I. ABBE TEjrroni ET LE S10R ZANF.TTO
et d'ancien serviteur de sa Sérénité, je dois dire, oui, je dois dire que le sénat très-puissant, s'il ne prend pas ces précautions dont vous parlez, avec tout le respect, bien entendu '.c'est parce que, véritablement, depuis la grande paix de 1718 faite par Morosini. le Péloponésiaque, la Seigneurie a toujours élé si tranquille, qu'excepté les petits mouvements de 1762 et de 1780, dont on se souvient à peine, le calme a continué comme sur une mer de lait ; on n'a donc pas songé beaucoup à repeupler l'estuaire de flottes, ni à ravitailler les forteressede Pescbiera, de Legmgo, de Palmanova, de Zara, de Cattaro et toutes les autres de terre-ferme et du littoral. L'armée n'est plus composée que d'une petite troupe d'Lsclavons et de bombardiers qui fument leurs pipes l'hiver au soleil et qui, l'été, fout la sieste sous l'ombrage des figuiers et des vignes qu'on a plantés sur les remparts, convertis, ainsi que la place d'armes, en courtils, en breuilset en vergers, en sorte que, au lieu de voir dans les canonnières des fauconneaux, des bombardes et de gros vilains canons, on y voit des ceps de vigne avec leurs pampres couverts de beaux raisins; des pèches rouges et parfumées. Les courtines sont dépavées, les cordons sont tombés, les cavaliers s'effondrent et on a semé du blé et de l'avoine dans les fossés. Que voulez-vous donc, mon ami respecté? Que laSérénissime se mette en frais et fasse des dépenses folles pour armer sa neutralité ? Psitt ! à d'autres ! les trésors de Crésusn'ysuffiraient pas ! diantre '. est-ce que la Seigneurie sème les sequins et pensez-vous qu'il en pousse comme des citrouilles! mais, mon cher Tentori, prenez garde à vos paroles: avant de parler des choses, il faut les connaître: et puis...
— Et puis, et puis ! que me parlez-vous du trésor, mon cher Zarietln?Le trésor doit être plein à déborder, vu l'a dépense qu'on fail. Depuis la mort du dog^ Paul Renier, pendant la durée des huit jours que les électeurs passèrent enfermés dansle pal lis, pour élire notre S>rénissimeMinin,on dépensa, savez -vous combien ? en pain, vin, huile et vinaigre, 20,421 livres; en poisson 24,510 : en viande, volaille et gibier, 20,360 ; en saucissons, cervelas et jambons, 3,080 ; en confi lures et chandelles de cire, 47,660; en vins généreux, cafés, sucre, 63,Si5 ; en fruits, fleurs et assaisonnements, 6.3 M; en II. 3*
56 nui do et irène.
ustensiles de cuisine, bois, charbons, 31, Sol ;en harnais loués et gâtés, 41,024; en menus frais, 108,910; pour les cure-dents, 25 livres.
— Miséricorde, quelles bouches ! quelles ripailles ! l'air du Dogat réveille l'appétit!
— Ce n'est pas tout, cher Z.inetto, vous devriez dire : — quels nez! — Dans ces huit jours on dépensa en tabac, 4,93 1 li vres; en cartes à jouer 200 livres ; pour d'autres petits jeux de salon, 006 ; en bonnets de nuit, 506; en bas et bourses de soie noire pour renfermer la queue, 64 ; en tabatières, 3,067 : en peignes à la royale pour le toupet et à bonnet, 2,150 ; en essences de roses, de lavande, de vanille et en rouge, à farder, 182 livres. (Mutinelli, Archives de Venise, année 1789: chapitre : Dépenses faites après la mort du doge Renier )
— Mon cher abbé, vous me faites tomber de surprise : si on faisait des doges chaque deux mois comme à Lucques, adieu le trésor !
