XXXV. — LES IOZ7.1 DO PALAIS DOG*L
Un an avant l'époque de sa mort, pendant que le grand -duc Ferdinand était à sa villa de Poggio-lmperiale, près de Florence, on lui rapporta qu'un riche banquier venait d'acheter une délicieuse maison de campagne située sur un petit tertre, à quelques milles de la ville. On décrivait le beau jardin, les fontaines, les allées longueset ombreuses, les bosquets et toutes les autres beautés dont ce séjour était rempli ; mais on s'extasiait sur la magnificence du palais, de ses peintures et de son riche et élégant mobilier qui était, disait-on, une merveille. Le prince, dans une belle matinée de septembre, donna ordre qu'on attelât de bonne heure et, montant en voiture, il dit au piqueur de prendre le chemin de la villa du banquier.
Cette prompte décision qu'on n'avait pu prévoir ne permit pas au maitre d'hôtel du prince d'avertir le propriétaire et le grand-duc devait sans doute le prendre à l'improviste. Cela arriva en effet. Un jardinier qui travaillait à une plate-bande, voyant arriver beaucoup de voitures précédées par un courrier, courut vers son maître et lui dit :
— Le grand-duc arrive à la villa.
La veille au soir le banquier avait justement donné une fête magnifique à plusieurs seigneurs florentins et étrangers qui, s'étant couchés très-lard après le bal, étaient encore presque tous au lit, dames et cavaliers. A l'annonce de l'arrivée du ^rand-duc, le banquier, qui était homme d'esprit et de monde, ne se troubla point et, pensant avec raison que le prince voulait visiter sa propriété en manière de curieux passe-temps, il se hâta de passer dans toutes les chambres dises hôtes, éveillant les donneurs et leur disant de se tenir assis dans leur lit, il ajouta:
12* UBALUO ET IRENE.
— Faites-moi le plaisir de vous tenir tranquilles; le grandduc vient visiter vos chambres.
11 ferma tous les rideaux des lits et fit ouvrir toutes les croisées pour donner de l'air ; puis donna des ordres au maître d'hôtel pour qu'il fît préparer un bon déjeuner, et s'en aha tranquillement au-devant de Son Altesse aussi calme que s'il se fût attendu depuis longtemps à l'honneur de cette visite.
Le grand-duc fut d'abord introduit dans un joli petit salon du rez-de-chaussée d'où on le conduisit visiter les parterres, le bosquet, la serre et les autres délices qui entouraient le palais ; on rentra enfin dans la maison et le prince monta de larges et brillants escaliers de marbre et se prit à parcourir de longues enfilades de chambres où il trouva à louer les peintures, les statues, les tapisseries et tous les meubles aussi élégants que commodes, admirant la parfaite intelligence et le bon goût des tapis, des portières, des rideaux, des tentures, des colonnettes en bronze doré empanachées de riches cimiers, des couronnes, des garnitures, des embrasses et de tous les autres ornements.
Pendant que le grand-duc s'arrêtait devant les lits dont il admirait la belle disposition, les dames qui étaient sous les rideaux sentaient battre leurs cœurs, et leurs visages se couvraient d'une sueur glaaiale et d'une rougeur brûlan'e; elles craignaient à chaque instant que la curiosité ne le portât à écarter les rideaux, mais elles ne réfléchissaient pas qu'il n'arrive presque jamais que les princes lèvent les voiles pour examiner ce qui se passe dessous : elles auraient pu n'avoir aucune crainte. Api es avoir examiné à l'aise les chambres à coucher, le prince en sortit sans soupçonner le moins du monde que dans presque tous ces lits étaient couchés des seigneurs ri des dames sous le voile léger de ces rideaux de mousseline et de soie. Après avoir déjeuné, le grand-duc remercia le banquier de son bon accueil, lui fit compliment de son acquisition, remonta en voiture et partit. Le fait de la prompte et adroite manœuvre du banquier parvint bientôt à l'oreille du prince qui l'admira et loua hautement sa finesse et son esprit d'à-propos, riant de bon cœur des transes qui avaient dû tourmenter les personnages cachés sous les courtines soyeuses.