I. 'ASSAUT PE VADO El [>E MLl.Of.MO. t
vants dirigeaient les mouvements, commandaient les au sajJs, ménageaient les surprises, ralliaient les bataillons, foi niaient les colonnes, assiégeaient les villes et soutenaient le* retraites!
— Voyons un peu, monsieur le savant, s'écriait, au bruit des verres et des brocs, Agostinn, le maçon, s'adressant au menuisier Ambrogio; dites-nous donc une bonne fois où est la bataille de Vado?
— Comment diable, la bataille? la veux dire ia ville du Vado.
— Vous voulez en savoir plus Ion? que l'archiprètre? il disait hier à maître Lorenzo et à maître Peppo, sur le pré de l'Église :
— La bataille de Vado est décisive. Les Français en ont été chassés de vive force; ils y ont perdu beaucoup de monde, tué par les batteries qu'on leur avait plantées sur la tête, et dans leur retraite ils ont abandonné beaucoup de canons et leurs bagages Les Allemands peuvent maintenant enfoncer l'armée rie Masséna, en la prenant par ses derrières. Donc, la bataille de Vado est un triomphe.
Voilà ce que disait l'archiprètre; et vous, monsieur l'ignorant, vous marmottez : Bataille! bataille ! Oui, monsieur : eh bien donc, dites-nous où se trouve votre Vado?
— Que sais-je moi? là-bas.... là vous m'entendez; on
sait ça...., Vado est un > forteresse de première classe. Si vous voyiez ! Des bastions, des casemates, des fossés, des contrefossés de tous les côtés. En faut-il, en faut-il pour la prendre !
Un muletier qui venait d'entrer dans le cabaret, demanda une fiasque de vin, de ce vin rude et épais, qui rendrait la vie aux mourants. Tout le monde lui cria :
— Vous, vous, qui avez voiture les voyageurs pendant un si grand nombre d'années; parlez nous de Vado; de la bataille: des Allemands
— Je vous dirai d'abord que ce petit doc'eur, qui vient de parler de la royale forteresse, ne sait rien du tout. Vado est une petite ville sur la rivière de Gènes, à l'embouchure d'un vallon par où on peut monter dans le Piémont.
-Y avez- vous été?
t 1S PBALDO ET IRT>E.
— Certainement; plus de dix fois.
— Voyez vous ça ! Croyez donc ce petit docteur de Sorbonoe! et San-Giacomo, c'est sans doute une, église de Vadu?
— Eli non, imbécile ! San-Giacomo et Melogno sont deux villages dans les montagnes par où on peut descendre en Piémont.
— Eh donc ! s'écria maître Bernardo, le tailleur, qui avait un nez ronge et spongieux ; eh donc! les Français, chassés par l'armée austro-sarde de Vado, de San-Giacomo et de Melogno, ne pourront plus descendre en Italie. Oh! les lâches ! avec qui pensaient-ils avoir affaire? Avec un Wallis, un Colli, on ne plaisante pas, per Bacco! l'un est un Allemand qui a tué tant de Turcs à Belgrade qu'il s'est fait faire avec leurs moustaches un matelas de six pieds de large et haut de quatre pieds; et Colli ! à Raus et à Tenda, il coupait en deux les canons des Français d'un seul coup d'épée!
— Vraiment ! mon Dieu ! s'écriait la femme de l'aubergiste, couper en deux des canons d'un seul fendant !
— Maman, criait à tue-tête, au milieu de tout ce vacarme, une petite fille à la mine éveillée : Qu'est-ce que c'est que ça, les canons?
— Ce sont des choses en bronze, avec un trou.
— Ah! oui, comme les macaroni de Naples qui plaisent tant à Mastrantonio ! La belle poussée, couper ça en deux ; je les coupe avec les dents, moi ; il lui faut une épée, à celui-là!
— Tais-toi donc, petite sotte. Les canons! Que la Madone nous en préserve !
