II
98 LBALDO ET IRÈNE.
Vous voyez, mon Père, quelle est ma vie : si quelque ami parle à mon mari en ma faveur, celui-ci répond :
— Que lui manque-t-il donc, à cette mijaurée? Elle nage en plein Pactole : laissez-moi dune la paix!
Que vous en semble? Mais ce n'est pas tout. Ma fille, qui est jolie, pieuse, affectionnée et aimable au possible, est continuellement assiégée par les assiduités d'un ami de son mari, qui la poursuit sans cesse et dont elle ne peut se débarrasser : alors elle vient pleurer auprès de moi, ce qui accroît mes propres chagrins. Mon fils,qui use son existence dansladébauche, rentre souvent la nuit tellement ivre de rhum qu'il faut le mettre au lit: il est toujours entre les mains des chirurgiens et il tremble déjà comme un vieux paralytique. Pensez-vous que je doive me trouver heureuse dans ce bel hôtel, au milieu de ces ameublements splendides, entourée de domestiques et possédant des chevaux et des voitures? Tout cela est empoisonné jour et nuit par la plus cuisante des angoisses! Serviteur de D eu, venez donc à mon secours avec quelques bonnes et consolantes paroles !
Je lui parlai alors des miséricordes divines, delà noblesse de la douleur, lorsqu'on la supporte dans l'union de celles de Christ, et je l'engageai à espérer tout de la paternelle bonté de notre Créateur qui nous aime tous d'un amour infini. J'eus le bonheur de la consoler et d'en obtenir une assez bonne 'somme d'argent que je m'empressai d'employer pour secourir la pauvre et honnête famillequi se mouraitdans la plus atroce misère. La noble dame, à son tour, fut bien plus heureuse, car elle plaça la pauvre jeune fille et, mettant en apprentissage le petit garçon , l'enleva à la lèpre de la mendicité. —
— Mais quel est donc tout ce long exorde? j'entends dire par mes lecteurs bienveillants : où. veut-on en venir?
Je veux en venir à mes fins; cela servira, je l'espère, à faire cesser quelques illusions qui nous enlèvent la paix et qui augmentent l'envie dans notre cœur. Oui, certes; quand la vertu habite le séjour des grands, elle peut leur apporter bien des consolations dans les graves circonstances qui les accablent ; mais par malheur, les palais sont ordinairement les nids dorés des douleurs inconsolables. Les gens de la basse classe, à
cause peut-être de leur défaut d'éducation ou de cette sensibilité délicate qui se développe dans le cœur des gens bien élevés, savent trouver, au milieu de leurs peines, des soulagements inconnus à la classe supérieure, qui est fpreée de cacher ses souffrances et qui les promène en voiture, aux splendides festins, aux théâtres et à la cour. Le vulgaire leur porte envie, il désire cette pompe au sein de laquelle il étoufferait au bout de quinze jours : il ne sait pas, ce bon vulgaire, qui jalouse les grands, que beaucoup de seigneurs lui portent envie et voudraient être plus pauvres que lui et beaucoup moins malheureux qu'ils ne le sont !
Nous avons déjà eu plus d'une fois sous les yeux l'exemple de la comtesse Virginie. Dieu sait combien on l'estimait heureuse ! elle était belle, elle était riche, elle habitait un grand palais, elle était chère à la reine, son mari était très-noble, ses parents et ses amis étaient les premiers du pays : avec tout cela, vous savez, cher lecteur, si pour un mois seulement, vous eussiez consenti à prendre la place et à supporter les angoisses de la noble dame ! ses souffrances avaient quelque tiêve ; mais elles étaient loin d'être finies : nous allons le voir bientôt.
Ubaldo, suivant le sage conseil de sa sœur, avait secrètement averti sa mère au sujet des lettres que Lauretta descendait la nuit par la fenêtre au garçon d'écurie : il lui avait aussi parlé du livre que Lauretta avait reçu par la même voie. La prudente dame dit à son fils qu'il avait probablement mal vu, que sa sœur avait du bon sens; qu'au lieu d'une lettre c'était peut-être un papier contenant le prix du livre ou même quelque aumône secrète pour la mère de Sylvestre, qui était pauvre et infirme : toutefois elle loua son zèle et ajouta qu'elle en faisait son affaire ; qu'il eût à garder le secret et qu'il devait conserver envers sa sœur aînée toute son affection et toute son estime.
