin de la misère. Scs palais, scs mouunients publics et ses embellissements datent tous dc cette époque du concile : presque tous sont l’ouvrage des prélats de la famille des Madruce . qui, jus(|u’en l'an IGSO, épo(|ue de la mort du cardinal Carlo, le dernier prince de cette maison, occupent successivement le trône épiscopal.
Sous le gouvernement de ces prélats , et pendant toute cette première
HISTOIRE
moitié du dix-liuitièroe siècle, une poix profonde règne dans la ville do Trente , paix dont jouissaient les autres possessions italiennes de la maison d'AutricIie et qui contraste avec les troubles que le caractère ambitieux de l’empereur Ferdinand II avait suscités en Allemagne, en proie durant un quart de siècle à la terrible guerre de trente ans. Et néanmoins cette paix dévore Trente , dépendante de l’Autriche , et , comme les autres cercles du Tyrol , obligée de payer sa part des frais de la guerre dont l’Allemagne est le théâtre.
Plus tard , l’absurde administration des prélats qui succèdent aux Madruce ne semble guère propre à cicatriser ces blessures. Ces prélats , attribuant sans doute la détresse de leur ville à sa population trop nombreuse et au manque de denrées, proposent à la république de Venise , leur voisine , d’échanger des hommes contre ces denrées , contre de l’huile, par exemple. La république de Venise, qui n'a jamais trop de bras, et qui sait le parti que l’on peut tirer des instruments les plus méprisables en apparence , accepte l’échange ; par un singulier traité , l’évêque s’engage à lui livrer tous les Trentais condamnés aux galères , (dans ce temps-là, on condamnait aux galères pour insubordination) et la république, reconnaissante de cet abandon, permet aux Trentais de tirer leurs huiles de ses états de terre ferme , sans payer de droits. Tout était de cette force dans l’administration de la petite principauté ; aussi ne doit-on pas s’étonner si , vers la fin du dix-septième siècle , cette ville semble avoir fait halte sur le chemin du bien-être et de la civilisation. A partir de cette époque , on ne construit plus ; on entretient à peine ; la dépopulation , ce marasme des cités , fait de rapides progrès , et les revenus de Trente, qui, vers l’an 1000, s’élevaient à 400,000 écus d’or, un siècle plus lard arrivent à peine à 30,000.
Un débordement de l’Adige, un incendie, une sécheresse extraordinaire , sont les seuls évènements qui , pendant toute cette fin du dix-septième siècle, interrompent la monotonie de l'histoire de cette ville. Trente n’a plus de joies que pour l’avènement de ses prélats , de larmes que pour leur mort. Son peuple semble engourdi , et durant cette longue suite d’années on a peine à reconnaître , dans ces hommes indolents et soumis , les descendants de cette race énergique et turbulente qui , pendant des siècles, s’est agitée dans ses murailles.
Mais quand vient la guerre de la succession , les habitants de cette villa
DE TRENTE
et les paysans des vallées du Trentin , endormis dans la paix au sein de leurs Alpes qui les protègent, sont réveillés comme par un coup de tounerre.
C’est Eugène qui, le premier, en -1701, traverse tout-à-coup leurs montagnes à la tête d’une armée formidable. Ce général , heureux et habile, après des fatigues incroyables, et à l’aide des travaux de S, 000 pionniers , franehit en dix jours les précipices du Tyrol et les gorges du Trentin; et, bravant la neutralité de la sérénissime république de Venise, à laquelle , comme il le raconte d^ns scs Mémoires , il envoie faire ses excuses par un major , il se jette sur la Lombardie, où il surprend Catinat. Trente, si long-temps paisible, voit passer, avec étonnement et terreur , ces vieux soldats de la maison d'Autriche , auxquels , deux ans plus tard , ses citoyens devront prêter main-forte pour défendre aux Français victorieux l’accès des provinces de leur empereur.