— Vous voyez donc, sior Zanello, qu'en comptant d'après un autre Barème, je crois que la Sérénissime a encore assez de bien au soleil pour soutenir sa neutralité armée, comme elle le fit, par le passé, dans les occurrences de 1735 et de 1743, ce qui lui valut sa liberté et sa sûreté. Considérez d'abord, mon bon Zanetto, que la république est la maîtresse de la sixième partie de cette belle Italie ; qu'elle gouverne quinze millions de sujets ; que dans les États de terre ferme seulement, elle compte plus de vingt villes très-florissantes et bien peuplées; trois mille cinq cents communes, riches en fortes terres produisant toute sorte de céréales, de fruits et de bétail, et qu'elle l'emporte en arts et en industrie sur les plus belles contrées de la basse Italie; toutes les frontières de ses provinces sont fournies de royales cit, nielles, de places fortes; défendues par des montagnes, des fleuves, d> s lacs, et par la mer, gardées par d'inexpugnables foitifications bien munies., quoique, depuis soixante-dix-huit années de paix, quelquesunes de ces forteresses aient été un peu démantelées par le temps et un peu dégradées; la Seigneurie a assez d'ingénieurs, d'architectes et de constructeurs pour les rémettre en état de soutenir les sièges les plus longs et les plus impétueuses attaques. Quant aux milices, je suis entièrement de voire
L'ABBÉ rKNTORI BT I.E SIOK ZAM.TT0. 27
avi- : certes, avec cinq mille fantassins répandus dans les places de terre ferme, elle ne pourrait tenir lète à l'armée française, s'il prenait envie à celle-ci Je venir l'attaquer, comme elle l'a fait en Savoie et comme elle menace de le faire en Piémont ; mais Venise a dans les îles, en Dalmatie et en Albanie une garnison de dix-huit mille hommes; ce nombre serait petit, si en ne tenait pas compte des chevanlégers et des voltigeurs esclavons et albanais, qui sont des gens intrépides, agiles, hardis et guerriers, aguerris dans des escarmouches continuelles contre les Turcs. Quant aux troupes italiennes, la Sérénissime peut mettre sous les armes, quand elle le voudra, ce qu'on nomme les Cernes ou milices de campagne, la fleur de la jeunesse robuste et belliqueuse des montagnes de li Carniole et du Frioul, dont vous n'avez jamais vu de plus beaux grenadiers ; et les montagnards des Alpes du val de Brenta jusqu'aux vallées bressane et hergamasque, race forte, brave et ardente rajoutez-y les paysans du Trévisan, du pays de Keltre, de Bellune, des collines euganiennes, bérices et véronaises, avec les gens dos plaines de Polésine, de l'Adige et des bourgs et hameaux au do la du Mincio, et vous me direz, mon beau Zanetto, si Venise peut former une armée complète capable de résister à quiconque voudrait aller se fourrer dans un semblable guêpier. Je ne parlerai pas des vingt-cinq condottieri d'Arme, grands seigneurs et hommes de guerre, qui doivent, en vertu des privilèges que leur accorde la république, commander cent cavaliers équipés, armés et montés à leurs frais, ce qui ferait deux mille cinq cents sabres dégainés pour la défense de la Seigneurie, lorsqu'elle les appelle. Elle a dans ses ports cinquante vaisseaux; elle en a d'autres dans l'arsenal qu'on peut lancer au besoin ; elle a des matelots tout prêts, des poudres, du soufre, du nitre,des boulets, des engins de guerre ; l'arsenal en regorge. Depuis les \ictoires de l'Ems, tout cela attend de nouveaux amiraux, émules des Dandolo, des Morosini, des Barbarijo, des Pesari et des Lorédan. Je ne dis rien du trésor de la Seigneurie : elle perçoit annuellement neuf millions; dans ces temps de longue paix on n'a eu garde de les dépenser ; c'est un riche dépôt qui peut faire face à de grands frais : on peut augmenter les impôts, il y a des citadins très-riches, lidèleset
2S lUALDO F.T IRF.NF..
qui aiment ardemment la patrie ; dans des circonstances extraordinaires ils ne l'abandonneront pas (1).
