‹ Ubaldo et IrèneChapitre 15 sur 94 · XXXIV. — l'assaut de vado et de melogko · texte numérisé non relu

XXXIV. — l'assaut de vado et de melogko

A la pointe du large golfe de Tarente qui regarde l'intérieur de la mer Ionienne, la gracieuse Gallipoli se mire dans les eaux, de la pente d'une haute roche et se joint à un petit promontoire qui s'avance sur la plage au moyen d'un beau pont de douze arches. Les Grecs, qui savaient admirablement choisir l'emplacement des villes qu'ils voulaient fonder, ayant vu briller cette petite île comme un diamant au-dessus de cette plaine, prirent plaisir à y élever une cité nouvelle, ornée d'édifices publics et particuliers ; majestueux forums, basiliques d'une belle et noble architecture, fraîches et gracieuses fontaines, temples aux portiques sévères, longues colonnades <t autres superbes monuments. Considérant la beauté de la ville, la pureté du ciel qui la couvre, la calme limpidité de la mer qui la baigne, la douceur des zéphir? qui la rafraîchissent, la splendeur de ses édifices et l'aménité du site, ses fondateurs l'appelèrent la Belle ; Callipolis veut dire en grec belle citr.

Quoique les cités grecques de l'antique lapygie ne soient plus aujourd'hui que de pauvres bourgades, Gallipoli (c'est à présent son nom vulgairement corrompu) conserve encore une grande partie de son ancienne beauté ; après tout, le ciel y est toujours aussi pur, la mer aussi tranquille et la plage aussi féconde et aussi belle. Les palmiers de l'Ai-ie croissent spontanément sous ce doux climat, comme les figuiers de l'Inde et toutes les espèces de cactus qui embellissent la plage africaine, sa voisine et sa rivale. Là se trouve l'arbre à poivic et le caroubier, l'amandier et le figuier, le citronnier, l'orau-

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ger et le cèdre ; mais l'olivier est le roi de ces riantes contrées où il forme des bosquets, des bois et des forêts aussi touffues que celles des fiênes, des ormes, et des aulnes qui dominent les Alpes.

Tout le territoire de Gallipoli envoie son huile à la ville qui la reçoit dans des magasins creusés au bord de la mer, comme des lathonyes, dans les rochers. On a creusé dans ces cellules des excavations profondes en forme de grandes citernes, où l'on verse l'huile qui s'y clarifie et s'y conserve : la pierre de ce rocher est d'un grain si fin, si savonneux et si ferme que l'huile n'y pénètre point et ne filtre pas à travers ses pores; mais elle s'y engouffre comme le vin dans un tonneau bien cerclé : elle s'épure en y séjournant, si complètement qu'elle devient claire et limpide comme l'émeraude la plus brillante.

Dans la saison du trafic de cette denrée, il faut voir comment on embarrique l'huile, comment on l'amarine et avec quelle industrie on la fait grimper dans les navires. On introduit dans les cavités ou citernes dont nous parlons une pompe aspirante par où l'huile s'élève, comprimée par l'air, entre dans un très-long tuyau en cuir qui la conduit jusqu'au bord de la mer, et là elle se déverse dans des entonnoirs qui l'introduisent dans les barils. De sorte qu'on peut bien dire que, de cette douce terre de Gallipoli, l'huile coule de source et forme des fleuves qui, par cent embouchures, remplissent mille tonneaux.

On place les barils sur un plan doucement incliné, formé par deux lignes de poutres parallèles qui s'étendent au loiu et qui descendent jusqu'à la mer : ce chemin ressemble beaucoup aux rails d'une voie ferrée, sur lesquels les barriques roulent rapidement, se plongent dans l'eau et remontent à la surface. La plage est basse, sablonneuse et descendant tranquille jusqu'à la place où les navires sont à l'ancre. Les Gallipolilains s'avancent jusque-là dans la mer et poussent les barils au pied des navires, qui les prennent à bord, au moyen de la grue et les descendent à fond de cale, au-dessus de la carène.

On peut voir cette armée de barriques prendre la mer en longues files et danser sur les flots qui semblent se jouer sous

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elles, les poussant, les relevant ; on dirait d'une phalange d< dauphins, de thons ou de petites baleines, s'amusant follemen sur la ciète doucement ondulée de cette marée, autour de; tritons et des autres enfants d'Amphytrite, c'est-à-dire de ce; centaines de mariniers qui les dirigent, les conduisent elle: roulent sur le vert cristal des ondes, s'y mettant quelquefoi: à califourchon, comme les Glauques, les Amphyons et les Mélicertes que l'on voit dans les peintures grecques d'Herculanum, qui chevauchent sur les poissons ou quis'assoient dinsles conques marines, comme Vénus Galathée et les nymphes de Neptune.

Les citadins de Gallipoli s'assemblent en foule sur les mure de la ville, sur les créneaux du château, sur les cavaliers der bastions, sur les terrasses, sur les balcons et sur les toits desmaisons pour jouir de ce spectacle délicieux; ceux qui sont sur le rivage animent de la voix, en secouant leur mouchoii blanc, les jeunes marins qui à demi nus, semblent mener à l'assaut des navires ces nombreuses cohortes sillonnant le<flots. Les marchands comptent leurs barriques et les voient naviguant, par la pensée, jusqu'aux îles Britanniques; passant les détroits de la Baltique, atterrir dans les ports de la Suède, du Danemark et de la Norwége; arriver par le golfe de Fin lande à Pétersbourg, fournissant leurs huiles à ces terres arctiques, qui en sont privées.