Cette fois ce fut à leur dévouement et à celui de leurs frères des montagnes , que l’Autriche fut redevable de son salut. Le plan d’invasion de ses étals avait été hardiment conçu. Les armées françaises , Villars à leur tète, tenaient en échec sur le Danube les troupes impériales. Pendant ce temps, l’électeur de Bavière, alors allié de la France, devait envahir le Tyrol allemand ; Vendôme , de son côté , à la tète de S0,000 de ses meilleurs soldats , devait forcer les gorges de Trente , et ses troupes , réunies à celles de Villars et de l’électeur dans la vallée do l'Inn, formant une armée de 80,000 hommes , devaient descendre le Danube et marcher sur Vienne. • L’Allemagne est ouverte , il n’y a plus qu’à suivre I » écrivait au roi Louis XIV le maréchal de Villars ; « j’ose me flatter que » Votre Majesté sera maîtresse de l’empire cette année. » Les conimen cemenls de cetteaudacieusecampagnefurent brillants. L'électeur emporta Kufstcin , qui est la clé du Tyrol du côté de la Bavière, prit d'emblée tous les forts de la vallée de l’Inn, et, le juin 1703, arriva aux portes d’inspruck , qui , depuis Charles-Quiut , n’avait pas vu l’ennemi , et qui se rendit sans coup férir. « Vous êtes heureux, » écrivait Villars à l’électeur , « et moi , qui ai l’honneur de vous servir , je ne suis pas mal- » heureux non plus; après cela, ma foil je vous demande uir duché en » Bohême , ou bien où il vous plaira ; car avant deux mois vous pourrez » disposer de plus d’une couronne. Il faudra bien que votre petit servi- K teur ait un duché. > .
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UISTOIRE
Lorsqu'on sut à Vienne les rapides succès de l'électeur et la marche de Vendiime sur le Trcntin, la terreur et la confusion furent extrêmes. L’empereur son|;eait déjà ou à fuir ou a se mettre à la tête de scs gardes [Hiur tenter un dernier effort, quand un secours inespéré vint le tirer de ce grand péril. Vendôme, à la tête de ses 20,000 hommes, remontait les deux rives du lac de Garda , et avait chassé devant lui Solari , que l'année précé<lcnte Eugène avait commis à la garde du Tyrol. Soluri, en se retirant, avait jeté quelques centaines d'hommes dans les châteaux qui commandent la vallée de l'Adigc , et avait ramené à Trente le reste de la petite armée. Une grande agitation régnait dans cette ville, défendue seulement par une simple muraille. Du côté du nord, l'électeur était maître de tout le Tyrol allemand, et déjà scs coureurs s’ébient montrés sur la route du Brenner; du côté du midi, Vendôme approchait : pouvait-on songera se défendre? On délibérait en tumulte; le plus grand nombre désapprouvait la résistance , et proposait de suivre l’exemple de la bourgeoisie d'Inspruck , et d’ouvrir à Vendôme les portes de Trente. Les plus déterminés, poussés sans doute par cette sorte de point d’honneur qui a toujours op|M)sé les Tyroliens méridionaux à ceux du nord, soutenaient qu’il y aurait honte à imiter Inspruck; « on devait, » disaient-ils, • sc » défendre jusqu’à la dernière extrémité, et s’enterrer, s'il le fallait, sous » les ruines de la ville, pour donner aux renforts de la Carinthic le temps - d'arriver, et à la levée en masse des monbgnards du Tyrol le temps de O s'effectuer; le salut de l'empire en dépendait. »