— Vous ne les verrez plus jamais, dame Checca, dit alors maître Titta, le cordonnier. Pensez donc s'ils peuvent arriver, s'ils peuvent ! Les Français sont tous sans souliers, et ces mauvais diables voulaient venir en Italie pour piller tous les magasins de bottes, de souliers, de pantoufles et de sabots qu'ils auraient rencontrés et lever un régiment de cordonniers pardessus le marché.
— Bon ! bon ! s'écria Bernardo. Qu'il eût été beau, maître Titta, avec le grand vilain chapeau à cornes et le plumet rouge; plus le grand sabre aux talons! Le fort de la Brunetta se serait écroulé de peur en le voyant ainsi !
— Pas tant de plaisanteries,, monsieur le bavard ! sachez
L'ASSAUT DE VADO ET DR MELOGNO. U'.l
donc que si les Français sont nn-pie<ls et sans souliers, ils sont aussi sans culottes, comme on les appelle, sauf votre respect : ils lèveront idem un régiment de tailleurs.
— Tiens, tiens! ils voulaient donc descendre en Italie sans culoties? C'est vraiment là un datur omnibus pour étudier la géographie.
— Oui, mais ils descendent sans culottes pour prendre celles des Italiens. On dit que s'ils arrivent parmi nous, les Juifs de Gênes, de Turin et de Casale leur fourniront assez de pantalons pour habiller le mont Viso et le montGenèvre. En attendant, ces sans-culoties, pour se présenter décemment en Italie, se sont enveloppés dans les couvertures et dans les jupons des femmes qu'ils ont volées à Nice, à Monaco, à Vintimille, à Albenga, à Loano et partout où ils ont passé, et en ont fait des vêtements de toutes les formes, de toutes les couleurs ; on les prendrait pour des prismes ambulants.
— Ça, c'est vrai : nous avons vu quelques prisonniers qui ressemblaient absolument à des Arlequins, des Pantalons, des Bisognosi, des Truffaldini, et des Brighelli, tant ils étaient drôlement accoutrés avec ces couvertures et toute cette défroque féminine façonnée en pantalons.
— Tas de mauvais plaisants, dit alors un maréchal ferrant qui sentait son jacobin; oui, les Français sont drôlement accoutrés, comme vous dites, avec leurs couvertures et leurs jupons convertis en culottes ; mais ils ont dans les mains de bons fusils et leurs baïonnettes font de bons trous dans les ventres des Allemands qu'ils percent à jour ; leurs briquets entaillent un peu bien la culotte neuve des Piémontais et y font des accrocs, des fentes et des déchirures que tous vos tailleurs et toutes vos repriseusesne raccommoderont pas! Que savez- v^us, tas de clampins ! que parlez-vous de batailles, d'assauts et de tranchées? Les Français ont fait des prouesses prodigieuses à San-Giacomo ; ils n'ont été accablés que par le nombre. A Melogno, Kellermann a fait l'énorme boulette de n'y laisser que deux bataillons et le général allemand Argentau l'a repris avec cinq mille hommes de troupes fraîches, Masséna qui attaquerait sans crainte l'enfer et les retranchements de Satan, volait avec quatre bataillons de héros à la reprise de Melogno; protégé par un brouillard très épais, il se
fourra si près des batteries allemandes et avec tant d'impétuosité qu'il jeta l'épouvante parmi les artilleurs ; mais le s... brouillard qui l'avait d'abord favorisé, fut cause de son malheur ; son aile gauche, croyant attaquer l'aile droite d'Argentau, s'égara dans l'obscurité et se réunit au centre, de sorte que la droite de l'ennemi se trouva libre et faisant corps, en présentant le front, elle repoussa Masséna. Sdn-Giac>mo, qui ouvre le chemin de Savone, et Melogno, qui descend à Vado étant pris, le général Laharpe dut céder Vado aux Allemands et battre en retraite. lia perdu ses canons, n'est-ce pas? — Oui, messieurs; mais demandez un peu aux Allemands qu'ils tâchent de faire feu avec, je les en défie ! Avant de se retirer, les Français ont encloué vingt-deux canons et deux obusiers,
— Concombres! s'écria maître Agostino; quelles fraises sucrées! notre maréchal ferrant Taddeo sent son homme de plume! il nous crache des cujus à pleine bouche. Ne diraiton pas qu'il est l'aide de camp de Masséna et qu'il a assisté en personne au siège de Melogno, après avoir assommé un million de Croates?
