II
Pt de cadavres. On se hitta de fortifier le pont; on pinça sur les remparts des mncliines qui devaient écraser reiinemi s'il npprochnit. Les chroniques de ee siècle parlent de machines lançant des pierres de plus d'uii millier pesant : il n'y est pas encore question de ciinuns.
Les Appenzellois , peu nombreux, se contentèrent, pour celte fois, d'effrayer la capitale de leurs ennemis; cl, se voyant d'ailleurs délaissés par les autres cantons, qui u’avaient pas répondu à leur appel et qu'un é{;nïsme raisonné retenait chez eux , ils commencèrent leur retraite chargés d’autant de butin qu'ils en purent emporter : c’est-à-dire de blé et d’étoffes, et de peu d’arpent; car, à celle époque, les Suisses méprisaient encore ou plutôt ne connaissaient pas la valeur de cc métal. Les bourgeois d’Inspruck et les nobles étaient sortis de leurs murailles , et les harcelaient dans leur retraite ; ils ne purent cependatit les entamer, ut les Appenzellois continuèrent tranquillement leur marche , achevant, en chemin, l'œuvre de destruction qu’ils avaient si bien commencée.
Sur les pointes des rocs qui dominent les vallées de l'Inn et du Vor-Arleberg , on voit encore les ruines des châteaux dévastés dans cette guerre des Suisses. Si la ville d’Inspruck eût succombé et que les autres cantons helvétiens eussent prêté main-forte à la petite armée de l'Appenzell , sans aucun doute , le reste du Tyrol eût embrassé la cause de la liberté et chassé les princes autrichiens. Cette partie de l’antique Rhétie, qui, par sa constitution physique et le caractère indépendant de ses habitants, présente tant d’analogie avec l'ilclvétie, fût devenue comme elle un étal républicain , et, prenant rang dons la.fédération suisse, n’eùt pas formé le moins important de ses cantons. Unie à la république suisse, la république tyrolienne eût fermé pour jamais à l'Autriche l’accès de cette Italie, qu'elle convoita toujours, et sur laquelle ses projets, réalisés en partie , semblent sur le point de l’étre bientôt en entier. Mais l’inertie des cantons suisses d’une part, et, de l’autre, la résistance sérieuse des habitants d’Inspruck et leur attachement pour leur duc, en maintenant la soumission du reste du pays , s’opposèrent à cette révolution que l'esprit anti-féodal des campagnes et l’exemple des autres états aliénés rendirent un moment imminente.
Cette gueiTe et ces mouvements intérieurs avaient ouvert les yeux du duc Frédéric, alors maître du Tyrol; ses malheurs l’avaient rendu sage; il sentit que ce n'était plus seulement des concessions , mais un système
HISTOIRE
(le complète liberté, qui pouvait le sauver; et ce système, il ne craignit pas d'en faire l’application au pays qu'il gouvernait, luspruck, qui lui avait toujours été fidèle, fut rendue aussi libre qu’elle eût pu le devenir en se soulevant ; et les bourgeois siégèrent dans les états de la ville, égaux des nobles devant lesquels autrefois ils ne paraissaient qu'à genoux, (’ette conduite le lit aimer du peuple et haïr des barons, qu’il avait raliaissés jusqu'à la bourgeoisie. Plus tard Inspruck lui donna une marque éclatante de dévouement , dans une circonstance où le dévouement n'était pas sans péril.
Le schisme de Jean Hus venait d’envahir la Bohème; le eorsaire Balthasar Cossa , devenu |>ape sous le nom de Jean XXIil , forcé de céder au vœu de l’empereur Si(;ismond et de tous les évêques de la ehrétienté, avait assemblé un eoneile à Constance; là, ce pape, sur le compte duquel il courait des rumeurs étranges (on allait jusqu’à l’accuser d’avoir empoisonné son bienfaiteur, Alexandre V), avait payé d’audace, et s’était présente devant le concile, afiiehant le faste et l’orgueil d’un roi. Mais voyant l’orage grossir, Jean XXIIi , aussi rusé qu’audacieux , s’assura l’amitié de F’rédéric qu’il trompa. Traduit devant le concile, il eut recours à la protection de ce prince , et , déguisé en postillon , il se réfugia dans scs états.
A la nouvelle de la fuite du pontife , la colère des prélats et de l’empereur fut grande. Le concile excommunia le pape, qui excommunia le concile; et Frédéric fut mis, par Sigisinond, au banc de l’empire. Par suite de celte condamnation qui déliait scs sujets du serment de fidélité, Frédéric perdit le reste de ses provinces suisses que saisirent Berne et Zurich ; et ce fut alors que ses ennemis , nobles et petits , triomphant un moment, lui donnèrent le nom de Frédéric Botlr^e-^'ide, nom que les bourgeois d’Inspruck conservèrent à ce prince comme un titre de gloire.
I.e Tyrol resta fidèle , et Inspruck ne voulut prêter serment ni à César ni à aucun nouveau maître. Les districts provinciaux , par suite , sans doute , de cet esprit d’opposition qui avait déjà éclaté lors de l’invasion des .Suisses , finirent ce|)cndant par reconnaître pour comte de Tyrol, Ernest, frère de Frédéric. Gràcié par rcm|)crcur et de retour dans ses étals , Frédéric vil avec un amer chagrin l’usurpation de son frère. Les états de la province s’étaient rassemblés à Inspruck , et tandis que l’on délibérait sur les droits des deux frères , plusieurs fois les ci-
Ï’INSPRÜCK.
tuyens en Tinrent aux mains dans les rues de la ville. Les habitants et le menu peuple avaient embrassé le parti de Frédéric , tandis que les nobles de la eamp{;ne tenaient bon pour le comte Ernest. La jaquette à croix rouge du citadin d’Inspruck bravait ouvertement l'armure de fer et la lance du baron; et une mêlée terrible, devenait imminente, quand, • grâce à l'intervention d'Ulrich, évêque de ürixen , la concorde fut rétablie entre les deux frères , et Inspruck redevint la propriété du duc Frédéric , son ancien maitre.
Ce prince , reconnaissant de l'attachement que lui avait montré cette ville, y fixa à l’avenir sa résidence et celle des princes de sa famille; persistant dans le système de liberté qu’il avait adopté , il s'appuya , comme par le passé, sur les bourgeois et les paysans, et sut, avec leur concours , maintenir la paix dans scs états. Cette paix fut une source de richesses pour les sujets et pour le maître. Frédéric devint un des princes les plus puisaants et les plus riches de l'Allemagne; avec son trésor, que l’on disait vide , il racheta les domaines engagés , il emitellit la ville fidèle et il fit construire l’Hôtel-de-Ville, dont le balcon fut orné d’un U>it d’or ou plutôt doré, dont nous parlerons plus tard.