— Dommage, mon cher Tentori, reprit la perruque, dommage que vous ne soyez pas du consegio des Dièse, car vous venez d'étaler une grande politique; mais croyez vous en savoir plus long que l'excellenlissime Sénat, qui jugea propos de s'en tenir à la neutralité desarmée ? un de ces grands savants de Cà Pisani, de Cà Zustinian, de Cà Grimant, de Cà Erizzo, de Cà Doltin, de Cà Mocenigo et de Cà Morosina peut aller se coucher en présence de votre politique superlative ! Peste ! à vous entendre parler de l'État, on dirait absolument que vous êtes le quatrième inquisiteur, avec Paolo Bembo, avec Zacfaarie VaJaresso, avec Camillo Bernardin Gritli; ou bien un ministre, un ambassadeur à l'Étranger, à la place d'Alvise Quirini, d'Andréa Fonlana, d'Antonio Cappello, de Rocco San-Fermo, de iNicolo Venier (2), et d'autres h;ibiles et tiès-
(I) L'évidence a démontré combien le trésor de la république était florissant. Les citoyens nourrirent pendant div-huil mois, lors de l'invasion française, celte armée dévorante qui, non contente de voici au moyeu de ses commissaires, les trois quarts des provisions de chaque jour, imposa des tailles de plusieurs millions : confisqua l'or et l'argent des églises et des riches particuliers qu'elle dépouilla et commit une infinité de vols, de concussions, de rapines, que c'en était un Jé.uge universel. Néann oins, le trésor de la république pourvut largemeut les ville? dévastées par l'avide cupidité des Jacobin?. A Vérone, qui fut la plus abîmée, le trésor donna 2,070.026 ducats; à Brescia 200,010; à Padoue 800,781; à Vicence 52,33i ; à Créma 21,000; à Feltre 7,600; à Trévise, Belluue, Pordeuone, Ceneda, Cadore. 21.026; à Civile du Friuli 4,000; à Oderzo 5,000; à Asolo 10,000; à Conegliauo 39,000; à Bassano 7i, 976 ; plus, 295,034 ducats pour d'autres besoins, tout cela pour fournir en partie aux besoins de i'armee française. Qu'on ajoute que les Français, entrés dans Venise sous le masque de i'amitié, saccagèrent l'arsenal d'une quarantaine de millions, et le port de Corfou fut dépouillé de plus de 8 millions: ces sommes dépassèrent de beaucoup les dettes de l'État. Les trésors qui furent volés dans le pillage des particuliers, en or, argent, statues, tableaux et pierres précieuses; les impôts écrasants dont on les accabla; la dévastation de leurs villas, de leurs jardins, de leurs greniers et de leurs caves; les dégâts que l'armée fit dans les terres où elle campa, où tant de batailles furent livrées; toutes ces pertes sont démesurées. Que cela soit dit sans démentir l'illustre Fabio Mutinelli .qui , dans ses Mémoires historiques, que nous n'avons vus qu'après avoir écrit ces chapitres, démontre combien, dans les dernières années, le gouvernement vénitien a été négligent; mais nous disons ceci pour démontrer à notre tour combien cette république était encore puissante, si elle avait voulu s'armer en temps opportun.
■1 Les inquisiteurs et le* ambassadeurs étaient alori vénitiens. (L'auteiw.)