— Eh ! non, messieurs, c'est lui qu'on a appelé pour enclouer les vingt-deux canons au pont de Vado, ajouta maître Bernardo ; c'est pour cela qu'il ne lui reste plus de clous dans sa forge, pas même de quoi ferrer un mulet.
— S'il n'en a plus, dit maître Titta, c'est qu'il les a employés tous au ferrement de ses jacobins ; ils n'ont pas de souliers et Taddeo les chausse comme ils le méritent en y employant toute sa ferraille.
— Comme dit le proverbe toscan : ferrar l'oche (ferrer les oies).
Le vin" avait rendu tous ces politiques très-bavaids et si chauds que s'ils avaient continué encore un peu sur qp piedlà, la plaisanterie aurait bien pu se changer en batterie et le sang eût coulé. Heureusement deux aveugles entrèrent dans l'auberge avec une mandoline et une viole d'amour. C'étaient deux vieux Vénitiens portant des perruques rousses et ébouriffées avec une petite queue en forme de crochet de boucherie ; l'un de ces braves gens avait une bosse énorme et l'autre boitait outrageusement ; sa bouche était fendue comme une vieille savate et s'ouvrait tout de travers avec la lèvre infé-
l'aS'JAJUT RE VADO tT DE MELOGNO. 121
rieure pendillante comme celle d'un roussin morveux. Ces deux hommes avaient pour guide un petit polisson en guenilles qui faisait la quête dans les po:lies des auditeurs tandis qu'ils faisaient de la musique, enlevant quelques mouchoirs, quelques tabatières et de l'argent, s'il en trouvait, car le petit gueux était très-adroit. Pendant que nos diplomates de cabaret étaient dans le feu de la discussion, Ambrogio, qui était un homme pacifique, se mil à crier :
— Soyez les bien-venus, mes petits aveugles : allons, allons; du courage : chantez-nous les chansons nouvelles :
La sovrana aquila arnica Verso noi riprcse il volo, E sul nostro amato suolo Sempie mai trionferà (1).
Les deux aveugles accordèrent leurs instruments et après avoir préludé, poussèrent ensemble un braiment si désordonné que lapetile fille de dame Checca tressaillit et se boucha les deux oreilles. Mais nos ivrognes se mirent à les écouter avec un recueillement et une attention qu'ils n'auraient peut-être pas eus pour des chanteurs de premier ordre, frappant la mesure sur la table et sur le plancher d'où s'éleva un nuage de poussière et accompagnant ce beau chant avec des claquements de doigts, pendant que maître Taddeo vidait son verre à chaque douzaine de mesures.
— En voilà de la musique! bravi! bravissimi , dame Checca; apportez une bouteille et deux verres : — Trionferà ! trionferà! si, si trionferà. Si Wallis charge ses canons avec ces couplets, ils remplaceront des boulets de trente-six qui feront fuir les Français bien plus loin qu'au delà de Vado ! au delàde Marseille ! — Trionferà, si, si, si , trionferà. —
Pendant que les peuples italiens redonnaient des ailes à
(1) Refrain d'une chanson populaire qu'on chantait alors dans la haute Italie, pour les victoires des Autrichiens. Nous tâchons de donner, tant bien que mal, la traduction de ce refrain :
Notre grand aigle souverain
Vient de reprendre sa volée
Sur notre terre consolée:
, ■ Son triomphe est toujours certain. [Le traducteur.)