Le nom de Frédéric est un des noms populaires du Tyrol ; on le trouve dans les chants du peuple, à la suite des noms du vieux Maynard et de Maximilien. Sigismond succéda à ce prince. Cette paix, que son prédécesseur avait rendue à Inspruck , se prolongea sous son administration, et ne fut pas même troublée par les soulèvements de l’Allemagne et les terribles guerres des Hussites. De 1.i40 à 4488, pendant plus de cinquante années , le bon Sigismond règne à Inspruck en vrai patriarche.
• Aussi, » nous racontent ingénument les vieux historiens de cette époque,
• sous le règne de ce prince , doux de caractère , libéral et ami de la
• justice, de la paix et de la science, les temps de l’âge d’or reparu- » rent dans le Tyrol ; d et ils ajoutent naïvement ; « Ces temps méritent » d’autant mieux ce nom , que vers l'an 4448, on découvrit dans le
> pays les riches et célèbres mines de Schwartz, d’Eberstollen et de Fal-
> kenstein. »
is
IIISTOIRK
MIIIWUCI* I". — OMOKIOtS D'iMrmiCK.
Li njrri: de cuEaLtE-QLi\T.
Eli UH9, avant de mourir, Sigisniond, qui n'avait pas d’héritier, fit don de la ville d’iiispruck et du comté de Tyrol à Maximilien, roi des Romains, du consentement de Frédéric son père, lequel confirma les privilèges de 1a ville, et du consentement des états du pays qui confirmèrent la donation. Le nouveau comte de Tyrol, qui fut empereur sous le nom de Maximilien est un homme unique dans ce quinùème siècle que tant d'hommes ont illustré. .
Inspruck, qui lui doit ses plus beaux monuments, est sa ville favorite , et le Tyrol son pays de prédilection. Le Tyrol, il l'appelle a le bouclier de son empire , une bonne vieille veste de paysan , grossière , mais chaude et à l'épreuve. » Nous l'y trouvons, dés sa première jeunesse, chassant fours et le chamois. Plus tard , il s’y marie, il y mange sa dot, il y prépare scs nombreuses expéditions en Italie et en Suisse , il y bâtit un palais, il s'y fait faire un cercueil. Le |xilais est encore deliout; mais aujourd'hui c’est dans le cercueil qu'il faut chercher l’empereur.
Ce grand rocher que l'on voit des faubourgs d'inspruck, et qui, du côté de la route de Munich, semble clore la vallée comme un mur, c'est le rocher du Martinsberg ou du Martinswand. A son sommet, se dresse un crucifix planté entre deux statues; celle de 1a Vierge et celle de saint Jean. Cette croix a quarante pieds de hauteur ; mais l'élévation du rocher est telle que, vue d'eu bas, elle ne parait pas avoir plus d'un pied. Maximilien, dit-on, la fit ériger luirinémc. Un vieux chroniqueur nous dira à quelle occasion.
<1 Un jour que Moximilien César, fils de Frédéric, empereur, chassait dans les environs d’inspruck, il se laissa emporter par l’ardeur de la jeunesse et par son audace , et il s’aventura sui‘ un rocher telleniont escarpé que, tout-à-coup , il se trouva dons l'impossibilité d'avancer ou de reculer sans tomber dans l’abîme. A cette vue, le malheureux prince fut saisi de frayeur et resta immobile sur son roc, se repentant grandement de sa témérité; il se voyait en effet dans la terrible alternative de se tuer en
D’mSPRUCk.
cherchant à descendre de son rocher ou de se Inissci- mourir de faim. Partout des précipices, partout des rochers impraticables! Nul endroit d’où l’on pût lui jeter une corde ou lui tendre une échelle.
i> Déjà deux jours et deux nuits s’étaient écoulés dans cette horrible position ; et le prince , ne voyant plus aucune chance de sidut , appela à haute voix ses serviteurs, qui, d’en bas, |K>uvaient le voir et rcntciulre, leur lit ses odieux , et invita les prêtres qui priaient pour lui à apporter 1a sainte hostie avec eux et h la lui montrer de l’endroit le plus rapproché du rocher, essayant, de cette façon, piiis(|ue toute nourriture terrestre était refusée à son corps , de fortifier son esprit par la vue du saint viatique! Mais pendant que, privé de tout secours humain, Maximilien, sur son roc , oubliait les soins d’une vie fragile pour ne plus songer qu’à la vie éternelle, il entendit dans le rocher un petit bruit; et, regardant du côté d’où partait le bruit, il vit un jeune homme qui lui était inconnu. L’étranger, habillé comme les montagnards, montait lestement de son côté, se cramponnant aux aspérités du rocher. Quand il fut auprès de Maximilien, il -fui tendit la main. « Reprends courage, mon prince, n lui dit-il , « et suis-moi avec confiance. Je puis te sauver. > Le prince , ranimé par ces paroles, s’abandonne au guide inconnu; et, (frflee à ce secours inespéré , il se trouve bientôt dans un chemin tout tracé. Échap|>é à la mort , il ne pouvait trop adrairef l’adresse de son liliéraleur. Mais au moment où tous deux arrivaient au bas du rocher , il se fit autour du prince un si grand concours d'amis , de curieux et de valets, qu’au milieu de tous ces gens qui le félicitaient, il ne retrouva plus son guide. l.,e lendemain, l’empereur son |)ére invita, par un édit, ce sauveur inconnu 5 se présenter au palais pour y recevoir la récompense qu’il méritait; mais l’étranger ne sc présenta pas, et , quelques recherches que l’on fît, on ne put le retrouver. Tout le peuple |>ensa aussitôt qu’un ange, envoyé par Dieu lui-même, avait préservé le jeune prince; il le pensa d’abord, et bientôt il le crut fermement. »
Il est peu d'histoires aussi singulières que celle de ce prince aventureux. Mendiant magnifique , sage plein d’étourderie , brave et presque toujours vaincu. Une fois empereur, son imagination s’enflamme, il médite de grands projets ; il a besoin d’argent pour les exécuter : il épouse une héritière des Sforce de Milan, qui lui apporte 4.10,000 écus d’or en dot. Mariage peu digne, mais comment résister à une dot de 440,000 écus!