Dès qu'elle eut soupe et après avoir pris l'avis du professeur qui était un homme d'un giand sens sacerdotal, la comtesse se dirigea sans bruit vers ies appartements de Lauretta que Julie avait déjà aidée à se coucher. A la vue subite de sa mère à une heure aussi avancée de la nuit, Lauretta fut toute surprise et n'eut pas le temps de cacher le livre qu'elle
100 l'BALPO ET IRÈNE.
lisait. La comtesse s'approcha de son chevet ei posant la main sur ce livre, elle dit à sa fille :
— Que lis-tu de beau, Laurctta?
— Maman, le livre n'est pas Irop beau, à dire vrai ; je. l'ai trouve par hasard dans le jardin où peut-être quelque exilé français qui serait venu pour voir la serre, l'a laissé tomber. Je le parcourais par curiosité et sans suite ; je l'aurais brûlé demain, car c'est vraiment un livre infâme, de ceux que les jacobins font imprimer maintenant. On y tonne contre la religion, les prêtres, les rois, les aristocrates, et l'on y engage l'Italie à secouer le joug des tyrans et de la superstition religieuse en disant : que l'Italie ne peut être heureuse si elle ne se lève pas contre ses roitelets et son vieux pape ; si elle ne pille pas les églises et les richesses des prêtres, se déclarant république démocratique comme la France.
— Comment as-tu pu, Lauretta, lire en si peu de temps une aussi grande quantité de blasphèmes, et comment peuxtu dormir après les avoir lus? Une âme chrétienne devrait en avoir horreur : comment te risques-tu à lire un livre que tu ne connais pas? une jeune fille honnête et sage aurait porté ce livre à l'abbé Leardi, en le priant d'y jeter un coup d'oeil. Lauretta, je ne saurais le louer de cela ; tu le sens toi-même, car tu es une personne intelligente : Dieu ne peut pas être content de ta manière d'agir, d'autant plus que j'apprends à ma grande douleur que tu descends à commettre des bassesses toutà fait indignes d'une noble fille chrétienne. Examine bien ta conscience, mon enfmt ; je suis sûre qu'elle te reproche hautement ce que tu as fait l'autre soir au-dessus des écuries !
A ces mots Lauretta pâlit et son cœur battit avec force ; mais elle était menteuse et audacieuse ; elle reprit son calme et se tournant résolument vers sa mère, elle dit :
— Que parlez-vous d'écurie, maman ? qu'ai-je à faire dans les écuries ?
— Mon enfant, ne mens pas avec ta mère : je ne viens pas ici pour te faire ton procès, mais j'y viens pour t'aider à sortir d'embarras et rétablir ta bonne réputation. A qui écrivais-tu, dis-moi, la lettre que tu remettais à Sylvestre, le garçon d'écurie ?
— En voici bien d'une aulre ! Je vois, ma mère, que je suis
CHAGRINS ET M\L1!EURS. lOt
on hutte à la calomnie : je ne comprends rien à ce que vous me dites : quelle lettre? qu'est-ce que Sylvestre? le goujat qui étrille les chevaux? Voici du beaul lettre ! Sylvestre ! fenêtre ! Que ne m'y suis-je jetée, par une fenêtre ; mais vous serez la cause que j'en viendrai là! !
Elle se prit à pleurer : elle mordait ses lèvres, faisait des contorsions, serrait les draps d;ins sa bouche et s'agitait dar.s son lit comme une forcenée. La voyant dans cet état, la comtesse prit le parti de se retirer et de la laisser tranquille. Mais la rusée, dès que sa mère fut sortie de la chambre, prit son corset et le décousant entre deux haleines, elle en relira la lettre, la déchira en brins presque imperceptibles et les avala l'un après l'autre.
Le jour suivant le palefrenier avait disparu ; mais la comtesse, connaissant la finesse et la méchanceté de sa fille, l'observa si bien et la fil si bien guetter par Julie, que celle-ci la vit, une nuit, écrire et cacher la lettre derrière un des tableaux qui étaient suspendus dans sa chambre.
