II. C
80 l'BALDO ET IRÈNE.
— Charles, je me sens bien mal, penses-tu qu'il y ait du danger?
— Danger, de quoi? Votre Excellence a un peu de catarrhe; dès qu'elle l'aura craché, elle se portera mieux qu'auparavant.
— Mais s'il y avait quelque danger, dis-le-moi, car je veux remplir les devoirs du chrétien.
— On voit bien que Votre Excellence a mal dormi celle nuit ; quelles idées tristes! est-ce que nous en sommes déjà à l'Extrême-Onction ?
— Je ne dis pas cela; mais je suis bien oppressé.
— C'est la toux... croyez-moi, Excellence..., c'est la toux qui vous fatigue; mais Votre Excellence a encore bien des années à vivre, à se bien porter et à aller à la cour. On dit que celte année il y aura une chanteuse prodigieuse ; musique de Paisiello; c'est tout dire. Lorsque le pourvoyeur ira à Turin, je lui ferai renouveler la location de la loge : toujours la deuxième après celles de la cour, n'est-ce pas? A propos, Votre Excellence veut-elle envoyer, comme d'habitude, le présent des six faisans à la comtesse Livia?
Après avoir débité toutes ces sornettes, le brigand quittait la chambre en emportant son paquet.
En attendant, le maître étouffait par le catarrhe. Une nuit qu'il poussait de gros soupirs, il m'appela à voix basse, et me dit :
— Menico, tu es marié ; tu connais les choses du monde et tues prudent. Oh! la jeunesse, la jeunesse! mon cher, on paye lesétourderies: Dieu veuille que nous ayons le temps ! prends ce petit trousseau de clefs : celle-ci ouvre le petit tiroir là-bas; tu y trouveras beaucoup de petits rouleaux de doubles de Savoie : chaque rouleau en contient cinquante. Prends-en deux et porte-les demain secrètement au curé d'Andeseno en lui disant de les donner à Rosa, du Poggio, celle veuve que tu connais, — ici il se trottait le front. — Dans un moment de colère j'ai blessé son pauvre Matleo, parce qu'il avait tiré et tué un lièvre que mon chien poursuivait et qu'il aveugla. Mon fusil élait chargé de chevrotines; je lui cassai le nerf de la cuisse; il boita pendant quelques années ; mais une paralysie survint qui le mena au tombeau.
UNE JOURNÉE A Sl'PERGA. 87
En disant ces mots, mon pauvre maître baissait la tète, se taisait et gémissait sourdement et profondément; puis il m'appela d'un signe. M'étant approché, il me serra la main et médit:
— Menico, prends six autres rouleaux ; tu monteras à Chieri, chez l'archiprètre de Saint-Georges et lu lui diras : — Le marquis vous envoie cet argent, vous savez à quel hospice il faut le donner en secret. Mon maître se recommande à vos prières.
— Excellence, lui répondis-je alors, je ne voudrais pas qu'on me prit pour un voleur domestique, si je prends tout cet or.
— Ce n'est, après tout, que quatre cents doubles, me ditil : n'aie pas de crainte; personne ne connaît mes affaires et cet argent ne figure pas dans mes comptes : je me fie à ta prudence. Je ne puis confier ces choses-làaux domestiques: on me dit que mon chapelain, don Nicolas est malade ; donc, Menico, je compte sur toi.
En prononçant ces mots deux grosses larmes sortaient de ses yeux et sa figure était inondée de sueur. Le jour venu, au lieu d'aller me coucher, j'exécutai les commissions de mon maître; mais je me fis donner des reçus par les deux curés, et je les lui remis la nuit suivante.
Bref, le marquis fut si mal, que je le crus à toute extrémité. S'étant un peu remi?, je courus à la hâte chez le maître d'hôtel, et je le réveillai en lui disant :
— Levez-vous. Le maître se meurt, et vous le laissez trépasser sans sacrements, comme un animal.
— C'est toi qui es un animal, paysan mal élevé, qui ne laisses pas dormir le monde.- Je cours toute la journée : Charles parci, Charles par-là! Que diable! faudra-l-il donc mourir à la peine, tombant de fatigue et de sommeil?Ne dis rien au maître : ce ne sera rien.
Il jeta un manteau sur ses épaules et passa chez le marquis, qui commençait à délirer. Ce malheureux lui débita un monde de sottises : qu'il était beaucoup mieux; que le médecin avait dit hier soir au jeune marquis et à ces demoiselles qu'il n'y avait plus rien à craindre; qu'il fallait au contraire tout espérer; que le mal n'était causé que par la saison ; qu'il se chargeait et qu'il répondait de la guérison.
Cet adulateur avait beau dire. Dès que je lui vis tourner les talons, je courus à la hâte auprès du vieux valet de chambre Tommaso, et je le fis sortir immédiatement de son lit. Accourant vers son maître, il le trouva qui râlait, et se mit à l'appeler, tout effrayé. Le pauvre malade ouvrit les yeux, et le regarda presque sans le voir.
— Monsieur le Marquis, dit Tommaso, voulez-vous que je fasse appeler M. le curé?
— Je suis donc bien mal?
— Je ne dis pas cela... mais... Excellence, il vaut mieux faire les choses tranquillement. Nous avons été jeunes; c'eA connu : c'est ainsi dans le monde, n'est-ce pas? Votre Excellence comprend bien: une petite absolution ne fait pas de mal.
— Alors, Tommaso, dépêche-toi.
— Oui, Excellence.