Sur CCS entrefaites, le marquis de Vaubonne, Français expatrié et général de l'empereur, amena au secours de la ville un corps de cavalerie hongroise. Le plan de campagne des Trenbis et des généraux allemands est aussitôt arrêté. Tandis que la cavalerie de Vaubonne et les lrou]>e8 ré glées défendront la route pied à pied , les volontaires de la ville et les paysans , jetés en tirailleurs sur les deux chaînes de monbgnes qui dominent la vallée, harcelleront l'ennemi sur scs flancs, et couperont ses convois. I..C plan des Trenbis fut couronné d'un succès inespéré. A peine l'avant-garde de Vendôme s’est-cllo engagée dans les défllés qui sé|iurenl le lac de Garda de la vallé-e de l'Adigc , qu’un feu , mal nourri , mais dont chaque coup [>orle la mort, l’accueille de tous côtés. Adroite et à gauche de la route, chaque rocher, chaque tronc d’arhre, chaque ])li du terrain semble cacher un ennemi. Les dcbchcmcnts que le géné-
ral français Innoe sur les pentes «le la in«nlin{J)e pour proléjjer sa nmri'lte, ne |)ouvcnl saisir ces ennemis invisibles , qui f;a(;Denl rapidement les «Têtes les plus élevties. L'agilité de ces inuntagnarils biisait le désespoir des fantassins français, jiesamment urinés, et dont beaucoup à cette épiM|ue portaient eneore de longues- piques, fort inutiles dans une pareille guerre. Les Trenlais, |)res(]ue tous chasseurs, gravissaient devant eux les rocln» les plus escarjiées, et, du haut de ces forteresses naturelles, les fusillaient à coup sûr.
Au milieu de pareils obstacles l’armée ne pouvait s'avancer que bien lentement. Maîtresse seulement du tai-rain qu’elle occupait, la nuit elle voyait la cime des monts qui l'entouraient couverte d’une multitude de feux allumés par rennenii, et le jour les vedettes de ces montagnards, debout, sur chacune des pointes de rochers qui bordent la route, surveillaient ses mouvements, s’avertissaient jair des cris de son a|)proche, et formaient de lonjpies files qui se |>erdaient à l'horizon. Lc|iendant les soldats de Louis XIV s'irritaient d'étre tenus en échec par de pareils adversaires. I,a plupart avaient fait les guerres du l’alatinat et avaient en grand mépris ces paysans allemands, qui d'oi-dinaire se laissaient piller et brûler sans résister. Ils avaient |>eine à comprendre l'opiniétreté de ces rustres qui iravaicnt pas même de maisons; et ces vieilles band«>s s'étonnaient à la vue de ces hommes qui se faisaient tuer pour défendre , quoi'iî des rt^hers.
Mais pendant que la levée en masse des Trentais et des Tyi'oliens du midi faisait tète à Vendôme, les paysans de l’autre versant dq^ .\lpesj revenus de leur première surprise, et réunis au peu de troupes réglées qui occupaient encore lu vallée de l’inn, s'étaient mis aux trousses de l'électeur de Bavière; et les descendants de cet Bremet indomplables lui faisaient sur les pentes septentrionales du Brenner la même guerre que leurs comjiatriotes des cercles méridionaux faisaient à Vendôme dans les défilés du pays de Trente. Piquée d'honneur |>ar cette ville et honteuse de s’être si facilement soumise, la bourgeoisie d'Inspruck avait profité, pour se mutiner, du moment où l’armée bavaroise s’efforçait d'ouvrir scs communications avec Vendôme; Hall cl les autres-pelites villes de l’inn avaient suivi son exemple; et l'éloeteur, cnUiuré «le tous côtés par une insurrection llagrânte, et menacé d'être coupé «par les paysans, qui tenaient toutes les hauteurs, avait fait sa retraite en désordre et non sans courir
HISTOIRE
des daiigprs personnels. Dès lors tout espoir de jonction avec Vendôme fut perdu et le but de la campa|;ne manque. «