Le lendemain de cette nuit, Julie s'empressa d'entrer chez Laurel ta pour l'habiller : passant ensuite avec elle dans le cabinet de toilette, après l'avoir fait asseoir et lui avoir arrangé le peignoir sur les épaules, Julie appela Nina et lui dit :
— Commence à apprêter les cheveux de mademoiselle pendant que je. vais chercher le fer à papillotes, que j'ai emporté hier pour le nettoyer, je" reviens tout de suite.
Elle courut à la chambre à coucher sur la pointe des pieds, enleva la lettre qu'elle cacha dans son sein et rentra immédiatement avec le fer, reprenant la coiffure de Laurelta qu'elle accommoda avec le plus grand soin pour lui être agréable. Dès que Laurelta fui habillée, la femme de chambre se rendit chez la comtesse qui l'attendait dans ses appartements. On fit appeler l'abbé Leardi et on prit lecture de la lettre, qui était adressée à l'individu qu'on appelait, à la Cour et dans les maisons nobles, le vicomte de Nardos, se faisant passer pour un noble Alsacien; cette lettre était ainsi conçue :
Cher Vicomte,
« Je t'apprends que ma mère a eu vent, je ne sais corn- « ment, de notre correspondance ; je crains fort d'avoir été es-
« pionnée par le maître d'Ubaldo; lu sais que les prêtres « sont la pesie des familles assez bigotes pour les recevoir « chez elles »
— Bon ! ceci vous regarde, l'abbé, dit la comtesse.
« Le garçon d'écurie a été chassé sur-le-champ; mais je sais « qu'il est allé loger chez l'aubergiste, près Saint-Dominique? « dans la rue d'Italie, où tu pourras ïe voir et lui remettre, « comme par le passé, tes chères petites lettres, qu'il trouvera « bien moyen de me faire parvenir en sûreté. Ma mère, qui •< est une dé vole très-ennuyeuse.... »
— Comtesse, interrompit l'abbé, voilà pour vous! — 11 y en a pour tous, à ce qu'il parait !
« Ennuyeuse comme la fièvre, a rempli la maison
« d'un troupeau de domestiques hypocrites et superstitieux, « dont il faut se méfier, car ils sont si mauvais, qu'ils trom- « peraient le soleil ; mais les serviteurs de mon père sont de « braves gens, libres-penseurs, qui n'ont pas peur de l'eau bé- « nile. Piero fera noire affaire : le palefrenier lui donnera tes « lettres qu'il posera en cachette sur le rebord d'une petite fe- « nètre haute, qui éclaire à peine un corridor par où je passe « dans mes chambres de décharge. J'espère que nous ne se- « rons plus surpris. Dans tous les cas, maman se gardera bien « de chasser Piero; elle aurait à en rendre compte à mon père « qui met toutes ces bigoteries sous ses talons. Quant à ma « dot, mon père m'a dit souvent qu'il me donnera cent cin- « quanle mille francs, sans compter ce qui me reviendra de « ma mère, qui est fort riche : il y a aussi l'oncle l'antiquaire, « le plus étrange original qu'il soit possible de voir : il est « tout dévoué à mon père; il a de l'argent par-dessus les yeux « et il m'aime comme un fou. En me mariant, j'aurai de lui « des bijoux, des colliers et de l'argent comme une reine. « Pardonne-moi, mon Niso, d'entrer dans ces niaiseries; je « sais que tu ne daignes pas faire attention à de pareilles miu sères et que tu ne veux que ta Lauretta, car tu es très-riche « en propriétés féodales et tu as des palais en Alsace, « en Lorraine et en Bourgogne : mais je t'aime plus que mon m âme: l'étude de nos philosophes m'a appris à me rendre « compte de mes propres affaires, et j'ai voulu te parler froi- « dément de ce qui me regarde.
