‹ Ubaldo et IrèneChapitre 13 sur 94 · II · texte numérisé non relu

II

94 IT.U.DÛ ET UtÉriE.

de notre détresse et nous sommes ignorés et abandonnés dans notre misère !

— Ma nonne dame, ne pus-je alors m'empêcher de dire avecétonnement : comment pouvez-vous supporter cet affreux dénùment! n'éprouvez- vous jamais des moments de désespoir qui vous poussent à vous jeter par la fenêtre et à vous soustraire à tant de maux ?

— Que Dieu m'en préserve, mon père ! reprit la pauvre femme. Savez-vous ce qui m'arrive quelquefois ? il m'arrive, je le dis en rougissant, de me souhaiter la mort, surtout lorsque je vois ma fille si belle, si délicate, tourner autour de moi, tremblante de froid et me demandant le pain que je ne puis lui donner : mais, Dieu merci, je rentre de suite en moimême, je lui en demande pardon et je m'oflre pour s-ouffrir avec lui toute honteuse d'avoir douté de sa providence qui, tous les soirs, m'accorde un peude pain. Désespérer? jamais ! je suis couchée sur quelques brins de paille; mais Jésus, l'enfant divin, n'a-t-il pas, lui aussi, couché sur la paille? J'ai des plaies ; mais Jésus n'a-t-il pas été couvert de plaies des pieds à la tête ? Je suis par terre ; mais Jésus n'était-il pas sur la croix ? Je ne suis pas, enfin, clouée sur le sol, avec des pointes de fer.

Mais les souffrances de vos enfants ne vous désolentelles pas?

— Je me désolerais sans doute, si je ne pensais pas aux douleurs de la bienheureuse mère de Dieu qui a vu son fils crucifié, blessé, couvert d'épines, tout nu, mourant de soif et abreuvé de fiel ! ma Giggia, au moins, si elle a faim quelquefois, elle est jeune, bien portante et, lorsque vous la verrez, vous en serez étonné : les enfants n'ont pas de tristes pensées et supportent bien les malheurs.

Cette sublime philosophie chrétienne m'élevait au-dessus de moi-même : après avoir dit à cette femme que nous nous reverrions le lendemain, je sortis et me rendis auprès démon malade qui demeurait de l'autre côté de l'escalier.

En sortant de celte pauvre maison, je me rendis directement chez une graude dame pour qu'elle m'aidât à tirer de peine cette malheureuse famille. J'entrai dans un magnifique hôtel du seizième siècle, à grandes arcades et à vastes

MIAUUNS LT MALHtLUS. . 95

portiques soutenus par des colonnes de marbre blanc de Carrare: on eût dit l'auguste séjour d'un empereur. Le large escalier, également orné de colonnes, avait les marches d'un seul morceau de marbre admirablement poli, et de très-belles statues, des caryatides et des ornements du plus beau travail, enaugmentaient la magniticence. Chaque palier était garni de vases étrusques portant de beaux limons dorés, et de riches lustres de crisial pendaient de sa voûte. Au boni de ce superbe escalier se présentait la majestueuse porte d'entrée, garnie, aux deux côtés de brillants décrottoirs d'acier poli et de deux larges brosses soyeuses; un riche tapis de peluche vermeille était posé devant cette porte.

Je sonne; on m'ou\re. Je vois, assis devant un gros feu, quatre grands laquais en belles livrées bleu de ciel , garnies ' de boutons aux armes du maître; en culottes orange, les jambes enfermées dans des guêtres molles à l'anglaise, couleur vert-olive, garnies de petits boutons d'argent. L'antichambre était immense et ses voûtes étaient merveilleusement peintes à fresques représentant les noces de Psyché à la table de Jupiter : un beau lustre de cristal à gouttes et à trois rangs de bobèches en feuillage doré pendait au milieu de cette pièce; les parois étaient revêtues de mosaïques en pierres rouges de France, marbre jaune de Torri et blanc de Carrare à méandres, rosaces et étoiles d'un beau dessin, qui reluisaient comme des glaces. Tout autour couraient des banquettes lecouvertes de coussins en cordouan cramoisi et les armoiries de la maison étaient peintes sur les dossiers.

On me fit traverser une interminable enfilade d'apparlements couverts d'étoffes en soie, en velours, en satin, en reps, en brocart, en hermine, meublés de divans, de sofas, d'agrippines, de bei gères, de confortables et de fauteuils : les tables étaient en bois des iles ou en marbre, constellées d'agates, de cornalines, de lazzuli, d'améthystes, portant d'admirables vases d'albâtre de Volterra; de porcelaines de Sèvres et de Dresde, avec des cristaux de Bohème et des glaces de Péiersbourg. Les pavés étaient recouverts de tapis de Flandre, que j'osais à peine fouler, tant ils étaient brillants et moelleux. On me fit attendre quelque temps dans une de cas chambres splcndides, pendant qu'on m'annonçait à la

dame qui me reçut dans un boudoir qu'on ne saurait cornue rer qu'au temple de l'Amour.