HISTOIHE
C/esl à Inspruck que les noces sont célébrées ; son secrétaire Cuspinien nous l'apprend. « Maximilien, » nous dit-il, « étant allé à Inspruck, y
• rélébra splendidement ses secondes noces, avec Marie, fille du duc de
• Milan, dans des fêtes qui durèrent tout un mois. > Un mois de fêtes emporta une bonne partie des .440,000 ccus d’or. Ce fut sans doute alors que l’empereur jeta les fondations du palais dit Der aile Hoff, et qu’il revêtit de lames d’ar(;ent le toit d'un autre édifice. Mais si la ville d'Inspruck dut quelques embellissements à la dot de la Milanaise, ce fut auxdépensdela gloire du prince. En effet, lorsque fatigué de fêtes il voulut reprendre ses grands projets, l’argent manqua; et, quoique Sforcc lui eût envoyé un nouveau subside , son armée était si faible et si misérable lorsqu'il passa les Alpes , que le jour elle évitait les villes et se cachait, craignant de se laisser voir même à ses amis. Le bruit des formidables armements de l'empereur avait effrayé les Italiens, qui, sachant que sonarméeavait enfin passé les Al|>es, la cherchaient partout. Quand ils l’eurent découverte , ils furent saisis d'un fou rire. Milanais , Vénitiens et Brescians l'accompagnaient de huées, o Voilà les soldats du pocki denari! » s’écriaient-ils , et le sobriquet resta à l'empereur.
Ce fut encore à Inspruck, dans son palais blasonné sur chacune de ses faces d'un aigle noir en champ d’argent, armes des comtes de Tyrol , que , poussé par les états de la ville qui gardaient rancune aux Suisses de leurs défaites du commencement du siècle, il rassembla la noblesse du pays, et se mit à sa tête pour aller porter la guerre à quelques paysans des ligues grises. Ceux-ci attendaient leur ennemi dans leurs défdés; et , aussi heureux et aussi braves que d'habitude , après lui avoir tué vingt mille hommes avec la hache et la pique, ils chassi'rcntà coups de fléaux l’empereur et ses barons. Car Maximilien , joueur déterminé au jeu de la guerre, eut souvent la chance contre lui. Cependant sa violente imagination lui faisait aimer le péril. Nous voyons ce monarque, le dernier chevalier de son temps , la lance ou l’épée au poing, guerroyer un jour dans l'armée anglaise comme un simple soldat , et une autre fois se battre à outrance avec un mécréant qui ose défier en champ clos la noblesse Allemande.
Maximilien aimait Inspruck. C'est la qu'il se reposait des fatigues de la guerre en faisant bêtir son grand palais. Un jour, tandis qu’il était au milieu de ses maçons et de scs architectes , arrivent deux messagers. C’est
D'INSPRUCK
le roi d'Arragon qui lui envoie 20,000 ducats d'or; c'csl le roi Henri VIH d'Angleterre qui lui promet des sommes plus considérables encore s'il veut se remettre en campagne et chasser les Français d'Italie. Il rassemble eu toute hâte une armée , qui cette fois est nombreuse ; il enrôle un corps de Suisses, et, au mois de mars totO, il passe le Brenner. Déjà Brescia est délivrée , Lodi est tombée en son |K>uvoir , et il a investi Milan ; mais cette fois encore l'imprévoyant monarque, avant de quitter Inspruck, a dépensé les 20,000 ducats d'or et mie partie du subside anglais. Les Suisses de son armée demandent leur argent , et refusent d'en venir aux mains avec leurs compatriotes , qui sont dans les rangs des Français. Maximilien, furieux, repasse l'Addo; et là, dans la nuit, cet empereur, à sombre et puissante imagination , a une étrange vision. Les spectres de Léopold et de Charles-le-Téniéraire, ces grandes victimes des paysans suisses, se lèvent devant lui. a MéGc-toi de ces mercenaires! > lui crientils. Il l'a entendu ; il le raconte ; il le croit. Effrayé de sa vision , le lendemain , Maximilien se lenferme dans sa tente. L'armée le demande à grands cris; il ne parait pas. Ses soldats se dispersent ; et cette fois encore l'Italie est perdue ]>our lui.
De retourà Inspruck, l'emiiereur se consolait en inventant une nouvelle manière de fondre les canons et de se servir de la lance, en donnant de grands tournois, que dirigeait Antoine d'Yfan ou Wolfgang de l’oilieim, et en dictant dus mémoires à son secrétaire Cuspinien, ou des poésies dans lesquelles il célébrait les aventures de Melcbior ^nlzing, un de ses compagnons. C'est encore à Inspruck qu'il faisait graver ces magnirnpies planches où Albert Durer et Hans Burgmair ont retracé ses actions; quarante de ces planches furent alors déposées dans les collections d'Inspruck, où on ne les retrouva qu'à la fin du dernier siècle. Enfin il achevait le Der aile Uoff, palais fort irrégulier du «este. Cette irrégularité avait frappé Maximilieu; et l'on raconte à ce sujet qu'un jour, arrivant à Inspruck , et visitant ses bâtiments, Maximilien , après avoir gourmandé l’areliitectc qui avait mal compris ses plans, se tourna vers les officiers de sa suite. « Fi de cette demeure! » s’écria-t-il; « j'en vais faire construire « une autn. Qu’on aille quérir un charpentier. ■> 'Le charpentier vient , et Maximilien lui commande un cercueil. ^
il n'habita que la dernière de ces deux demeures; car le Der aile Uoff n'était pas encore achevé lorsqu'il sentit les . premières atteintes de la
HISTOIRE
maludie. Il se liûlede réjjler l'oi-dre de succession de ses étals héréditaires, se fait Iransjwrter à Wels dans la Haute-Autriche; et là cet empereur, toujours bizarre, trouve moyen, entre deux accès de fièvre, de se donner une indigestion de melon dont il meurt.