L ABBÉ TENTOltl ET LE SIOH ZANETTO. 2v
adroits légats de la Sérénissime, à Pétersbourg, à Paris, à Vienne, à Londres, à Madrid, à Turin
— Assez, sior Zanetlo ; la plaisanterie est trop longue et j'aime les choses expéditives. Puisque vous nous nommez tous ces hommes supérieurs, je pourrais vous en nommer plusieurs autres qui s'étonnent et se signent en voyant la manière de procéder, siinsensée, de nos excellentissimes ; ils disent et ils soutiennent que si la république en avait agi de la sorte, lorsque l'Allemagne, la France, laCaslille,Naples, la bohème et l;i Hongrie la menaçaient de tous les côtés, elle aurait été engloutie dans la lagune, même avant que presque toute l'Europe se fût levée contre elle dans la ligue de Cambrai. Après ce fameux coup de marteau qui lui étourdit la tète, elle eut pourtant assez de cervelle pour se conduire de manière à faire trembler tous les princes d'Italie, tout en gardant sa neutralité, parce qu'elle était armée; .et dans les guerres entre la Russie et la Porte, dans les dissensions entre les maisons d'Autriche et de Bourbon, Venise soutint si bien sa dignité, que les ambassadeurs de ces trônes sublimes venaient la caresser pour qu'elle semontiàt tout à fait neutre, ou pour qu'elle penchât en faveur d'une cour qui, aidée par elle, se serait crue invincible. Et maintenant, mon Zanetto, elle se tient sur son nid et couve ses œufs! — Qu'elle couve donc, mais elle verra, ou bien c'est nous qui le verrons, quelle espèce de paladins sortiront- de la coquille pour la défendre contre les hordes jacobines !
— C'est bon, c'est bon : si elle couve, reprit Zanetto, il en sortira quelque chose de bien, car elle couve par la têle, comme Jupiter, qui donna naissance à Minerve tout armée.
— Je vois dans Venise, mon cher ami, certains museaux qui doivent avoir été couvés par la révolution ; et je ne \oudrais pas, Dieu m'en préserve ! qu'ils donnassent à la Scrénissime à couver des œufs de basilic et de vipère. En vérité, je vous le dis, ces gens-là ont un visage d'un mauvais augure et de malencontre ! Ils se promènent librement au milieu du peuple et ils jettent l'argent à tort et à travers. Tous les peintres ont de l'ouvrage ; ils font, tous, les portraits de certains Savi du conseil, et principalement, de quelques-unes de nos nobles dames ; ces portraits sont payés gi asseiueni ;
30 l BALDO 1.1 IRENE.
on les envoie hors de Venise sons les cachets, d'abord, de monsieur de Jacobi, agent de la république française, ensuite, de monsieur Lallement, ministre plénipotentiaire de la susdite république. Où vont ces portraits? en France, pour sûr. Pourquoi faire ? ces diables de Jacobins le savent seuls : peut-être est-ce pour faire l'amour avec eux ?
— Qu'en savez-vous ?
— Je le sais, parce que les peintres me l'ont dit ; ils m'ont dit qu'ils ont donné des séances à ces seigneurs et à ces dames pendant la nuit ; je sais qu'ils le faisaient en cachette et, pour que la famille n'en sût rien, ils allaient cbi z le peintre. Je vous dirai aussi que ces étrangers s'écrivent des lettres en secrei ; je vous dirai qu'ils se réunissent nuitamment dans certains endroits solitaires, du côté de Saint-Siméon le Grand, où Argus lui-même ne pourrait les voir ; Goldoni, qui en savait long, dans sa comédie des Femmes curieuses, nous donne la description de certains emblèmes qui appartiennent aux Francs-Maçons. Mais
— Mon cher Tenlori, à ce que je vois, vous êtes un familier des inquisiteurs ?
— Et peut-être y vois-je plus loin qu'eux ; je n'ouvrirais pas la bouche, si je ne savais pas à qui je parle : mais vous êtes discret et vous comprenez que je ne parle que pour le bien de la ehose. J'ajoute même, qu'il y a eu des ingénieurs français qui ont levé le plan de l'arsenal avec ses aboutissants. du château San-Piero, des approvisionnements de Malamocco et de tout le palais dogal, depuis les Pozzi jusqu'aux Piombi, le pont des Soupirs et tous les cabanons de la Bertolda, de la Liona, de la Forte, de laZmgariola (I) ; on a fait le relevé" des prisonniers ; on connaît tous les petits escaliers secrets, les passages couverts, les trébuchets:on connaît tout, vousdis-jc
— VA pourquoi cela ?