Le malade tourna les yeux vers moi, et me dit:
— Eh bien, Menico, rouvre le petit tiroir, prends un autre rouleau, portes-en la moitié à Saint -François de Chieri, et l'autre moitié aux Capucins, pour qu'on me dise des messes. Tu le vois! les parents font beaucoup de bruit, de somptueuses funérailles : c'est très-bien; la noblesse de la maison veut cela; mais ensuite, requiescat in pace, et l'on n'y pense plus : mettons donc en sûreté un peu de suffrages. Mon Dieu ! entre autres choses, j'ai deux duels sur la conscience, où il y eut mort d'homme; ces messes serviront pour eux et pour moi. Ah! Menico, recommande-moi à la madone : penses-tu que
le Seigneur aura pitié de moi? et mon fils, Menico; où
est-il, mon fils?
— Que voulez-vous, Excellence? Le jeune marquis est bien fatigué ; il dort, sans doute.
Le vieillard soupira et tomba dans une espèce d'assoupissement. Le curé arriva avant l'aube, car il demeurait à un mille de distance. Le marquis était toujours assoupi, et le râle de la mort augmentait.
Le pasteur se plaignit d'avoir été averti si tard; il a pp. la le marquis. Celui-ci ouvrait les yeux, mais les refermait aussitôt, vaincu pnr une sorle de stupeur-.
— .Monsieur le Marquis, voulez- vous vous confesser?
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Et le râle continuait.
Le curé fil soi tir tout le monde. La nouvelle de la mort imminente du maître se répandit dans la maison. Le médecin, qui dormait comme un loir, se présenta aussitôt :
— Vite, vite, qu'on appelle le jeune marquis; qu'on avertisse ces demoiselles !
— Oh ! s'écria le maître d'hôtel; ces demoiselles, qu'on les laisse dormir. Vous disiez hier soir, monsieur le docteur, qu'il n'y avait rien à craindre. Vous voyez, maintenant.
— C'est une rechute soudaine ; qui aurait pu la prévoir? Le curé, sortant de la chambre du malade, dit alors :
— Qu'on allume les bougies pour l'Extrême-Onction; il n'y a pas de temps à perdre. Je viens de lui donner l'absolution per breviorem. Le pauvre marquis est plus mort que vivant.
On court, on va, on vient, on l'ait un bruit abominable. Le croiriez-vous, Domine? A peine si on eut le temps de lui administrer les saintes huiles, et de lui donner la bénédiction pontificale ! Dès qu'il fit jour, je rentrai chez moi, et je fis vœu à la Madone de l'Oropa que, aussitôt que la maladie tomberait sur moi, je commencerais tout d'abord par me confesser, et le reste après. Voilà, mon père, comment meurent les seigneurs! Non, non. Les médecins, les enfants, les parents, les serviteurs, tout le monde, enfin, s'entend pour les laisser mourir sine lux, sine crux. Pas d' ça : cela ne me va point. J'ai une àme, moi aussi, et je veux la sauver si je peux. — Donc, mon père, confessez-moi.
— Mais tu dois être fatigué d'avoir tant parlé. Tu devrais boire une gorgée d'eau.
— De l'eau? non pas, père. — Caiherine, apporte-moi un demi- verre de vieux vin de Barolo. — Nous autres, paysans, voilà comme nous faisons. L'eau est bonne pour les chouxfleurs. De l'eau! elle me donnerait de drôles de forces. Un peu de vin, à la bonne heure !
Catherine apporta le vin, que le malade avala tout d'une haleine; puis, posant sa main sur son estomac, il dit :
— Oh ! comme je me sens réchauffé ! M'y voilà, mon père. J'aurais maintenant assez de force pour fairp une confession générale.
Tout le monde sortit. Ubaldo s'arrêta dans la cuisine avec les jeunes filles, qui proclamaient les vertus de leur père, et principalement sa charité.
— Jamais un pauvre ne passe par ici, disaient-elles, que, si c'est l'heure du dîner, papa ne le partage avec lui ; si c'est le matin, on lui donne un bon morceau de pain, et la polenta ne manque jamais. Dans l'après-dînée, il leur donne un verre de vin, principalement s'ils sont vieux ou infirmes. Dans les nuits pluvieuses, nous abritons les voyageurs; et souvent nous eu avons trois ou quatre dans la grange où papa les fait coucher, après leur avoir donné à souper. Il est toujours le premier à toutes les cérémonies de l'église; on le nomme presque toujours gardien ou facteur à la confrérie du très-saint Sacrement, et il faut voir les belles et riches fêtes qu'il sait ordonner; il nous envoie toujours au catéchisme, et M. le curé nous a nommées maîtresses. Pour les achats des bœufs, on vient chez papa; pour les différends., chez papa ; pour de bons conseils sur les métairies, la culture et la location des terres, chez papa. Oh! que le Seigneur nous le laisse; il fait tant de bien à nous et aux autres !
Ubaldo les rassurait, et l'abbé Leardi, qui survint, donna à cette pieuse famille beaucoup de paroles de consolation ; puis on se remit en route. Pendant qu'ils pressaient un peu le pas pour rejoindre la voiture avant la nuit, le professeur disait à Ubaldo :
— Tu vois comment agissent les bons chrétiens. Menico t'a donné un bel exemple, mon enfant, et tu sauras en profiter. Lorsque Dieu enverra à tes parents quelque grave maladie, souviens-loi qu'il ne faudra pas être cruel envers eux comme on l'est pour la plupart avec les gens riches. On a pris une telle habitude d'attendre au dernier moment, pour ne pas effrayer les malades, à leur parler des sacrements, que, lorsqu'un homme du peuple est furieux contre un adversaire, il s'écrie en manière d'imprécation :
— Puisses-tu mourir comme un grand seigneur !
Mon Dieu ! peut-il y avoir quelque chose de pis? Les confesseurs prudents ne laissent pas de dire aux dames et aux gentilshommes :
Lorsque vous venez que la maladie ne diminue pas dans