CUACaiNS ET MALHEURS. 103
«Tu as raison; un mariage clandestin me plaît assez : cosa « fatta capo ha (1), disaient les anciens républicains de l'Italie: « si nous étions en France, une petite promenade nocturne à « l'arbre de la Liberté, en compagnie de deux témoins, et le u mariage civil serait bâclé; mais ici, au milieu de tant « de superstitions, il faut marcher avec précaution, et prendre « garde de ne pas se heurter, au coin des rues, contre quel- « que angle aigu. Quoiqu'il en soit, quoi qu'on fasse, tu seras « mon époux et je n'aurai de bonheur que lorsque je pourrai « me dire entièrement
« Ta Lauretta. »
Quelle plume pourrait exprimer la douleur qu'éprouva la comtesse à cette lecture? Son cœur maternel fut saisi d'épouvante ; elle craignit quelque grave scandale amené par sa fille, et, se renfermant avec l'abbé Leardi pour tenir conseil, ils demandèrent ensemble à Dieu son secours et les lumières de l'Esprit-Saint. Mais qui dira aussi ce que devint Lauretta lorsque, soulevant le tableau où elle l'avait cachée, elle ne trouva plus sa lettre ! Après avoir tourné tous les autres tableaux, de peur de s'être trompée, elle bouleversa tout le mobilier de sa chambre et finit par se convaincre que la malheureuse lettre avait disparu. Rencontrant Nina, elle lui demanda si par accident elle n'avait pas trouvé un papier par terre; elle interrogea la vieille Prassède qui faisait son lit; elle en parla à Julie; toutes ces femmes répondirent qu'elles n'avaient trouvé aucune espèce de papier. Alors elle eut la déteslable pensée de se venger de sa mère, qu'elle accusa de soustraction, et, le cœur gonflé de colère et de venin, elle se jeta sur une feuille de papier, écrivit à son père un las de mensonges et de calomnies contre sa propre mère,, en fille dénaturée et perfide qu'elle était. Elle disait : que depuis le départ de son père, sa mère était devenue un insupportable tyran; qu'elle l'opprimait de manière à ne plus pouvoir le tolérer et qu'elle la réduirait à prendre quelque parti désespéré. Que la maison était devenue une véritable sacristie, remplie de prêtres et de moines du matin
(1) Fait accompli, a une tête (une chose achevée).
i(i IBALDO F.T IRENE.
jusqu'au soir; que la mauvaise odeur des frocs empestait toutes les chambres; qu'à chaque porte d'appartement on avait mis un bénitier; qu'on ne voyait plus sur les murs que des saints el des madones ; qu'on n'entendait plusquedesrosaireset des neuvaines; qu'à table les regards ne tombaient plus que sur des barbes et sur des tonsures qui dévoraient comme des loups affamés. Elle ajoutait à tout cela que le vicomte de Nardos, très-beau et très-noble gentilhomme alsacien, ayant fait entendre qu'il désirait sa main, avait été malhonnêtement éeonduit par sa mère, qui était jalouse de cette bonne fortune; car le vicomte était parent et allié des plus illustres familles de l'Alsace et delà Lorraine,où il possédait des domaines princiers et des revenus immenses, ayant des fonds placés sur les banques de Londres, d'Amstei'dam et de Pétersbourg. Elle priait son père de ne pas entraver ce riche parti et se recommandait à sa protection paternelle, l'engageant à se renseigner sur le vicomte qu'elle voulait absolument pour mari.
Après avoir écrit celle lettre, Lauretta n'eut pas de repos qu'elle n'eût averti son amant en lui faisant dire d'écrire sans retard à "Venise où se trouvait son père. De son côté, la comtesse écrivit à son mari pour l'informer de ce qui était arrivé ; elle lui donna communication de la lettre que Lauretta écrivait au vicomte et ajouta : que s'étant informée, elle avait appris que cet homme était un imposteur, qui se faisait passer pour noble, ponr très-riche et qui n'était qu'un aventurier, peut-être même un espion des républicains, et qu'aucun des gentilshommes émigrés ne le connaissait. Elle finissait sa lettre eu demandant à son mari aide , protection et conseil.