' Après la mort de Maximilien , l'homme {mpulaire du Tyrol , Inspruck continue à être la résidence des archiducs et quelquefois des souverains autrichiens. Le |>euple ayant ses franchises, et tous, jusqu'à la classe des paysans, jouissant de l'un des gouvernements les plus démocratiques de rEuro])e , aprc.s celui de la Suisse , nous ne rencontrons pas ici de ces luttes loiqpies et acharnées entre les maîtres et les sujets. Les maîtres . doux par tempérament, et peu exigeants par calcul, ne font pas sentir qu'ils sont les maîtres ; les sujets sont tranquilles pareequ'ils sont satisfaits : ils sont satisfaits pareequ'ils sont libres. Et quand survient cette fameuse guerre des paysans, qui, ainsi que nous l'avons vu plus haut, mit Trente à deux doigts de sa ruine, eu fl52o, elle ne trouve pas de partisans dans les campagnes ni dans les murs d'Iuspruck. C'est que les habitants des cercles de l'Inn jouissaient déjà en réalité de ces libertés que réclamaient les insurgés de Salsbourg ou de l'Adige; ils n’étaient ni taillables ni corvéables à merci; et au droit de refuser les levées d’hommes exorbitantes et de discuter l'impôt , ils joignaient l’habitude de payer fort peu. Aussi la chronique particulière de la cité d'Inspruck est-elle stérile et décolorée , comme celle des peuples heureux , et ne fait-elle mention que de la fondation d’édifices et , à des intervalles éloignés , de quelques-uns de ces événements indépendants de la volonté des gouvernants et des gouvernés : un incendie, une sécheresse, une famine, une inondation. C'est ainsi qu’elle nous apprend que dans la nuit du A juin -loSA, le magnifique palais des états d'Inspruck fut consumé par un violent incendie ; que dans l'été de f 540 , la sécheresse fut telle que le blé s’enflammait sur pied , et que les bois qui couvrent les collines voisines d'Inspruck, embrasés par l'excessive ardeur du soleil, causèrent une grande épouvante dans la ville, etc., etc.
Un évènement qui eut du retentissement en Europe, la fuite de Charles- Quint lors de l’invasion du Tyrol par Maurice de Saxe , vint, troubler un moment la vie monotone de la ville tyrolienne. C’est le seul épisode de quelque intérêt que nous présente son histoire au seizième siècle. Nous avons vu que lors de la tenue du concile de Trente, en l’an 1 S52, Charles-
Ü'i.NSPRUCK. 12T
Quint s’était rendu é Inspruck pour être plus à portée de surveiller les délibérations de cette assemblée. On était arrivé an mois de mai ; les douleurs de |;outte qui tourmenta iciit l'empereur avaient redoublé de violence , et le retenaient au palais. Là , dans ses heures de solitude , le prince méditait de (p'ands projets sur l'Orient et l'Occident : en Orient , une croisade contre le Turc ; en Occident , une guerre décisive contre la France. Tout-à-conp, un courrier arrive dans la ville d’Inspruck et demande à parler à l'empereur Charles. Ce courrier vient, au nom de Maurice de Saxe , de Frédéric de Brandebourg et des autres princes de rAllemagne , sommer l'empereur de mettre sur-lc-cbamp en liberté le landgrave de Hesse , que, depuis cinq ans, il traîne à sa suite, dans les fers. S'il n'obéit pas à cette injonction , la guerre va recommencer. Malade et seul dons la ville d'Inspruck , Charles dissimule , promet vaguement la liberté de l'élec^teur, et, comptant toujours sur l’ancienne fidélité de Maurice et sur la terreur qu’inspire son nom, il ne pense plus qu'à soigner sa goutte , quand on annonce un autre messager. L’officier qui commande à Reitti , petite ville de la frontière du Tyrol , l'a dépéclié en toute hâte. Il demande instamment du secours : une armée a envahi le Tyrol par Füssen ; elle tourne Reitti et va donner assaut au château d'Ehrenberg , la clé dn Tyrol de ce côté. Mais l'empereur ne peut le secourir : il n’a près de lui qu'une centaine d'hommes de sa garde. Les bourgeois d'Inspruck et les paysans des environs s'offrent à lui tenir lieu d'armée : ils demandent à marcher à la rencontre de Maurice. L’empereur accepte leur offre de grand cœur, et les dépêche sur le chemin de Reitti.
La petite armée d'Inspruck, qui. ne se composait que d'un millier d'hommes avec deux pièces de canon, attaqua bravement Maurice auprès d’Ehrenberg, Maurice, dont les troupes étaient quatre fois plus nombreuses. Mais la fortune trahit le courage de ces soldats improvisés : ils furent vaincus , et le château d'Ehrenberg tomba au pouvoir de l'ennemi , qui marcha rapidement sur Inspruck par Tells et Zierl.
A cette nouvelle , la ville et le palais sont dans l'épouvante. L'empereur ne songe plus qu’à fuir; déjà la litière qui doit le transporter de l’autre côté des Alpes, est préparée , quand on apprend qu'à la suite do la prise d'Ehrenberg, les troupes de Maurice se sont mutinées, refusent de se |K>rter en avant , et réclament leur solde , qu’on ne peut pas leur
HISTOIRE
payer. L’empereur se crul sauvé. Ce jour-là , le 21 mai 1 552 , son frère Ferdinnnii et le légal du pape étaient aecourus de Trente à Inspruck, pour l'engager , son frère à foire la paix, et le légat à tenir bon ; Charles leur donnait un grand diner de réception. Les convives étaient rassemblés et allaient s’asseoir; tout-à-coup des cavaliers couverts de poussière SC précipitent dans les cours du |ialais; ils annoncent que l'ennemi les 'Suit de près , et que déjà ses coureurs ont déjiassé Zierl. Maurice a apaisé lu sédition ; de sa main , il a châtié les plus mutins; il a promis aux autres le pillage du palais d'Inspruck.
Quelques soldats de la garde de l’empereur, des citadins et des paysans coururent aussitôt aux portes de la ville , pour les défendre un moment, et donner à Charles le temps de s’échapper. Celui-ci , par une nuit d’orage, le corps brisé |*ar les douleurs de la goutte, prend led^isemcnt d’une vieille dame pour n'êlre pas reconnu , se jette dans une litière , et, accompagné seulement de son frère Ferdinand, du légat et de quelques serviteurs dévoués, il se dirige sur Villach dans la Carinthie, par des sentiers praticables aux seuls chasseurs de chamois. La nuit fut affreuse. Plusieurs fois la litière de l'empereur fut sur le point de rouler dans les précipices ou d’étre cmjwrtée par les torrents. Ce ne futqu’après des fatigues et des souffrances inouïes que ce prince arriva enfin à Villach, place fortifiée. Il avait fui à temps : car à peine sortait-il d'Inspruck par la porte du Brenner, que déjà les troupes de Maurice, ayant forcé le pont, arrivaient au palais. Tout ce qui appartenait à l’empereur ou au légal fut pillé; on n’épargna que les bagages de Ferdinand , qui avait conseillé la paix ; et Maurice , s’asseyant à la table impériale , dans le fauteuil de I empereur , partagea entre ses officiers les mets qui la couvraient et qui n’étaient pas encore refroidis.