Villars était furieux de ces désastres, qu'il attribuait tous à l'impéritie de l’électeur, à la léebelé et à la troliison de ses ofGciers. Villars ne pouvait se résoudre à faire la part de );lüirc de ces paysans , et cependant eux seuls avaient tout fait; il en convient dans ses lettres, mais toujours en accusant ceux qui n'avaient pu vaincre. « La conduite du comte d'Arco » a été misérable, » dit-il au roi (30 août 1703). « Conçoit-on qu'une » place comme Hornbee, imprenable par elle-même, se soit rendue à • S, 000 paysans qui l'attaquaient avec deux arquebuses à croc; artillerie
> médiocre [tour un tel siège !... Conçoit-on que , sans être menacés que
> par des paysans, dix-huit bataillons aient cru devoir quitter le Tyrol et
> abandonner Inspruek la nuit dans un tel désordre!... L'électeur en est U revenu avec des porcelaines prises dans le cabinet de l'empereur et un » cheval de bronze. Ses généraux et ses ministres n’en sont pas sortis de » même. Dieu veuille les récom|>onscr selon leur mérite* I »
Et néanmoins, dans le Trentin, ces mêmes paysans, secondant bravement la cavalerie de Vaubonne, tenaient toujours Vendôme arrêté. Ils fusillaient les détachements français obligés de livrer cent combats pour avancer d'une lieue, interrompaient les convois, coupaient les pouls, et menaçaient les derrières de l'armée engagée dans leurs déGlés.
* Vendôme cependant , après avoir saccagé les villages d’Arco , de Torbole et le chAteau de Loppio, était arrivé en vue de Trente. Ne se trouvant séparé de cette ville que par le fleuve, et comptant, par sa prise, entraîner la soumission du reste du pays et rétablir les affaires de l’électeur, il fit mettre ses canons en batterie, à la vue des habitants, et les somma d'ouvrir leurs portes. Sur leur refus , la canonnade commença et des bombes furent, lancées dans la ville. Ces bombes, les premières que Trente eût jamais vues, et le bruit du canon, répété avec un terrible retentissement par les vallées profondes et les flancs caverneux des montagnes, n'effrayerent pas les Trentais. I.eur contenance assurée, la présence de Vaubonne et de Solari , l'obstacle que présentait un fleuve rapide et non gttéable, et par-dessus tout, le manque d'artillerie de siège , rendaient le succès de Vendôme fort douteux; et ce général, rebuté par tant d'à difficultés , songeait même à se rdlirer, quand la défection du duc ‘ liCUre de VUlin an roi Lmii XIV ;se août 1703;.
DE TRENTE
de Savoie, gagné par l’Aulriolic, lui fournit l'occasion de le faire honorablement. Levant son camp dans la nuit, il so replia sur le lac de Gaixla et Dezenzano, sans être entamé, et ramena en toute hâte son armée en Savoie, où elle se vengea de son échec de Tyrol sur. des ennemis mieux disciplinés sans doute, mais que le sauvage patriotisme des montagnards trentais ne soutenait pas. •
Après 1a guerre de 1 7Qp , les Trentais , soutenus un momènt par l’enthousiasme de la victoire, retombèrent bientôt dans rabattement et la misère. Celle misère, il est vrai , leur était commune avec la plupart des petits états gouvernés par des princes ecclésiastiques : point de commerce , nulle industrie , population décroissante. Cette cour nombreuse de chanoines, richement appointés, vivant tous dans l'oisiveté, comme autant de princes, tète monstrueuse pour un aussi faible corps, épuisait la substance du pays. Les chanoines de Trente se compar^ent complaisamment aux cardinaux romains. Comme eux, choisissant un chef dans le sein de leur collège, ils voulaient se montrer riches et somptueux comme eux. Mais le fardeau que Rome pouvait supporter écrasait Trente. Et, en effet, il n’est pas d’état, quelque florissant qu’il soit, qui, obligé de nourrir dix-huit princes, pour en tirer un roi à la mort du roi régnant, ne soit tôt ou tard ruiné par une pareille dépense.