122 DBALDO ET IRÈNE.
l'espérance avec les bonnes nouvelles de Vado et de Melogno, Lida, la bonne amie de Laurelta qui, depuis assez longtemps n'était pas venue la voir, d'abord, parce qu'elle l'avait toujours trouvée sourde à ses sages remontrances, et ensuite à cause des préoccupations et de l'incertitude dans lesquelles on vivait à la cour dans l'attente des événements, fut instruite des bruits sinistres, des tristes nouvelles qui parcouraient les antichambres royales sur le compte de son amie. Elle se décida à se rendre auprès d'elle pour la prier de renoncer d'un seul trait à ses idées sur la personne du vicomte de Nardos. Lida était pourtant à mille lieue» de soupçonner le crime que la malheureuse venait de commettre; elle pensait qu'il n'y avait là qu'un des caprices ordinaires de Lauretta et la croyait plutôt entichée que sérieusement éprise de ce Français. S'étant donc rendue chez elle, après les premiers compliments, Lida prit affectueusement la main de son amie et lui dit :
— Tu sais, ma Lauretta, que ton bonheur est le mien et que je te suis sincèrement attachée depuis longtemps. 11 est de mon devoir de prendre toutes les fois que je le pourrai, les moyens de t'être utile ou agréable. Deux amies comme nous doivent être en communauté de pensées et il ne doit point exister de secrets entre elles. Je te dirai donc franchement que j'ai entendu à la cour, quelques méchantes langues tenir d'étranges propos sur tes rapports avec un individu qu'on appelle vicomte et qui rôde autourde toi. Tu ne doutes pas que, danscette circonstance, comme toujours, je n'aie pris ton parti, en disant que tu es assez raisonnable et bien plus qu'on ne ;e dirait à ta vivacité qui te fait passer, pardonne-moi de te le dire, pour une personne étrange et bizarre qui tientà se singulariser. Mais moi qui te connais à fond, je sais que c'est un effet de ton tempérament nerveux et sanguin.
Pendant que Lida parlait ainsi, la main de Lauretta que son •amie tenait serrée dans les siennes, tremblait, se glaçait et suait tour à tour; tout à coup, la lui arrachant avec brusquerie et repoussant d'un mouvement rapide une de ses boucles derrière l'oreille, Lauretta se mit à dire avec une colère mal retenue :
— Il faut donc que je sois un personnage bien important
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pour que vos magnats et vos tnagnatesses de la cour se mêlent ainsi de mes affaires ; mais le sort m'a donné en vous un excellent avocat pour prendre ma défense. Depuis que vous trônez à la cour (elle eut un petit accès de toux), je croyais être entièrement sortie de votre mémoire; je vois avec plaisir que je m'étais trompée et que non-seulement vous êtes un bon avocat, mais que vous êtes aussi devenue professeur de physiologie et que vous connaissez parfaitement les tempéraments nerveux et sanguins. Permettez-moi toutefois de vous dire que vous feriez aussi bien, ainsi que les grands de la couronne, de me laisser tranquille au milieu de mes extravagances.
— Non, répondit avec calme et en souriant Lnla; non, Lauretta : tu ne dois pas prendre l'air fâché avec ton amie qui t'aime et qui te parle pour ton bien. Je le dirai donc que l'autre jour, Leurs Altesses le duc de Montferrat et le ducd'Aoste, en entendant quelques dames et plusieurs chambellans, parler des folies que fait le vicomte lorsqu'il chevauche, dans le Valentin, à la portière de ton carrosse, Leurs Altesses, dis-je, daignèrent répondre :
« Nous sommes contrariés que cetle noble demoiselle soit rendue la fable de la ville à cause d'un aventurier. »
M étant permis alors de dire avec quelque chaleur que le vicomte était connu pour un noble gentilhomme fort riche, les deux princes me dirent en souriant :
« Lida, la croix de Saint-Louis pleure sur celte poitrinelà; nous savons bien de quelle croix on devrait le marque) au front et d'où vient cet argent qu'il jette à tort et à travers dans Turin. »
J'aurais bien voulu riposter et la langue me démangeait par l'envie que j'avais de dire à Leurs Altesses quelques-unes de ces bonnes choses que tu m'as racontées il y a trois moismais la duchesse de Chablais, ma maîtresse, me regarda de travers et les mots rentrèrent dans mon gosier.
— Je suis on ne peut plus sensible à tout l'intérêt que l'on veut bien me porter! Vraiment, les jeunes princes sont mille fois trop bons! Mais savez-vous, Lida, ce que signifie tout cet aimable empressement? Nous le comprenons parfaitement, nous, sans aller à la cour. Le nom de Français est devenu, pour