C est de cette fuite d’Inspruck que datent les premiers malheurs et la profonde mélancolie de Charles-Quint. Cet évènement lui fit sentir tout le néant de sa puissance ; et quand , trois ans après, il abdiqua et se coucha dans un cercueil , sans doute il se rappelait encore la terrible nuit d’Inspruck.
DMNSPRÜCK.
l%«mCK l»IWDt>T Lk kkiZÙNS. LC OIK-SKPTirU CT LC OllULrTlàVS MCiXIUl.
t\spci’cc kUMC » LA ■o:«AM:inB AtTciaucckc.
L'iVt RICLTiON IIS IM9.
Ai^DScvi nom. — ht» nxi sent ATTAgLor iiuciirk.
rirrriLATios nit; T»m pM riAi«xi-SAVASOtscs.
M^PCS AU POkT O'IXSPRVUI.
La fiii du seiïième siècle fui peul-èlre l’époque de la plus qroiide pros- |>éi'itc d'iiispruck. Sous la loni'ue et pacifique adminislratiun de l'archiduc Ferdinand d'Autriche , celte ville , résidence du prince , devient le rendez-vous des savants et des artistes de l'Italie et de l’Allemagne, une « espèce de Florence nu milieu des Alpes , a comme l'appelle un de ses historiens allemands. C'est alors que futhStie la fameuse église des Franciscains, et que fut élevé le monument de Maximilien F'', que nous décrirons tout-à-l’hcure. Ferdinand fonda aussi la bibliothèque et les riches collections d’Amras ; et si les Tyroliens n’ont point célébré ce prince à l’égal des Maynard , des Frédéric et des Maximilien , c’est (|ue le premier, il songea à restreindre leurs libertés et entra en lutte av{c les Etals du pays. Philippine Welscrine, sa l>elle épouse, d'origine plébéienne, fut la mé<liatrice naturelle entre le prince et le (Kiuplc. Aussi , a-t-elle laissé une méinoiro chère au pays.
Pendant toute la première moitié du dix-septième siècle , Inspruck fut gouvernée par des princes, derniers rejetons d’une des branches de la maison de Uabsbourg : le peuple, quoique vivement ébraidé par le contre-coup de la guerre de Trente-Ans , resta fidèle aux gouveriuints qui restaient fidèles à leurs engagcmenls. Mais les coeurs saignèrent, lorsqu’ en iüG3 , l'archiduc Sigismond , dernier prince de celte branche des Habsbourg , mourut subitement. Ses domaines allaient être réunis à la monarchie autrichienne; Inspruck et le Tyrol sentaient bien que c’en était fait de leur nationalité. L’empereur Léopold voulut du moins consoler les Tyroliens de la perte de cette nationalité, en ne touchant pas à leurs libertés. Son administration fut libérale et généreuse. Son premier acte fut de venir en personne jurer le maintien de la constitution du pays, et pendant tout son règne il encouragea l’exploitation des mines et
inSTOIRE
ue nomma OUI emplois publics que des hommes de la ville et du pays. Ce fut lui qui fonda aussi l'université d'Inspruck, dite Ceesarea Leopoidina.
Inspruck et le Tyrol témoignèrent hautement leur reconnaissance, en repoussant une première fois , en ^ "05 , les étrangers , qui , dans un premier moment de surprise , avaient pénétré jusqu’au cœur du pays. Aussi , dans les aniu'cs qui suivirent , Marie-ïliérése persista-t-elle dans ce système de sagesse et de modération. Les impôts furent encore réduits; et, quelque pressants que fussent ses besoins, la cour de Vienne eut toujours petur |>olitique de ménager ce peuple [Muvre et dévoué. Les levées d'hommes et les iiiq>ôts furent presque nuis. Cette modération du gouvernement rendit le peuple indifférent aux diverses modifications apportées insensiblement à sa constitution qui, de nos jours, est loin de ressembler à ce qu'elle était du temps de Maximilien ou même lors de ravènement de Léopold. Ces ménagements de l'Autriche portèrent leurs fruits. Le peuple lui demeura fidèle, et retrouva pour la défendre, au commencement du siècle , ce même élan de dévouement et de courage qui, en 1705, avait sauvé la maison d’Autriche. Inspruck, il est vrai, fut promptement conquise en f Süo, et céda, comme toute l’.AIIemagne , au puissant ascendant de IVapoléou ; mais, eu 1809, elle prit glorieusement sa revanche lors de la grande insurrection du Tyrol. L’histoire de cette ville serait incomplète si nous ne rapportions ici avec quelques détails cette lutte merveilleuse où les citoyens les plus généreux, réunis, sous le commandement d’Andréas Ilofcr, aux montagnards insurgés, repoussèrent une armée bavaroise, arrêtèrent une armée française, et ne cédèrent qu’à l'irrésistible bravoure des vainqueurs de NVagram.
Cette lutte, dans sa courte durée, présenta des incidents sans nombre et des retours de fortune incroyables. Inspruck, ville ouverte, soumise ou révoltée , abandonnée ou reprise par les combattants des deux partis , se vit réduite aux dernières extrémités ; mais cet esprit d’indépendance et de nationalité, qui à toutes les époques avait animé ses habitants, accompagna leurs volontaires dans le camp des insurgés ; et quand la ville fut soumise , il se retira dans la montagne avec les jeunes gens eu armes , se renferma avec les vieillards à l’ombre du toit domestique, et donna aux citoyens opprimés la force de supporter le mal présent et de travailler en silence à un affranchissement futur. Cette guerre , toute nationale , fut donc autant la guerre d’Inspruck que la guerre du Tyrol; et, comme du
D'INSPRUCK
pùté lies Tyroliens ce ne sont pas îles troupes disciplinées, des soldats du dehors, payés et cnréjjinicntés |>our se battre, qui font tête à rciineini, mais les lionimes du pays, les lils du sol et les volontaires de la cité, il ii'est pas possible de sépircr leur histoire de l'histnire de lu ville. C'est ce qui me justifie de parler avec détail du fameux chef de cette insurrectiou, du brave Andréas llofer. Cet homme fut la persoimilication la plus parfaite de riiisurrcetion tyrolienne et de l'esprit du pays; en un mut, le type complet de l'insurgé tyrolien.