Fatiguée par les exactions de ses supérieurs. Trente payait difOcilement l'impôt; l’Autriche s’en irrita, et au lieu d’employer son contrôle à établir une administration moins onéreuse, elle eut recours aux expédients : elle institua des fermiers généraux. Aussitôt le pays fut inondé par les commis de ces fermiers , hommes de rapines , appliqués à extorquer des habitants et des étrangers le plus d’argent possible, et cela au grand préjudice de l’état. Le peu de commerce que Trente faisait encore, tomba sur-le-champ. L’insolence et l’avidité de ces misérables éloignèrent le petit nombre de négociants vénitiens et allemands qui fréquentaient ses foires, et en peu d'années, à la suite de nombreuses banqueroutes, tout commerce cessa.
Quelques voix, aussitôt étouffées, osaient à peine, à de longs intervalles, réclamer contre un pareil état de choses ; et, comme le mal venait d’abord d'un clergé trop nombreux et trop puissant, c’était au clergé que l’on s’attaquait. Un anonyme t'en prenait à toute la hirrarckie eccUsiaetique, député le pape jutqu aux fréree^uletiers de» francUcainf , nous dit un voya-
fi8
HISTOIRE
î'eur qui purcourait le jwys en i7~A‘, commr Lutlirr, il edt voüht réformer l'Églite ; muh let rhiinoiiieK et l'évêque le faiuaient taire : le voy»goBr ne nous dit pas comiiieiit. Ou\ qui eussent volontiers défendu les opinions du réformateur s'en (janlnient bien, et alors les gens d'esprit de Trente passaient gravement leur temps à discuter avee les académioieiis de Vérone et de llovérédif sur l'existence ou la iion-cxistencc des magiciens et des sorcière ; les uns prétendant qu'il y avait des sorciers et poin^de magiciens, les autres des magiciens et [H>int de sorciers , et enfin le pl«s petit nombre qu’il n'y avait ni sorciers ni magiciens; cela au temps des Muralori, des Be<Taria et des Mafl'ei.
Les grandes guerres de la révolution française peuvent seules tirer Trente d'un pareil anéantissement ; ses montagnards renouvellent les prodiges de l'invasion de 1705; et, aprrè un siècle, ces mêmes défilés voient s'engager umj pareille lutte entre les mêmes peu|>les, mais avee des eliances différentes.
Taudis que Bonaparte, maître de l'Italie, poussait devant lui le prince t'harles sur les Alpes Juliennes, et songeait à conquérir la paix dans les murs de V ienne, Joubert avait été chargé de forcer ces gorges fameuses du Trentin où avaient échoué les efforts îles généraux de Louis XIV. Les soldats autrichiens de Kcr(ien et de Loudon , qui les défendaient, fùi'ent facilement vaipeus par ces légions ré|iublieaines , devant lesquelles cinq armées venaient de dis[>arnitre en Italie. Oette fois Trente dut céder; mais les habitants de ses montagnes ne furent ni vaincus, ni soumis. « On ne » vit point les Tyroliens chereber à nous disputer les plaines, ou 11 nous « barrer les gorges, » nous dit un témoin oculaire, le brave Suikowski; n ils cédaient a la force irré'sislible d'une armée victorieuse... A notre « approche tout disparaissait dans les villages; les familles .se retiraient » sur les rochers, et les hommes, armés de fusils, couvraient leur retraite; » nous nous trouvâmes n’avoir com[uis que la vallée étroite qui liorde » r.Adige, des maisons désertes et la grande route. »
Joubert, dés le premier jour, sentit le danger de l'exaltation de ces montafpiards, et voulut les vaincre à force de magnanimité. D’après ses ordres, nos guerriers si terribles passent sous le feu des Tyroliens sans riiwster. Bien plus, comme ces'inalheureux n’avaient pu emporter de provisions et mouraivsit de faim dans leurs rochers, nos soldats, maîtres de tous les magasins de la vallée, estimanf jusqu’à l’opiniâtreté de leurs
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ÜE TRENTE.
