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la maison de Savoie, un morceau amer et empoisonné. Si au lieu du vicomte de Nardos, il s'agissait de quelque baron de Slaremberg, de Staremhoffen, de Staremfurt, je vous affirme qu'il pourrait chevaucher à ma portière, entrer dans ma loge à l'Opéra et me conduii e à la messe, à la grande satisfaction de Leurs Altesses!
— Que dis-tu là, mon amie ? Tu prenJs la chose de travers. 11 ne s'agit ici ni de Français ni d'Allemands: il y va de ton honneur, de l'honneur de ta famille.
— Oui, oui ; à cause du traité de Valenciennes, on ne pense plus à présent qu'aux Allemands : le salut de l'Italie, la sauvegarde du royaume de Sardaigne, notre béatitude enfin, doit nous venir de ces sales graisseux qui répandent une odeur si suave que, lorsqu'un de leurs bataillons passe dans Dora Grossa, il laisse après lui une telle puanteur, qu'il faut fermer portes et fenêtres pour ne pas en être empesté.
— Lauretta, tu as le nez trop délicat : cependant il me semble que les haillons, les guenilles, les chiffons de ces vilains sansculottes jacobins qui sont sur les Alpes, ne doivent pas sentir tout à fait l'eau de rose
— Fort bien! ils sont déchirés, nu-pieds et en loques: mais ils sont vaillants, énergiques et propres
— Certes, ils doivent se papilloter devant la glace, peigner leur moustache et se laver trois fois par jour à la pâle d'amandes et au savon musqué !
— Peut-être; mais encore, ils ne se barbouillent pas de graisse, de lard et de suif, comme vos Croates, qui en induisent leurs chemises, leurs moustaches et leurs queues. Le cœur me lève rien que d'y penser ! pouah ! Lida, changeons de discours.
— Pas avant de t'avoir fait observer que les officiers autrichiens sont tous de Irès-nobles familles, aimables, bien élevés, tiès-instruits, sortant des universités de Vienne, de Prague, de Presbourg, d'Olmutz, et d'autres grandes et riches villes de l'Empire; que beaucoup d'entre eux parlent parfaitement l'italien et le fiançais; qu'ils sont excellents musiciens, beaux danseurs, peintres agréables et tout aussi polis et courtois que les seigneurs italiens et français, sans en avoir l'orgueil et la vanité fanfaronne.
l'assaut de vado et de melogno. 12^
— Bravo, Lida ! Vous devriez épouser le colonel Uckassovich, qui est, dil-on, la coqueluche de la cour; qui fait faire à son cheval de superbes courbettes dans les allées de l'arsenal : c'est dommage que ses moustaches cirées, tortillées et dont la pointe menace de lui crever les yeux, ressemblent tout à fait aux tenailles du scorpion!
— Tu sors de la question, Lauretta, et je voudrais te ramener à notre point de départ, en te priant, en te suppliant, en te conjurant de prendre garde à toi et d'apprécier les conseils de ceux qui t'aiment en faisant voir au vicomte qu'on ne fait pas impunément l'amoureux de carrefour et le troubadour de croisée avec les nobles tilles italiennes. Tu retrouverais la paix, tu rendrais la tranquillité à ta mère qui souffre tellement qu'elle fait peine à voir, car je la trouve cruellement changée. Pense, ma Lauretta, que ton père sera bientôt de retour de Venise et tu sais que le comte d'Almavilla n'est pas homme à supporter que sa fille devienne le jouet d'un individu qu'aucun des nobles émigrés français ne connaît, pas même de nom.
— Que n'est-il déjà de retour, mon Lièi e ! il n'est pas homme à supporter, au contraire de ce que vous dites, que les oisifs et les imbéciles se mêlent de ses affaires de famide. Si la cour veut faire la maligne ; qu'elle la fasse ; c'est son ancienne habitude. Je vous dirai, à vous qui êtes devenue une très-noblissime grande dame, que si vous voulez continuer à me considérer comme votre amie, vous ayez à me laisser en paix prendre soin de mon honneur et de mes affaires. Vous autres puritaines, vous êtes toutes d'une même trempe; vous occupant des affaires d'autrui et ne prenant pas garde aux vôtres.
Pendant que cette étourdie repoussait avec tant d'aigreur les bons conseils de son amie, on entendit sous les fenêtres de l'appartement, qui donnaient sur la rue, le piétinement contenu d'un cheval et trois petits coups de cravache : à ce signal Lauretta se leva impétueusement et, sans dire adieu à Lida, elle s'élança sur le balcon.
La jeune fille s'en allait toute triste de l'entêtement de Lauretta, lorsqu'elle rencontra Julie, qui la salua respectueusement en lui demandant :
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— Vous venez de chez mademoiselle? si vous saviez comme elle est changée en bien depuis quelque temps ! elle est toujours sérieuse, retirée, elle parle très-peu, elle ne lit plus ces
livres vous savez bien? autrefois elle n'était jamais
contente de sa coiffure : partage par-ci, crêpe par-là ; bouclemoi à laPompadour non, àlaSévigné mais non, à la
Dauphine! — Je veux ces nattes à trois brins; tourne-les mieux que cela ; passe-les sous l'oreille : pas comme ça, sotte ! — Il y avait de quoi devenir- folle, pour une pauvre femme de chambre. A présent, lorsque je la coiffe, elle ne dit mol : je l'habille ; elle ne gronde plus pour la couleur de sa robe, pour l'assortiment du ruban, pour la pose des dentelles et pendant que je lace son corset, je sens son cœur qui bat comme un marteau ; quelquefois elle tremble tout à coup ; elle rougit comme le feu, puis elle devient toute pâle : mais toujours tranquille, se laissant tourner et retourner comme une poupée de carton. Jamais ellen'a été si calme et j'en suis enchantée. Ces jours derniers elle a été un peu indisposée et elle se levait plus tard : mais ne pouvant pas descendre à la chapelle pour la messe, voyez ce changement ! elle se faisait conduire sur le midi, à Sainte-Thérèse où elle lisait dans son livre de messe sans lever les yeux. Elle a même fait ces joursci un si bel acte de dévotion, mais si beau, mais si beau, que j'en remercie la sainte Vierge, et lorsque je pourrai parler, tout le monde en sera joyeux ; mais mademoiselle m'a cumulande de n'en rien dire même à madame la comtesse ; Julie ne parlera pas, quand le monde devrait en tomber ! Eu somme, dona Lida, il y a dans mademoiselle un changement si subit, que la vieille Prassede a peur qu'elle ne se tasse religieuse. Qu'en dites-vous, mademoiselle ?
— Toutes ces bonnes nouvelles me font plaisir; mais comment est-elle avec sa mère ?
— Eh! vous savez. ... elle ne lui parle jamais dans
les familles, cela arrive quelquefois : une certaine lettre
une remontrance in caméra caritate : mais vous connaissez mademoiselle Lauretla; elle n'aime pas les remontrances : pourtant cette fois, cela a amené sa conversion : Lauretta n'est plus Lauretta.
— Bien, bien : je m'en suis aperçue tout à l'heure en
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causant avec elle : c'est une singulière dévotion ! Adieu, Julie.