Lorsque, de I80o ù 180!), après de nombreuses défaites, la maison d'Autriche consentit au démembrement de l'empire, et que, l'épée du vainqueur sur la gorge, elle céda, par les traités de Vienne et de l’resbourg, quelques-unes de ses plus belles provinces (et le Tyrol était de ce nombre), elle sentit parfaitement que ce sacrilice ne devait être que temporaire. Avec un peu plus d'opiniAtreté , peut-être eût-elle pu retenir ce dernier pays , mais elle aima mieux laisser faire ; elle connaissait le caractère du peuple qu'elle abandonnait , et sentait bien qu'il lui serait plus facile de reprendre que de disputer. Peut-être songeait-elle dés lors i créer , par ee sacriflee , des embarras à ses adversoircs eu leur donnant des sujets iundcles, et en jetant dans leurs rangs des auxiliaires prêts à la seconder quand le jour de In vengeance serait arrivé.
Un homme obscur fut le plus actif des instruments qu’elle employa dans cette grande insurrection qui, dans la guerre de I80t), éclata sur les derrières des armées françaises , et fit une diversion si puissante en faveur des Aujriebiens.
Andréas Hofer, né en 1705, au bourg de Saint-Léonard, dans le Passeyer-Tbal, exerçait paisiblement son métier d’aubergiste, lorsque la première guerre éclata. A In tête d'un corps de partisans, il sedistinipia d’abord par quelques actions d'éclut. La paix de Presbourg l’ayant dés armé, il rentra dans sa chaumière soumis en apparence, mais au fond prêt à se révolter de nouveau.
Dans le Tyrol, un aubergiste est un homme important, un homme de conseil. Commerçant d'ordinaire, sa maison sert d’entrepôt, et devient le rendez-vous obligé de ceux qui font des affaires et des oisifs qui n'en font pas, mais qui viennent fumer, boire et causer avec les gens occupés. Roi absolu dans ses salles enfumées , l'auberipste prend sur ses habitués une sorte d’autorité qu’il conserve au dehors ; et , comme il se trouve en
IIISTOIRi;
rapport avec presque tout le pays , s'il est homme d'action et de tète , cette autorité peut preudre une extension considérable. Hofer était l’un des aubergistes les plus influents »le la vallée : ses mœurs irréprochables , son intégrité, sou éloquence rustique, une sorte de bonhomie puissante, ses précédents exploits , et peut-être aussi sa figure singulière , l'avaient mis en grand renom dans tout le pays. Cet homme , d un esprit peu étendu , mais d'une éducation supérieure à celle des gens de sa classe , malgré son caractère froid en apiwrcnce, avait acquis sur tous ses compagnons un ascendant extraordinaire, ascendant que son état d’aubergiste ne peut seul expliquer , et qu'il devait sans doute autant à son œil noir et perçant, et à sa longue barbe, qu’à toute autre cause.
Je demandais à un Tyrolien de bonne fui , et que l'orgueil national n'avait pas aveuglé, quelles |iouvaient être les causes de la grande influence d’Hofer : « C’est peut-être à cela qu’il la devait , » me dit-il en me montrant une bouteille. Hofer, en effet, avait la réputation d’aimer la table et le vin , et son appétit était renommé dans ce pays, où la sobriété n’est guère en honneur. Dans son aulwrge, il tenait tète aux plus déterminés buveurs ; et , sans manquer à la vérité historique , on aurait pu, dans certaines occasions , le repiésenter, un crucifix et un Saint- George sur la poitrine, conduisant ses compagnons à la bataille son sabre dans une main et une bouteille dans l’autre. Quoi qu’il en soit, le gouvernement autrichien, qui tout en paraissant abandonner ce pays n’avait cessé d'y entretenir des intelligences , vit dans cet homme un instrument nécessaire à ses desseins, et, pendant les années fU07 et 1808, eut avec lui unecorrespondance secrète et suivie. Tous les campagnards partageaient les sentiments de Hofer, et tous étaient de chauds partisans des princes qui les avaient gouvernés si long-temps. I>e |>atriotisme des citadins était plus calme en apparence; néanmoins, quand l’heure fut venue, ils payèrent bravement de leurs personnes; la noblesse seule montrait une hésitation et une froideur que , depuis , on n’a pas manqué de lui reprociier. Et cependant un prince de la maison d'Autriche, l'archiduc Jean, se trouvait à la tète du mouvement, et sa conduite eût dû servir d'exemple aux vieilles et nobles familles du pays. Ce prince, dans les années qui précédèrent la cession définitive des provinces tyroliennes , avait su, dans divers voyages, captiver l’amitié des habitants; il s'était mis en relation avec Hofer et d’autres chefs de bandes, qui , en 1803 ,
* ‘ir . ' 't;i » »• .1
'»i «* . Mi { • iî*
,1 ‘''Uî**
^ I <'î.'l j'» ' ‘ ► . U I. - Il
’ • ••'•••• j II ► -OVI**”. . r
• nî!.*^ •... •• • I .1 -w.
f I *-n • '* II*' * t JiIms
• 1 '»t 'iiüi • .f> n t:* iMia,' . n «r ! iv
* •!•< • •• ’îî '.I 4 l« ^WJ*
• M *•..•. • îl.tL‘‘4'< f‘, »• AUlu
■ . . ru. * .■ < * *■ . ■ ■
•• • • I ’Mc . ‘ . .îJi r *] ’
•i.l ^ ’ lll ' . s
.!• î • ‘ • *'•* • I- .1 ••! . -’ils'
•. n»** t !, •' î î V c*’i •’ • > Il
,u ..a«yfç.U. . ;
> !)!■ teÿ ( f .•. . .•
tligitized t loi '’^le
D’INSPRÜCK.
avaient combattu à Schoniit/. , à Secfeld et aux environs d'Insprurk; et, lors de la paix , obligé de quitter le pays , tout en reronimandaiil à ses courageux partisans la résignation et la patience, il avait reçu leur serment d’inviolable fidélité, et la promesse solennelle d’agir quand le moment serait venu et que l’Autriche donnerait le signal. .Après son départ, les Tyroliens, oliéissant à ses instructions, avaient caché leurs armes, s’étaicut séparés, et, courbés en apparence sous le joug de fer du vainqueur, ils se réservaient en silence pour un meilleur avenir.