— Parce que. Oh ! vous ne voyez pas, vous, le dessous des cartes, les menées des malintentionnés ! Je les vois bien, moi, et depuis longtemps. Ces étrangers ont pris la liste de tous les gondoliers du Canalazzo, aux trajets du Lion blanc, de Lizza-
(I) Prisons du palais. On nous a dit à Venise que quelques-unes d'entre elles
avaient perdu leur nom; mais nons !,,; avons trouvées toutes avec leur? anciennes appell [L'auteur.)
L*ABBË TENTOBI 11 11 S10B ZANETTO. 31
fusina et de toutes les rives de Venise; des mariniers de l'usina, de Mestre.de Chioggia et de Murano: on a pris en note les couvents les plus riches, les maisons les plus opulentes, les noms des principaux banquiers et des premiers négociants. Que signifie tout cela ? El la Sérénissime se carre dans sa neutralité désarmée ! savez-vous combien de Jacobins se promènent en Merceria, sur la place de Saint-Marc, sur le <]'iai des Esclavons et sur le pont de 1 1 i a 1 1 < • ?
— Mais les trois inquisiteurs ont les yeux ouverts ; il faut un passe-port, une carte de résidence dans la métropole ; les aubergistes, les hôteliers, les loueurs de garnis doivent, sous peine d'une grosse amende, signaler les étrangers qui demeurent chez eux.
— Fort bien ! mon pauvre sior Zunetto, que vous êtes simple sur certains points ! ces gens-là sont entrés dans Venise sous le chapeau des patrons de barque, des gondoliers, ries rameurs, couchés sous le Felze (toit de feutre qui couvre la cabane des gondoles), et, le dirai-je '.' sous la livrée de certains gros seigneurs, membres du conseil desSavi : beaucoup d'entre eux ne couchent pas dans les hôtels ni dans les auberges ; mais ils vivent caches dans les palais, du côté des Frari, de San- Polo, de Rialto, de Saint-lsaïe, de Canal Regio et même dans certains monastères, à l'ombre du cloître. Ne croyez pas que ce soit la faute des moines, au moins ! c'est la faute de l'Excellence A., de l'Excellence R.,qui les y fourrent d'autorité, en qualité d'bôtes dévots. En attendant, ces individus sèment et répandent à mains ouvertes les maximes les plus endiablées. Que dirai-je des emblèmes démocratiques gravés sur les boutons, sur les tabatières, sur les pipes, sur les soucoupes des tasses à café et sur les éventails qu'on introduit en fraude pour corrompre Venise? il y a une avalanche de livres, un déluge d'estampes coloriées, qui entrent à pleines barques sous les fruits, dans les barriques d'eau douce, dans les^ondoles des gentilles petites dames au toupet élevé. Ces livres arrangent Venise Dieu sait comment (t) !
(t) Ces renseignements se trouvent dans plusieurs livres publiés à Venise en 1800, époque où tout le monde avait dans Tesprit les fraudes de la maçonnerie : ces livres étaient dans toutes les mains. Nous autres Vénitiens nous avons entendu raconter tout cela en famille, par nos pères. [L'auteur.)
32 IUALDO ET IRENE.
— Diantre! dans les barriques d'eau ? sous les citrouilles et les potirons ? mais enfin, que veulent donc les Français à Venise ?
« La noie lé bêla ; ■ Risplende la luna :
<■ Andemo in laguna, « I freschi a ciapar.
La nuit est belle:
Sur la lagune, Au clair de lune, Prenons le frais.