Aussitôt que ce vaurien de Nardos eut appris ce qui se passait, il écrivit à Venise à un nommé Cordeau, émissaire français de sa trempe, misérable canaille qui travaillait avec les maçons vénitiens à la fameuse conspiration qui éteignit cette glorieuse république. Entrant dans les vues du faux vicomte, cet homme se rendit immédiatement chez Lallement, ambassadeur du Directoire, à Venise, et lui fit sa leçon admirablement. Le comte d'Almavilla vint auprès de lui pour savoir des nouvelles de ce vicomte de Nardos, et Lallement eut l'in-
l'amie d'en f;iire un pompeux éloge. Alors le comte, homme irréfléchi, irrité d'apprendre que sa maison était devenue un réfectoire de moines, inondé d'eau bénite et encombré de madones; poussé d'ail'eurs par son antipathie pour sa femme et par son affection pour Lauivtta, dans l'espoir aussi d'avoir dans son gendre, un protecteur, à l'occasion de la prochaine descente des Français en Italie, ne répondit à la lettre de sa pauvre femme que parles injures les plus ignobles, dignes d'un crocheteur, l'appelant, selon son habitude, sotte, superstitieuse, ignorante, sorcière, diablesse incarnée, qui portait la honte dans la maison d'Almavilla, et qui était son chagrin et son cauchemar. 11 lui ordonnait de faire disparaître de son palais tous ses petits autels el chapelles, si elle ne voulait pas qu'à son retour, il commît quelque excès; qu'elle fit bon accueil au vicomte, qui était un* gentilhomme riche et très-honorable; qu'à son prochain retour il se chargeait d'ar ranger toutes les affaires.
La comtesse Virginie tomba de son haut au reçu de toutes ces sottises. Elle entra dans son oratoire et, se jetant aux pieds de la très-sainle Vierge, elle déposa dans le sein delà mère des miséricordes le tourment qui l'assiégeait en pensant au danger que courait sa fille et pardonnant de tout son cœur les injures de son mari qu'elle offrait à Jésus-Christ crucifié, blasphémé el injurié sur le Calvaire. L'abbé Leardi, étonné de la brutalité du comte, consola comme il put la pauvre Virginie, l'exhortant à espérer et lui disant que le comte, à son retour, verrait par ses yeux toutes les tromperies et ne serait pas assez fou pour laisser sa fille se casser le cou avec un imposteur : il lui conseilla néanmoins de surveiller Lauretta pour l'empêcher de tomber dans quelque piège qui la fit pleurer pendant toute sa vie. Les aventuriers pensent beaucoup plus à l'argent qu'aux jeunes filles; mais dès qu'un nœud est serré, on ne peut plus le défaire.
Ubaldo et Irène s'apercevaient qu'il y avait du nouveau dans la maison ; Lauretta était presque toujours enfermée chez elle ; elle ne cultivait plus ses fleurs el avait abandonné à son frère le soin des serins qu'elle aimait tant ; sa collection d'insectes était couverte de poussière; plus d'embaumement d'oiseaux; une belle alouette, à laquelle il ne manquait plus H. lo
que les yeux et un peu de toilette à ses plumes, restait inachevée : elle lisait fort peu, s'asseyait, se relevait, commençait et abandonnait immédiatement un petit travail; elle entrait dans sa chambre d'où elle ressortait de suite d'un air distrait; dans l'oratoire elle se tenait toujours immobile, se couvrant le visage avec les mains : elle soupirait souvent; des larmes tombaient silencieuses de ses yeux : elle était pâle, sérieuse, ne répondant pas à ceux qui lui parlaient et ne mangeait presque plus.
— Irène, disait Ubaldo, Lauretta a, pour sûr, quelque grand chagrin : l'as-tu jamais vue aussi solitaire et aussi pensive? Je serais désolé de lui avoir causé de la peine en l'accusant auprès de notre mère; vois donc les conséquences du beau conseil que tu m'as donné.