Quand l'Iiorizon se couvrit de nouveaux nuages, et que d’un bout à l'autre de l'Euixipc des bruits de guerre, vagues d'abord, mais bientôt plus prononcés, commencèrent fi retentir, l’arcbiduc Jean, sous prétexte de se livrer à son goût pour les sciences naturelles , sc rendit dans les Alpes de la Styrie et de la Girintbie, et se rapprocha le plus j>ossible de la frontière du Tyrol. Ce ne fut pas sans une vive émotion que l'on apprit, à Inspruck, que le prince cher aux Tyroliens se trouvait dans le pavs de Saisbourg, où il passait en revue les milices du |>ays. Cependant , fidèles k leurs instructions , et plus prudents que leur naturel simple et ouvert n’eùt pu le faire supposer, ces montagnards, surent comprimer la vivacité de leurs affections, et aucun d'eux ne tenta de franchir la faible distance qui les séparait d'un chef qu’ils aimaient. Le prince connaissait leurs sentiments; il comprit et approuva leur sage réserve , et ne prit pas pour de l’indifférence ou de la tiédeur ce qui n’était i|ue de la politique et de la prudence. Il se contenta de renouer avec scs correspondants et d’échauffer leur zèle par de mystérieuses dépêches , où, sous des formes naïves et innocentes en apparence, étaient cachés des projets de vengeance et de liberté. — « La séparation avait été longue, » leur écrivait-il; « mais enfin la noce allait être célébrée, et si l’épouse était " animée du même amour et de la même ardeur que son fiancé, la nuit » où leur union devait sc consommer ne pouvait tarder à venir. » La guerre prochaine et imminente c’était la noce; la nuit où l’union devait sc consommer entre l’épouse et le fiancé , c’était la nuit terrible de l’insurrectionl
De retour à Gratz , et dans l’intention de s’assurer plus positivement encore des dispositions des chefs tyroliens, ce prince manda secrètement .Andréas Hofer. Ilofer se rendit sans hésiter à celte périlleuse invitation ; dès lors il s'était dévoué : l’aubergiste en veste brune, suivi de quelques
HISTOIRE
amis, pavsans rnmmo lui, fut reçu, avec les plus grands égards et les caresses lesplusaffectueuses, dans riialiilatinu impériale. L'ai'chiduceutde • lonjpies conférences avec le patriote tyrolien. — « Je vous promets vingt • mille hommes et dix victoires; mais il faut, en revanche, que vous pro- X mettiez de ne pas nous laisser là lorsque nous aurons commencé, » lui dit l'ofer avec sa rude franchise. L'archiduc promit tout ; c'est l'habitude de l'Autriche de flatter et de promettre. Andréas Hofer, nommé commandant on chef du Passeyer-Thal , rentra dans sa vallée et se tint prêt , n'attendant plus qu'un signal pour lever l'étendard de l'insurrection.
On m'a montré près de Méran , à l’entrée du Passeyer-Thal , le cabaret où les chefs des insurgés tyroliens se réunirent, sous la direction de Hofer, pour arrêter le plan général de l'insurrection. Ce cabaret est en vénération dans le pays ; c'est le Grutli des Tyroliens. Là , Hofer harangua ses compagnons. Son éloquence symbolique est pleine de sentences et de prophéties; il leur parle de la patrie et de la liberté comme on doit eu |)arler h de simples paysans. — « Quand vous avez fait un saint de bois, vous » ne jM)uvez aller à Vienne pour le vendre ; êtes-vous libres? » leur dit-il. « Vous êtes Tyroliens, ou du moins vos pères le disaient, et l'on veut que « vous vous appeliez Bavarois, et l'on a rasé notre vieux château de Tyrol ; X êtes-vous contents? Vous récoltez trois épis de ma'is, et on vous en » demande deux ; êtes-vous heureux? Mais il y a une Providence et des » anges; et quand nous voudrons nous venger, on nous aidera. On ue » l'a oitI.. X Ces brusques questions, ces promesses vagues d'un meilleur avenir, enflammaient les coeurs de ces hommes simples et croyants. On convint du jour et des moyens, et un se sépara. Le secret, connu de plus de six cents conjurés , fut religieusement gardé pendant plusieurs mois.
La nuit du 10 avril IKOf) avait été choisie par les conjurés pour l’exécution du complot. Pendant tout le jour qui la précéda , on vit des poutres et des planches , sur lesquelles on avait attaché de petits drapeaux , ttotler sur l’Iun et les autres rivières du pays, et l'eau des torrents fut couverte de sciure de l)ois. Par ces différents signaux, les habitants des montagnesannonçaient à ceux de la plaine, des villes et de la vallée , qu'ils étaient prêts, et que de leur côté ils prissent les armes. A la nuit , des torclies coururent sur les points les plus élevés du pays ; à celte subite illuminatiou des montagnes, les villages répondirent par de grands feux. Partout ou sonnait le
DMNSPRÜCK.
locsiii , partout les citoyens s'armaient. Les prêtres , le cruciflx à In main, animaient ces recrues improvisées. Avant le lever du soleil, montagnards et paysans de la plaine et des vallées inférieures se trouvèrent tous aux lieux de rassemblement convenus, prêts à marcher contre l’cnncrni. Pendant ce temps, averties par les mêmes signaux, les villes s'agitaient. Les citoyens d’Inspruck, attroupes sur les carrefours et les places publiques, poussaient des cris menaçants, et insultaient les soldats bavarois commis à la défense de la ville. Les hommes des classes inférieures composaient en grande partie ces rasscmhicmcnts hostiles; et, comme dans la plu[>iirt des mouvements populaires, les classes riches et la iKUirgeoisie se tinrent de côté : elles approuvaient, elles encourageaient même; mais, ayant plus à perdre, elles osaient moins se compromettre. Quant aux nohles , à l'exception du vieux comte de Tannehourg, vieillard aveugle et dévoué à son pays, aucun d'eux ne parut dans les rangs des insurgés.
Dès le début de l'iiisurrection , tous les détachements liavarois, et les postes peu considérahles qui tenaient la campagne , furent ou désarmés ou (Hissés au fil de l’é|)éc; on ne tuaque ceux qui résistaient. — « Déchirez- » moi ces coquins-là à coups de crocs tant qu'ils sont debout, mais une • fois à genoux, faites grâce! » disait Hofer àsescom[>agnuns. — « Il n'v » a qu'un lâche qui frappe un homme à terre , » ajoutait-il une autre fois, « pareequ'il a (leur qu'il ne se relève. » C'était rinsurrection e$(Hignolc avec scs moines , ses [laysans et ses terribles guérillas ; niais l'insurrection es|Hignole moins ses crimes et ses horreurs; s'il y eut de rinhumanité d'un côté, ce ne fut (las de.celui des Tyroliens. Eux, du moins, n'immolèrent (ms leurs prisonniers apres le combat : vainqueur, Hofer avait é{Hirgné les siens; vaincu , il ne fut pus é|>argné.