Voilà ce que chantent nos gondoliers, reprit l'abbé; faites attention que les Français aus^i viennent prendre le frais à Venise ; que tout le monde la lorgne avec des jumelles ; que tout le inonde la courtise ; qu'on soupire pour une dame si gracieuse et que plus d'un
Del suo bello ai rai,
Par che si strugga e pur la sfida a morte
Aux feux de son regard
Semble brûler, et frappe du poignard!
— Savez-vous, Fable, que ces vers de Filicaia cadrent à merveille ? C'est parfait !
— Ce sera plus parfait encore, reprit Tentori, lorsque les Français descendront des Alpes pour lui faire une amoureuse visite. En attendant ils la tiennent en peignoir et en déshabillé. Si elle voulait s'armer comme une Bradamante ou une Herminie, ses conseillers à la perruque à trois marteaux lui siffleraient dans l'oreille :
— N'en faites rien, madame. Si vous prenez les armes, on vous prendra pour une ennemie, et vous êtes en paix avec tout le monde. Votre beauté, votre dignité, la majesté de votre air, vos beaux yeux, le feu des joyaux qui parent votre sein, le diamant royal qui brille sur votre /ront; tout cela fi appera et charmera n'importe quel ennemi, et vous resterez, au milieu des batailles qui ensanglanteront l'Europe, Venise la belle, toujours gaie, toujours contente, toujours riche, parmi les jeux, la musique et la danse. Que vous êtes heureuse ! Qui est aussi savant que vous, Sérénissime, n'a rien à
L'ABBE TENTORI El LE SIOR ZANETTO. 33
cr.un.lre, ni des orages du ciel, ni des lempêtes de la mer ; vous nagerez toujours dans un air calme et pur, comme ie plus heureux de tous les royaumes du monde!
— Mon cher abbé, dit lesior Zanetto, vous avez toujours le sarcasme à la bouche. Les conseillers? Mais savpz-vous assez bien les choses, mon Tentori, pour vous lancer dans de pareilles plaisanteries? Vous voulez que les gentilshommes vénitiens, ces grands savants, conseillent au sénat de pareilles sottises? Mais ils ont à prendre garde à eux : car, enfin, ce sont les arbitres de la République ; les Doges sortent de leur sein ; les sénateurs, les ambassadeurs, les capitaines, les amiraux en sortent aussi. Qui est-ce qui nous gouverne? ce sont eux; qui domine? encore eux. Les villes de terre ferme sont gouvernées par les patriciens ; les îles, la Dalmatie, l'Albanie, par les patriciens : ils ont les dignités du palais, ils ont les grandes charges; ils sont du conseil ; les hommages, les richesses de tout genre sont pour eux. Que diable! pensezvous qu'il leur plaise de tout perdre à la fois ? que chaque Cà Granda (grande maison) veuille, de reine devenir servante? et servante de qui ? des Jacobins ! mon cher Tentori; il n'y a pas de bon sens ; vous prenez des vessies pour des lanternes : allons, allons !
— Certes, ils ne sont pas tous assez fous pour avoir envie de dégringoler du trône sur lequel ils sont assis, la tête en bas dans la fange plébéienne. Vous dites bien : il n'y a pas de bon sens : mais toutes ces grosses perruques, qui ont tant de cervelle, au delà de la Lagune, encore moins au delà des Alpes, ne poussent pas leurs pensées aussi loin ; en attendant, une masse de gentilshommes dissipateurs, débauchés, perdus de dettes et sans religion, voudraient voir un changement, dans l'espoir de régner seuls.
— Calomnie, cher abbé, calomnie ! Je vous prie de parler de nos excellences avec plus de respect que cela.
— Oui, n'est-ce pas ? Je ne les ai pas vus, je ne les ai pas guettés tout exprès, pendant plusieurs nuits, lorsqu'ils allaient ehezMicheroux, ensuite, chez d'Hénin, chezJacobi et maintenant, chez Lallement, tous représentants du jacobinisme français, pour traiter secrètement avec eux ? Le noble homme Girolamo Zulian, je l'ai vu, ce qui s'appelle vu; et beau-
3 ! lïtALDO ET IRENE.