Ce boudoir était une rotonde toute remplie de raretés, d*. curiosités de toutes les époques et de toutes les espèces; on eût dit une exposition d'inutilités. On y voyait des urnes, des triomphes en porcelaine, représentant le Parnasse avec les Muses, le Cyllène avec Argus, Mercure et la vache lo, l'Érymauthe et sa chasse au sanglier : puis une profusion de flacons, de petits pots, de cassolettes remplies d'essences, de petits miroirs et de mille autres riens; les fenêtres étaient drapées de soie et les murs couverts de tapisseries d'Anvers peintes aussi finement que les plus belles miniatures : les candélabres étaient en or; partout on voyait briller des étuis, des montres, des bijoux, et les tables étaient recouvertes par de riches tapis à glands et à crépines d'or et de cannetilles.

La dame était couchée sur un sofa, la taille serrée dins un coin de feu, corsage en velours, à becs de canard d'où flottait une robe dont l'ampleur aurait presque suffi pour couvrir un catafalque; ses manches étaient à bouillons; en somme, elle portait l'habillement italien du treizième siècle, que l'on voit au théâtre, à la Juliette de Shakespeare.

— Mille pardons, mon père, si je ne me lève point; je suis mourante aujourd'hui.

Elle avait, à la vérité, le visage pâle et les yeux rouges, qu'elle essuyait encore lorsque j'étais entré.

— Vous êtes venu pour m'apporter des consolations et je vous en rends grâces, car j'ai vraiment besoin des encouragements de la religion, puisque le monde m'abreuve d'amertumes !

Je me crus obligé de faire un petit exorde, puis j'entrai dans la description de l'incroyable misère que j'avais vue, il n'y avait pas encore une heure, et je conclus en suppliant et en implorant la charité généreuse de la noble dame pour qu'elle me vînt en aide afin de pouvoir habiller ces pauvres créatures, leur donner trois petits lits et un peu de linge.

— Oh!quo ne suis-je à la place de ces pauvres gens! s'é-

CHAGRINS ET MALBKt'RS. 07

cria la dame; je leur porte envie : avec quelques écus ils peuvent sortir de peine, tandis que moi, au milieu des richesses, je ne puis espérer de repos que dans la mort ! Vous êtes prêtre et religieux ; je vous connais depuis longtemps, mais je ne vous ai jamais ouvert mon cœur. Je suis la femme la plus malheureuse, la plus désolée du monde entier, mon Père ! A quoi me sert detre noblement logée, puisqu'aucun des objets qui m'entourent ne saurait me distraire de mes pénibles préoccupations? Je vis dans une solitude encombrée de précieuses inutilités; mais elles sont muettes et mon œil les regarde avec indifférence, avec ennui. J'ai un mari qui me déteste depuis quinze ans, que je ne vois qu'au dîner, qui ne me regarde jamais et qui ne m'adresse pas la moindre parole aimable. Moi, qui ai un si grand besoin de soulager, de répandre mon cœur, il me faut le comprimer, le presser à deux mains; et je suis contrainte à mentir devant les commensaux de mon mari pourme montrer joyeuse, lorsque mon âme se déchire et meurt à chaque moment ! Si je pouvais, au moins, monter quelquefois dans ses appartemenls! .Mais non; j'en suis bannie depuis quinze ans : il ne rentre que bien tard dans la nuit, lorsqu'il rentre et qu'il n'est pas retenu par ses plaisirs!! Je n'ai pas même la consolation des enfants. Ma tille aînée, a été mariée à un grand seigneur qui, au bout de deux ans de mauvais traitements, l'a quittée pour suivre une danseuse avec laquelle il dissipe, à Londres, toute sa fortune. Vous devez penser combien je souffre tous les matins, lorsque ma fille se présente devant moi avec son enfant pour pleurer un malheur dont je ne puis la consoler ! Mon fils, qui avait un bon naturel, a été gâté par la mùi,,"iise compagnie; il ne pense qu'au jeu, aux chevaux, aux sn les amours : dans ce moment il est épris d'une modiste et je coins toujours qu'il ne fasse un mariage secret. Les vices ont perverti sa nature; je ne le vois presque jamais; il n'a pour moi ni affection, ni respect : il n'entre ici que pour se plaindre de ses dettes de jeu et pour menacer de se couper la gorge, de s'empoisonner ou de se brûler la cervelle si je ne lui donne la somme dont il a besoin : il la prend sans me dire merci et recommence à mener la vie du prodigue en suivant l'exemple paternel.

Page 1