UNE JOURNEE A SUPERGA
les premiers jours, appelez de suite le confesseur. On vous dira que cela n'est pas pressé : laissez dire; confessez-vous pendant que vous avez toutes vos forces, toute votre raison ; autrement vous mourrez mal !
— Heureux celui qui nous écoute, mon Ubaldo ! Nous voyons tous les jours qu'on s'empresse d'appeler le médecin, de faire des consultations, de vider les pharmacies; mais parler de prêtre et de confession au malade chrétien ? c'est une inconvenance. Tu es jeune, et tu ne sais pas que les riches ont plus besoin de se confesser que la plupart des pauvres. Vanités, ambitions, dissensions, piques, envies, médisances, superclr ries; le jeu, le luxe, le faste, l'orgueil, la gourmandise, les excès; des bals, des théâtres, des amours; l'oisiveté, la mollesse : voilà la vie ordinaire, l'existence des riches. Ajuutes-y l'administration, les procès, les tutelles, les charges publiques et judiciaires, les honneurs de la cour, les jeunes années de service, les ambassades,les gouvernements ; les dettes, les pro digalités, les préférences ; le patronage mal placé, et tant d'autres misères privées et publiques qui assiègent les nobles et les riches. Ces gens-là, qui devraient plus que tout autre se tenit bien disposés, en temps opportun, se laissent ordinairement aller jusqu'à la dernière extrémité, et on ne les avertit pas qu'il est temps et grand temps de régler les comptes avec Dieu et avec le monde ! Plutôt que de me voir mourir comme meu rent la plupart des grands, je préférerais mendier ma vie. Dieu permet que leurs enfants leur rendent le mal qu'ils ont fait à leurs parents !
— Mais, répondit Ubaldo, les médecins ne sont-ils pas obligés de prévenir si le mal est grave? Qui peut le savoir mieux que les médecins?
— Tais-toi donc, Ubaldo. Les médecins des grands seigneurs ressemblent aux cloches de la paroisse, qui sonnent un baptême ou un enterrement, selon la fantaisie du sonneur.
ii UBALDO ET ll;L>E.
Je voyageais, pendant nn beau mois de septembre, avec un père dominicain très-savant, très-aimable et fort pieux, qui était déjà bien vieux; et nous raisonnions ensemble sur les conditions humaines et au sujet des faux jugements que le peuple forme toujours sur le bonheur des riches. Entre autres choses remplies de sagesse et de raison, il me disait :
— Je vivais depuis quelque temps déjà dans une grande ville de l'Italie, cité très-populeuse et commerçante, remplie de riches négociants et de noble» seigneurs, qui menaient grande vie dans de somptueux palais, au sein du luxe et des plaisirs. Je fus un jour appelé à visiter un infirme, dans l'un des pauvres quartiers. Les malheureux se logent misérablement, et je me perdis dans un dédale de ruelles sales et empuanties, pour arriver à la masure qu'on m'avait indiquée. J'entrai dans une sombre allée qui menait à un petit escalier de bois, lequel, au détour du premier étage, n'était plus éclairé du tout, et qu'il fallut monter à tâtons. Je bronchais à chaque marche, m'accrochant à une corde grasse et noueuse, et je m'arrêtai au troisième, où un peu de lumière entrait par une porte eiitr'ouverle.
Pensant que ce devait être là le logement de mon malade, j'entrai dans une pauvre chambrette toute nue, décarrelée, dont les fenêtres, n'avaient pas de vitres et d'où pendaient d'affreux morceaux de toile qui avaient autrefois servi d'impostes : pas une chaise, pas un escabeau. Quatre murs enfumés et la solitude. J'appelle ; personne ne répond : je vois une petite porte sans loquet et sans gonds. Je la pousse, j'erïtre et j'aperçois une ombre qui se sauve : j'étais dans un autre chenil, comme le premier, sans le moindre meuble, si ce n'est au milieu, un pot de terre ébréché et rempli de cendres.
Je regardais autour de moi, étonné de cette nudité absolue, lorsque mon œil tomba sur une botte de paille à moitié pourrie où gisait quelque chose qui remuait lentement. Je m'approche et je regarde : c'était une vieille femme, pâle, exténuée, dont les cheveux emmêlés et pendants couvraient presque entièrement la figure et qui avait une jambe enveloppée dans des chiffons et entourée, d'une petite casaque déchirée, sans draps et sans la moindre couverture. Je lui demande, d'un air troublé :
— Qui êtes-vous?
— Je suis la veuve du capitaine d'un navire qui, revenant chargé de Buenos-Ayres, se perdit dans la grande tempête de la nuit de Noël 1821, nuit funeste où tant de vaisseaux furent brisés et tant de richesses perdues ! mon mari avait toute sa fortune sur son bâtiment, et sa mort me laissa dans une si complète misère qu'il m'a fallu, pour vivre, vendre pièce à pièce, tous mes meubles et rester, comme vous voyez, infirme et nue, affligée d'une varice qui a couvert de plaies cette malheureuse jambe.
— Il m'a semblé, dis-je alors, voir quelqu'un qui se sauvait à mon approche ; est ce vrai ?
— Oui monsieur; c'est ma fille, âgée de dix-sept ans, qui s'est enfuie parce qu'elle n'a pas sur elle un seul lambeau de vêtement.
— Mon Dieu ! m'écriai-je : mais vous n'avez donc nul secours dans une ville aussi riche ?
— Je n'ai, reprit-elle, qu'un petit enfant, venu au monde un mois après la mort de mon mari, et qui a maintenant douze ans : il demande la charité et, avec les quelques sous qu'il m'apporte tous les soirs, nous vivons, trois personnes, d'un peu de pain, de quelques figues sèches et d'un anchois. Ma tille sait coudre, mais comment aller chercher de l'ouvrage, sans vêtements et sans linge ?
— Où couche-t-elle donc, votre tille ?
— Elle couche ici, par terre, répondit l'infirme ; ses cheveux lui servent d'oreiller ; elle s'accroupit et se ramasse sur elle-même, se couche et s'endort, parce que la jeunesse dormirait dans le feu. Nous sommes bien i.és, élevés dans l'abondance: mais nous sommes étrangers, nous rougissons