— i\'e te laisse pas tourner à tous les vents, mon cher Balduccio ; lu n'as pas accusé ta sœur; c'est là un mot de procédure, aigre et désagréable ; tu as agi pour son bien. Voudrais-tu pas que, faute d'y prendre garde, le monde allât sens dessus dessous? Écoute-moi donc, Baldo : tu étais avec moi lorsque le professeur nous lisait les réfutations du Père Nonotte sur Voltaire , là où cet impie déblatérait contre l'Eglise, la traitant d'intolérante, de meurtrière, d'hérétique, d'injuste dans ses jugements. Nonotte répondait qu'aucun chrétien ne s'était jamais plaint de l'inquisition, parce que ce tribunal ne châtie que les hérétiques endurcis. Faudra-t-il donc que le premier mécréant venu aille impunément arracher la foi de notre cœur? Que fait l'inquisition? En punissant deux individus, elle en sauve plus de vingt mille ; Luther et Calvin en ont bien éloigné de Jésus-Christ plusieurs millions! L'Église est une mère ; elle conseille, elle corrige, elle châtie ses enfants, mais toujours en mère. — Ne trouves-tu pas, Baldo, que Nonotte parle comme il faut à ce moqueur de Voltaire? tu te souviens que maman, quand nous étions petits et que nous avions fait quelque sottise, nous faisait tenir tout droits, le visage tourné contre la muraille en nous imposant le silence ! Eh bien : lorsque nous étions en colère, nous disions que Julie ou le maître ne nous aimaient pas, puisqu'ils nous faisaient punir; mais en attendant, nous nous corrigions, et maintenant nous sommes leurs obli-
CHAGRI>i3 ET MALHtXRS. D'7
gcs et nous les remercions de ce qu'ils ont fait pour notre bien.
— Tu dis la vérité ; mais suppose maintenant que Laurelta, irritée par quelque gros reproche de notre mère, au lieu de s'amender, s'obstine à mal faire, se courrouce et en vienne à détester le dénonciateur.
— D'abord, Ubaldo, qui t'a fait le juge du cœur de ta sœur? As tu oublié que maman nous a dit mille fois : — Mes enfants, le Seigneur nous défend de juger la pensée de notre prochain; Dieu seul est le juge des cœurs, puisque son œil peut seul les pénétrer. — Pourquoi donc, au lieu de juger si peu charitablement lame de ta sœur, ne mets-tu pas la complaisance à la croire amendée? S'il en était autrement, ce que je ne t'accorde pas, lu te rappelleras ce que le professeur répondit à une de tes questions sur un sujet semblable : — La justice même en punissant les crimes, se propose plusieurs tins, toutes nobles et équitables, savoir : 1° elle venge la violation de la loi comme représentant le législateur ; 2° elle pense au repentir du coupable; 3° à la crainte salutaire des autres; 4° aux mœurs et à la moralité de la société. — Maman est notre juge; elle représente Dieu; elle fait, dans l'ordre domestique, ce que les tribunaux légitimes font dans l'ordre civil et criminel. Tu vois donc, Baldo, qu'en avertissant maman du désordre qui résultait de la fraude de Lauretta à l'égard de la lettre, tu as pourvu à son bien, et que si elle en profite, ce que j'espère, tu auras sauvé ta sœur.
— Parbleu ! les tribunes du sénat romain ne possédaient pas un avocat de ta force, mademoiselle Irène! Tu aurais dû porter desculottes et non des cotillons. Peste ! Je ne me souvenais pas le moindrement du monde, ni de Nonotte, ni de tribunaux, et voilà que notre théologienne n'en a pas oublié le moindre petit iola. Brava, Irenneccia! puisque tu es si habile pour défendre les causes, lorsque mon père sera de retour, je t'en mettrai une entre les mains, qui ne sera pas très-facile ; si tu la gagnes, je te nomme comtesse à ma place.
— Je serai toujours ta sœur bien affeclionnée. Si tu veux que je plaide pour toi, commence dès à présent à m'informer de ton affaire pour que je puisse l'étudier et je porterai en compte autant d'écus que tu m'auras causé de nocturnes pensées, comme disent les avocats de pipa.
108 UllAMHt ET IRENE.
— Tu plaisantes, Iiène, mais ton pauvre Baldo parle sérieusement. Sache donc que j'ai dans le cœur de hautes et sublimes pensées que le monde considère pour bêtes et viles; ces pensées augmentent tacitement de jour en jour. J'en ai souvent parlé à mon directeur, mais il est perplexe, et il ne se décide à rien: il me dit d'espérer et de prier. Irène, j'ai besoin de ton aide et de tes conseils.
— En as-tu parlé à noire mère?
— Non ; que veux-tu? Je n'ose pas ; je crains beaucoup de lui faire de la peine et de l'exposer à la colère de papa.
— Mon Dieu! qu'as-tu donc dans la tête, Ubaldo? tu nie fais vraiment tembler : voyons, dis-moi ce que c'est, une bonne fois!