Mais au milieu de toute cette joie, de ce mouvement industriel, de cette marine tranquille, de cette troupe de barils et de gens si bien ordonnée, voici venir tout à coup un groupe do vents qui se déchaînent sur le golfe paisible, qui bouleversent la mer et qui l'envoient, furieuse et rugissante, flageller ce rivage délicieux, maintenant couvert d'écume et bouillonnant sous l'impétuosité de ces lames, qui se brisent. Les barils, remplis de ce riche liquide, qui d'abord marchaient agiles et joyeux vers les navires, cédant au moindre mouvement des jeunes mariniers, se choquent et se heurtent maintenant et bondissent furieusement, cassant leurs cercles, ouvrant leurs douves, et s'engloutissent en causant la perte complète de leur contenu qui surnage surces flots moutonnés. Les pauvres marins sont éparpillés, poussés ou séquestrés,et ncpeuvent empêcher le désastre; les eaux qui, claires et calmes, leur at-

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teignaient à peine à la hanche ou à la poitrine, grossies et gonflées maintenant, les plongent vers le fond et les forcent à nager vigoureusement pour ne pas se laisser entraîner par les courants, les vortex, les gouffres et lestourhillons qui les menacent.

Sur la rive on ne voit que l'épouvante, on n'entend que des cris à l'aide; les harques accourent, les rames s'agitent; tout est incroyablement bouleversé. Ces tonneaux qui se heurtent, se choquent, se rencontrent avec fureur, semblent contenir l'esprit le plus ardent du vitriol, plutôt que la calme el placide liqueur de l'huile; on dirait de la chaux qui fermente, du soufre qui s'allume : c'est l'effet du soulfle furieux et puissant de Borée; c'est l'impétuosité de la mer qui cause ce changement si étrange et si peu naturel. Nous ne saurions donner une peinture plus vraie que celle que nous venons d'exquisser,uiï peu trop longuement, peut-être, pour parler des populations italiennes si tranquilles et si heureuses encore dix années avant la tin du siècle dernier, après une paix de quarante ans, sous des princes doux et cléments, avec des lois paternelles, de pures coutumes, des mœurs vertueuses, de pieux exercices de religion, de belles et joyeuses fêtes, d'une libre vie domestique, enfin, au sein des arts, du négoce et des charges faciles et bienveillantes du gouvernement des États de l'Italie. Tout allait pour le mieux sur cet archipel calme, brillant et limpide, sur lequel, comme les barriques de l'huile de Gallipoli, marchaient gaiement et fraternellement les populations, conduites à leurs heureuses destinées par le plus léger mouvement de ceux qui les dirigeaient.

Arrivèrent d'abord les nouvelles de France et de ses tempêtes furieuses; suivit le débordement qui tomba sur les contrées germaniques; puis l'envahissement du comté de Nice; puis la rupture des infranchissables barrières du Dauphiné et l'invasion de la Savoie qui troublèrent le ciel serein de 11 talie; mais lorsque les Italiens virent, l'année suivante, les Français qui, après avoir battu en Allemagne les armées an glaise, hollandaise, prussienne et autrichienne, s'étaient ren dus maîtres du Brabant, de la Hollande et des contrées allemandes en deçà du Rhin, s'élancer victorieux sur toutes les cimes des Alpes et jeter sur l'Italie desombres et menaçants

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regards : lorsqu'ils les virent, repoussés par la valeur piémontaise des sommets de Raus, revenir plus furieux qu'avant, envahir la rivière occidentale de Gènes, et, grimpantaudacieusement entre les gorges des Alpes Maritimes, déboucher sous Saorgio, l'emporter et se planter, fermes et menaçants, sur ces hauteurs; l'àme de ces populations italiennes commença à se bouleverser, à donner des marques de colère, d'épouvante, de haine, de douleur, d'espoir et de crainte; et ces peuples, si doux, si gais, si débonnaires jusque-là, se révoltèrent, ne parlèrent plus que des terribles malheurs qui menaçaient leur terre natale et ne pensèrent plus qu'à cela.

Tous les cœurs affligés et découragés se ranimèrent ; les Italiens levèrent la tête et montrèrent leurs visages enflammés lorsque, en 1795, les phalanges républicaines furent défaites par les Allemands et les Piémontais à Vado, à San-Giacomo et à Melogno. On se serrait la main joyeusement, en se disant :

— Dites donc, les amis ; quelle frottée ! Ces Croates, avec leurs moustacbes cirées, leurs chemises barbouillées de suif et ces Contagi (1) de Piémontais, viennent de peigner la république française, qui, de longtemps, n'aura pas besoin d'un coiffeur. Attrape-moi ça, mauvaise coquine, rosse du diable, toi qui voulais te jeter sur l'Italie pour faire l'amour avec nos jeunes gens ! Les Croates t'ont cassé le museau et t'ont fait rendre tout le sang des martyrs que tu as avalé dans tes orgies furibondes. Il n'est pas toujours fête, sais-tu bien? Ne pense pas que l'Italie soit un morceau facile à digérer; ce pain-là a la croûte assez dure pour te casser les dents et te démantibuler la mâchoire.

Et la populace qui, selon son habitude, ne sait pas garder de mesure, se ruait dans les cabarets et s'enivrait en portant des santés, tanlôtau généralissime Devins, tantôt au maréchal Willis, tantôt au général Colli ; dans les circonstances de la guerre, tout le monde fait l'entendu, pérore, commente, prédit; chacun se croit un plus habile stratégiste que les Montecuccoli et les Trivulce et il fallait voir comment tous ces sa-

(1) Les Piémontais ont toujours à la bouche le mot Contag' qui est une imprécation et une exclamatiou. Napoléon les animait toujours, au moment de l'assaut, en leur disant: — Allons, mes braves coulages 1 En avant. (L'auteur.)

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