;oup d'autres nobles hommes, lesquels venaient ensuite déblatérer et brailler en Conseil, pour maintenir la neutralité désarmée, et prêchaient pour qu'on laissât arborer sur le palais de la légation française le drapeau républicain. Pour obtenir ce triomphe , les jacobins ont dépensé 80 livres tournois et l'orateur fut le cavalier Zulian qui l'obtint, au grand étonnement despersonnes sensées, à la bube du peuple qui voulait abattre cette enseigne abhorrée, qu'il fallut faire garder par des sentinelles. Ne me faites pas parler, entendez-vous? car j'en sais de belles ! les ex-mini^tres français, la Flotte et Chauvelin, chassés de Florence, ne sont-ils pas arrivés chez nous en cachette, malgré les recherches inutiles des trois inquisiteurs ? La Flotte et Chauvelin, qui ont répandu des écrits incendiaires! j'ai su que la Flotte s'était caché à Rovigo, accueilli dans le palais Manfrediui et que de là il fila sur Venise : le cavalier Antonio Capelli, ambassadeur près de S. S. Pie VI, l'avait fait savoir aux inquisiteurs, par lettres en date de Rome. N'y a-t-il pas à Venise plusieurs loges maçonniques, sous les yeux des inquisiteurs, qui les cherchent devant, lorsqu'elles sont derrière la porte ? Ces maçons-là sont fins ; ils font comme les enfants qui jouent à cache-cache ; on les cherche au grenier ou à la cave, tandis qu'ils sont cachés derrière un rideau (1).
— Tout ce que vous dites là, mon ami, n'est pas possible ; car, vous le voyez bien, tout le monde approuve la venue du comte de Provence à Vérone, sous le nom de comte de Lille. Le sénat l'a accueilli grandement et le doge en a été tout à fait enchanté : tous les conseillers ont applaudi à la magnanime résolution du sénat et du Doge : on a donc bravé la colère de la république française! Je dis donc, moi, que tous nos patriciens n'ont qu'un seul cœur et une seule âme et que la maçonnerie n'a que faire d'y fourrer sonnez.
— Le sénat est sincère; mais .... dois-je le dire ? vous allez me traiter, sans doute, de méchant ? ma foi, tant pis : je vais
(1) T.a loge maçonnique fut découverte à Venise par hasard. Le chevalier Girolamo Zulian oublia dans sa gondole un rouleau de papiers maçonniques: ce rouleau tomba dans les mains de l'inquisiteur d'état Girolamo Uiedo ; la loge fut fermée; ou brûla les emblèmes; on prit les noms des maçons et pourtant1..... [//auteur.)
LABBÉ TENT0R1 ET LE Slon ZAISETTO. 33
vous parler clair et net : je suis sûr que plus d'un membre du conseil a manigancé cette arrivée du comte de Lille, d'accord avec les jacobins français, pour avoir, au besoin, un prétexte de noise contre la Sérénissime.
— Que Dieu fasse avorter vos pronostics, mon Tentori ! pardonnez-moi; mais cela s'appelle pousser les soupçons au delà de toute limite raisonnable : à voire place j'aurais conscience de semblables doutes et je chasserais de mon cœur d'aussi vilaines pensées!
— Oh ! ma conscience est d'un autre métal et mes pensées répondent parfaitement au son qu'elle renvoie, lorsque je frappe dessus comme le la répond au diapason. Je me suis rendu à Vérone pour une affaire de la maison Giuliani el j'ai été rendre visite à Son Altesse Royale dans le casino des comtes Gazzola. J'y ai vu le comte d'Entragues, le duc de la Vauguy on et le baron de Flanchelanden : j'ai appris là beaucoup de choses qui dévoilent pleinement les coupables desseins des jacobins, parle prince de Nassau, le duc de Guise, l'évèqued'Arras, le maréchal de Castries et par beaucoup d'autres trèsnobles exilés fiançais, qui étaient anssi venus voir le prince.