— Te souviens-tu, Irène, de notre pauvre grand oncle le camaldule, qui est mort si calme et si serein, après tant d'années passées dans la pénitence? Eh bien, en mourant il me dit : Tu vois comme on s'endort dans le Seigneur après la fatigue; mets ton éternité en lieu sûr, mon petit-neveu. Que i-ont tous les trésors, les honneurs et les plaisirs de ce monde en face de cette éternité? On trouve seulement dans le sein de Dieu le bonheur sans fin. — Depuis le moment où je vis mourir ce saint vieillard, les dangers du monde me font peur; je sens dans mon cœur une voix forte et véridique qui m'appelle continuellement à servir Dieu dans la sainte solitude des camaldules.
— Pardonne-moi, Ubaldo, si je t'interromps. Que la voix t'appelle au service de Dieu, c'est fort bien ; mais la seconde partie de cet appel n'est pas nécessaire. Tu peux te sauver dans le monde, il suffit pour cela de vivre en bon chrétien. Pense que tu es le seul enfant mâle de la maison, que papa te destine à la diplomatie. Moine? allons donc ! c'est une folie, Ubaldo ; une folie, te dis- je : n'y pense plus.
— C'est comme cela? En vérité, j'ai choisi un bon avocat! Est-ce toi, Irène, qui me tiens un pareil langage? ma foi, je m'attendais à autre chose! Voyez-vous?
— Prends cela en bonne part, Ubaldo. Tu me connais; mais je prévois une tempête qui t'emporterait, et alors qui en sera la plus malheureuse? notre pauvre mère! — La voilà, dira notre père, voilà cette bigote qui, au lion de me donner un
gentilhomme, n'a élevé qu'un misérable moinillon! voilà où conduit la superstition ! à la perle d'un malheureux enfant ! — Le monde ajoutera qu'une pareille éducation chrétienne n'est pas convenable pour les grands seigneurs qui, au lieu de devenir vaillants, instruits, aimables, spirituels et gracieux, tombent sous un capuce. Pour le monde, il vaudrait mieux tomber sous un nœud coulant.
— Ceci s'appelle raisonner avec les pieds et non avec la tête. Combien y en a-t-il qui sont élevés chrétiennement et qui pourtant ne se font pas religieux? Si Ion syllogisme valait quelque chose, les couvents regorgeraient, puisque une bonne et pieuse éducation ne manque pas eu Italie, même parmi les grands seigneurs; mais avoir le courage de rompre avec le monde, de se rendre pauvre et soumis, ce n'est pas là du pain pour toutes les dents : il faut que Dieu donne la vocation.
— Ce serait à merveille ce que tu dis là, si le monde prenait la peine de raisonner ; mais le monde est un fou qui, non-seulement raisonne avec les pieds, mais qui ne raisonne pas du tout, principalement lorsqu'il veut juger la vocation et surtout la vocation de quelque fils aine de grande maison, comme tu l'es. Quant à nous autres femmes, c'est bien différent, particulièrement s'il y en a plus d'une dans les familles, ou qu'elles scient un peu laides et avec le dos tant soit peu voûté. Les pères prennent alors en considération la modicité de la dot et celle du petit trousseau : une robe de bure, des pantoufles et bonsuir; la petite nonne est faite et bénie. Mais lorsqu'il s'agit de vous autres garçons, les papas n'entendent pas de cette oreille, mon bon petit frère. A te dire vrai, les deux pauvres filles de la charilé que la comtesse de Saint- Georges recueillit et qui étaient échappées aux massacres de Paris, ont réveillé dans mon âme une sainte envie, en me disant souvent tout le bien qu'elles pouvaient faire dans les hôpitaux aux pauvres soldats blessés et aux prisonniers.
— Parbleu, que tu serais donc une gracieuse petite nonnain! Penses-tu que papa consente à voir ton joli visage encaissé entre ces deux vilaines grandes ailes de chauve-souris, au milieu de ces bandeaux sut le front et sur les joues? Oh! que non, ma bonne Irène!
— Nous verrons cela, Ubaldo ; mais tu me garderas le se-
1 10 LBALIK) ET 1IIENE.
cxet, car je ne veux parler de rien avant deux ans et demi, quand j'en aurai dix-huit. Pensons en attendant à acquérir des mérites et à nous vaincre nous-mêmes. Demande à Dieu la giâce de pouvoir triompher de ta bouillante nature ; tu es trop impétueux dans tes désirs et lorsqu'une envie te roule dans la têle, tu te démènes comme le vent qui, se trouvant emprisonné, ne ce->se de souffler qu'après s'être ouvert un passage.