Maîtres de la campagne , les (laysans et les montagnards se rapprochèrent aussitôt d'Inspruck , et entrèrent en communication avec les mécontents de la ville, qui tciiaient en échec les Bavarois et la faible poignée de Français que commandait le général Bisson. Quelques centaines d'hommes cernés dans une ville ouverte et qui n'a ni forts, ni postes faciles à défendre , ne (Kiuvaient lutter contre pins de vingt mille insurgés combattant chez eux , et dont un aveugle fanatisme et un patriotisme sauvage exaltaient encore le courage naturel. Une partie de la ville fut emportée, et il fallut se décider à capituler. Le général Bisson, qui commandait le (ictit nombre de Français réunis aux Bavarois, refusa
HISTOIRE
louir-lemps de signer une capitulation, honorable sans doute, mais par laquelle la garnison s'engageait à mettre bas les armes. Un tel acte lui semblait un fÂcbeux pendant du désastre deBayleu. S'avouer vaincu par des |>aysans , et traiter avec de pareils ennemis autrement que pour leur imposer ses couditions, lui semblait un déshonneur; mais ces ennemis étaient vingt fois plus nombreux, mais les Bavarois, découragés par un premier échec, pressaient et menaçaient même le général français. Dovait-il sacrifier à un amour-propre peut-être exagéré la poignée de braves qu'il commandait'/ Bisson signa, mais en brisant sa plume et en versant des larmes de rage 1 Du reste. Napoléon, sévère appréciateur du devoir, dans des circonstances semblables , lui rendit complètement justice. Loin de le disgracier , comme il l'eùt fait infailliblement si Bisson eût forfait à l'bonueur, il le nomma, peu de temps après, au commandement de Mantouc , la place forte la plus importante de la Haute Italie.
Nous n'entrerons pas ici dans le détail des nombreuses affaires et des différents combats qui suivirent la reddition d'Inspruck , et dans lesquels se signalèrent les chefs tyroliens ; qu'il suffise de savoir qu'Ilofer fut longtetnps victorieux. Secondé par son lieutenant Spccbaekcr et |>ar Ilaspini;ber-le-Capucin , espèce de moine l)on vivant et batailleur, qui n'était heureux qu'un sabre à la main , et qui avait, sous le froc , le tempérament , les passions et les goûts d'un soldat, Hofer défit les Bavarois dans toutes les rencontres; et, quoique mal soutenu par l'Âutriehe, qui semblait avoir oublié sa téméraire avant-garde, il finit même par s'em- (Mirer de Kufstcin, des autres places dftla vallée de l'Inn, et par se trouver maître de tout le Tyrol allemand et italien.
(’ette guerre des rochers et des montagnes , la plus terrible après celle des rues , fut néanmoins fertile eu exploits de tous les genres , exploits dignes d'exercer la plume de l'historien. A l'attaque du pont d'Inspruck, qui avait précévié la capitulation , Hofer voit ses compagnons hésiter ; il remet son sabre dans le fourreau , croise les bras, et s'élançant au premier rang ; — « Einfants ! s'écrie-t-il , eu avant ! Saint George et ma barbe n vous serviront de bouclier! » Et, & travers les balles et la mitraille, il se précipite presque seul sur l'immense pont de bois qui conduit du faubourg dans la ville. Ce sublime élan électrise ses amis ; ils se jettent à sa suite en colonne serrée, arrivent à l'extrémité du pont , passent sur le ventre des Bavarois terrifiés , et se trouvent bientôt maîtres de la rue
D'INSPRl’CK.
principale. — •Ce gros barbu a uii ange auprès de lui I ■ s’écrie un soldat bavarois en tombant. Ces paroles d’un mourant remplissent les compagnons du brave noter d’un entbousiasmc extraordinaire; ils crient au miracle ; les anges combattent avec eux et volent à leur tète I Cette nouvelle court dans leurs rangs ; rien ne s'oppose plus à la fougue de cette troupe fanatisée; en peu d'instants, ils se rendent maîtres de la * plus grande partie de la ville , et obligent ses défenseurs à capituler.
LK.1 nuflÇUK KMàlISMüT tA TTKOL IT ltr«IK>tirr M.trilX». COMBà-n OiK» L£ RlEN^ia. — lîKB ARflCt K.TTfBRn. ABANDON 01 L’AtTRiat.
■OTER MCTATit’i A m^pucai. — rm oc l'i%8i kiicctm)>.
ARDRLâS lorci PUS. — SA OUtT.
Une insurrection n’a guère de force qu’à son début; sa durée se mesure sur son énergie; fruit de l’enthousiasme, elle mûrit rapidement, et ne tarde pas à tomber et à mourir : les efforts mêmes que l’on fait pour * la régulariser hâtent son terme et limitent sa durée; ils compriment l’élan ; la réflexion prend bientôt la place de la passion ; les gens calmes, qui font la masse, se retirent, et les cfiefs ne tardent pas à se trouver isolés. Les choses suivirent à fnspruck et dans le reste du Tyrol la marche qu’elles suivent ailleurs. Les obstacles, qui entretiennent et avivent le zèle, une fois renversés, la plupart des soldats d'Hofer regardèrent leur tâche comme terminée; et, au lieu de prêter l’oreille au bruit de l’orage qui grondait à l'horizon , de serrer leurs rangs et de se préparer à la lutte terrible qui allait s’engager, ils se retirèrent, les uns dans leurs champs, les autres dans leurs montagnes, où les rappelaient, il est vrai, les travaux nécessaires à l’existence de leur famille.
Les faibles détachements autrichiens qui venaient seponder les insurgés leur furent plus nuisibles qu’utiles. — • fis comptent là-dessus I » disait Hofer avec désespoir , • et vont coucher avec lenrs femmes. • Hormayer, homme d'uee nullité rare, que l’on avait envoyé somme gouverneur de la province , et le général Chasteler , sous le comm'andement duquel on mit tous les corps insurgés , et qui ne se 6t remarquer
is