«dvcrsuii'es , portaient sûr la pente des montagnes le pain qu’on leur distribuait à discrétion. Aussitôt qu'ils étaient redescendus , les TvToliens veuaieut le prendre et le dépuraient. '
Ce système de persévérante douceur commençait à porlei' ses fniits ; les villages se repeuplaient; et ceux des insurgé que le point d'honneur retenait dans leurs montagnes, rassurant par des gestes de paix ceux do nos soldats qui hésitaient à passer à portée de leurs carabines , n’eussent pas tardé h se soumettre , si l'Autrichien Loudon, dont tout l'espoir se fondait sur la levée en’ masse, n'eàt ranimé leur fanatisme expirant. D’après ses ordres, des prêtres et de nombreux émissaires parcourent les vallées où l'Iiumanité do nos soldats était encore ignorée; ils représentent les Français 'Viomme d'implaivibles ennemis, qui détruisent les églises, assassinent les hommes, outragent les femmes! Puis, s’adressant aux montagnards : « C'est d'eux seuls, » leur disentils, « que dépend le salut de l’état; ils sauront, s'ils le veulent, repousser l’étranger comme ont fait leurs ancêtres 1 » Kt ce peuple ardent et lier, aiguillonné par l’orgueil , exalté par le tableau des souffrances de ses compatriotes, se lève, s'arme, et, dans l’espace de sept jours, lance sur Jouhert trente mille combattants.
Dans une nuit tous ceux des habitants qui étaient revenus dans leurs villages disparurent. Le lendemain les combats recommencèrent.
L’extérieur étrange des volontaires Tyroliens , et la furie de leurs attaques, inspiraient ré|X)uvante, nous dit encore .Stilkowski. On voyait s’avancer des hommes agiles et robustes , ceints d’une large courroie incrustée en plomb luisant, et la tète couverte d'un énorme chapeau vert. Ils venaient sur nous au pas redoublé, gardant le plus profond silence. Ils combattaient sans jeter un cri, mouraient sans [tousser un soupir. S'ils se retiraient , c’était lentement, |K)ur se rallier autour des plus braves et revenir aussitôt. Cette façon de combattre, neuve et bien [dus dangereuse que le feu des Autrichieus, étonna nos soldats I On peut les comparer aux légions de Csisar, qui se troublèrent à ra$|)ect hideux des peuples dn Hainaut.
Beaucoup de ces montagnards se colletaient avec nos soldats, détour naiciit leurs baïonnettes et les atteignaient de leurs massues; d'autres, plus forcenés encore, ‘saisissant deux lusils, se roulaient sur le sable, désarmaient leurs adversaires et les exjwsaient aux coups de leurs compagnons. Mais
UISTOIRE DE TRENTE.
la fermeté des Français , secondée par l'art , ^dompta cette valeur sauvage. Les Tyroliens furent vaincus, mais aucun d'eux ne demanda quartier ; ifs luttaient sur les corps expirants de leurs camarades en se hâtant de les remplacer. Ou remarqua même que leurs cadavres répandaient une quantité surnaturelle de sang ; il semblait que la nature l'eùt proportionné à l’excès de leur courage.
Malgré ces avantages éclatants , Joubert sentit combien sa position était précaire ; chaque jour aguerrissait les Tyroliens , qui pouvaient aug- menter et renouveler leui-s combattants. Mais, loin de songer à se retirer sur Vérone, l'intrépide Français n'hésita pas à percer en Allemagne, et à rejoindre le général en chef dans la Girinthie. Il remonta le Pusterthal , traversa en dix jours soixante lieues de pays ennemi , et ne s'arrêta qu'au-delà de Lienz, lorsqu'il eut rencontré les avant-postes de l'armée victorieuse du général en chef.
Les préliminaires de Léoben venaient d'être signés^