Voilà quels étaient les raisonnements de ces deux excellentes créatures qui étaient loin de prévoir toutes les épreuves que le monde leur réservait et quelle était la destinée qui attendait ces deux âmes si belles, si nobles, si confiantes dans l'avenir. Virginie les voyait grandir bons, purs et tendres et lutter ensemble pour lui donner des consolations; mais Lauretla était une épine cruelle pour son cœur; elle craignait de la voir donner dans le travers et la surveillait avec une assiduité incessante. Mais lorsque la malice part du cœur plutôt que de l'esprit, elle échappe à l'œil le plus clairvoyant, à l'œil même d'une mère. Lauretta se taisait et couvait sourdement dans la profondeur des ténèbres de son àme. Depuis plusieurs matinées, elle se faisait passer pour indisposée et ne descendait point à l'oratoire pour y entendre la messe. Elle se levait une heure avant midi et demandait à être accompagnée à la messe à Sainte-Thérèse. C'était presque toujours sa mère ellemême qui l'y conduisait avec plaisir en la voyant recueillie et lisant avec attention dans son livre d'Heures. 11 arriva que la comtesse fut prise par un gros rhume qui l'obligea à garder le lit pendant quatre ou cinq jours, et Julie conduisit Lauretta à l'église à sa place. Un jour, Lauretta dit, dans la rue, à la femme de chambre :
— Julie, après la messe je passerai à la sacristie, pour demander à M. le curé de me faire inscrire au petit habit du Carmel. Celte dévotion du scapulaire m'a toujours plu.
Le cœur de Julie sauta d'allégresse à cette demande et elle répondit :
— Mademoiselle veut-elle que je l'accompagne à la sacristie?
— Ce n'est pas nécessaire, répondit Lauretta; prie la sainte Vierge pour moi.
CHAGRINS ET MAI.MI.UItS.
Après la messe elle quitta son banc et entra à la sacristie , où elle trouva le Père en train de dire un bout de bréviaire.
— Voudriez-vous avoir la bonté de m'insrrire au saint seapulaire du Carmel ?
— Bien volontiers, mademoiselle. 11 y a tant d'indulgences que la personne qui meurt en le portant, si elle invoque Marie, a de grands secours dans le dernier eomliat contre l'ennemi.
En prononçant ces mots, le curé alla prendre le petit registre où sont inscrits les noms desagrégés etdcmanda à Lauretta son nom.
— Caroline; îépondit-elle.
— Le nom de famille ?
— Fulk.
— Vous êtes dcnc étrangère?
— Oui, répondit-elle, mais je suis née à Turin, sous celte paroisse.
— Quel nom! marmottait le curé entre les dents : je ne l'ai jamais entendu dans la paroisse; mais depuis quelques années, il arrive à Turin tant d'étrangers ! qui peut les connaître?
Pendant que le bon prè re écrivait, voilà le vicomte de Nardos qui entre dans la sacristie avec deux émissaires secrets desJacobins. Il s'avance derrière le curé sur la pointe des pieds et prenant Lauretta par la main :
— Monsieur le curé, dit-il, voici ma femme.
— Mon Père, aj<mta Lauretta, voici mon mari.
— Et voici les deux témoins, dirent alors les deux Français.
Tout aussitôt ces quatre personnages disparaissent de la sacristie. Le curé fut tellement surpris, qu'il resta longtemps sans pouvoir revenir de son étonnement. Lauretta, rentrée dans l'église, fil un signe à Julie, marcha vers la porte et revint à l'hôtel.
— Mademoiselle a été inscrite sur le registre? demanda Julie.
— Oui, répondit-elle sèchement.
— Oh ! que madame sera contente, reprit la bonne femme de chambre : quelle joie, quelle consolation pour elle!
i 12 UBALDO ET IRENE.
— Julie , ne dis rien à la maison, pas même à maman . Je veux lui donner moi-même la bonne nouvelle. Tu me le promets, Julie?
— Oui, mademoiselle; je le promets.