— Le comte de Lille habite-t-il un grand palais à Vérone ?
— Le palais n'est pas grand, mais il est délicieux : il s'élève dans un endroit solitaire, là-bas, au milieu des plaines de Saint-Dominique et de la Trinité, sur la rive du grand coude que fait l'Adige, courant au pied du dernier bastion du sud, où il sort de Vérone, large et majestueux. C'est un petit palais carré, tout entouré de hautes murailles, comme un ancien château fort : il y a de belles et grandes salles, des chambres bien aérées et bien ornées, donnant, d'un côté sur une vaste cour, de l'autre sur un charmant jardin bien ombragé; la vue s'étend au delà de l'Adige sur de riantes perspectives de villas et de campagnes très-bien cultivées, jusqu'aux collines du Nord qui s'adossent à la chaîne des Alpes. Le jardin se compose d'un parterre, d'une serre et d'un parc ; le parc est vieux, touffu, et les arbres y sont plantés de manière à produire la nuit en plein midi. C'est là vraiment un séjour convenable pour ramener le calme dans une âme agitée par l'infortune ; les comtes Gazzola y venaient passer le mois de mai, et quelquefois aussi les chaleurs de l'été. Dans ce petit palais le comte de
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Lille s'est installé et vit tranquille, presque isolé et loin du centre de la ville. Il a une suite modeste ; il sort rarement; à cheval, il n'est accompagné que de deux gentilshommes et suivi de quelques domestiques ; en voilure, i! est tout seul et sans suite.
— Comment peut-il, alors, ainsi luge, recevoir chez lui lotit de nobles étrangers ? Je ne comprends pas cela. Je me rappelle avoir vu ce palais, il y a plusieurs années. Si le prince habitait une des grandes maisons des comtes Emilii, des comtes Giusti, du Giardino de la Colomba, des comtes Allegri, des comtes Pompei ; des marquis Muzelli, Carlotto, Sagramoso, Saidonte, et de Canossa, je le comprendrais bien.
— Ne vous en embarrassez pas ; le comte de Lille est presque seul et ses gentilshommes sont très-peu nombreux ; mais les nobles véronais sont si généreux, si magnifiques, et ont un si grand cœor, qu'ils se font presque Ions un vrai plaisir et un honneur de traiter et d'accueillir chez eux ces victimes de la férocité jacobine, qu'ils ne laissent manquer de rien et qu'ils honorent selon leur rang. C'e.-t là vraiment une libéralité digne de nobles chréiiens, qui fait admirer Vérone par toutes les nations de l'Europe.
— J'avais donc bien raison, reprit le sior Zanetto, quand je disais, que vous voyez tout en noir ! il n'y avait que la belle et délicieuse Vérone pour recevoir ce prince si malheureux et si bon qui, pouvant dès 1791 fuir secrètement de France, fit tout au monde pour tirer son frère Louis XVI des grilles de ces bêtes féroces endiablées ; et qui, après tant de malheurs, l'ut enfin accueilli par l'excellente Seigneurie de Venise et caressé par notre bienveillant et digne Mocenigo, podestà (maire) de Vérone, avec la plus cordiale bonté.
— Avant de dire que je vois tout en noir, reprenez haleine; car vous ne savez pas la fin de la fin. Lorsque le comte de Lille mit les pieds dans Vérone, le ministre de la république française à Venise se redressa comme un serpent et demanda à la Seigneurie pourquoi elle accueillait cet homme dangereux, sans songer que c'était un ennemi de la république française, fidèle alliée de celle de Venise ?
— Comment ! comment ! la république Jacobine ensanglantée par les massacres de tant d'innocents citadins, qui