‹ Ubaldo et IrèneChapitre 20 sur 94 · II · texte numérisé non relu

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MO QBALDO ET 1KÈNE.

inquiétude dans les riches et spacieuses chambres que ses enfants parricides lui laissaient parcourir, en lui tenant ce langage trompeur, si elle avait allongé la main et écarté les rideaux, elle aurait vu derrière eux non pas de jeunes et nobles dames ou de beaux cavaliers, comme dans les chambres que visitait le grand-duc de Toscane; mais elle y aurait vu des dragons perfides et venimeux, courant et machinant en secret la ruine et la mort de la patrie. Elle aurait vu beaucoup des Sivi de conseil, à qui elle avait confié les affaires les plus délicates de TÉtat,. la trahir au dedans et au dehors, en fomentant les séditions intestines et en dirigeant les assauts extérieurs.

Elle aurait vu que ces gens-là cachaient au sénat les salutaires avertissements de ses ambassadeurs qui la prévenaient depuis plusieurs années, au nom de Catherine de Russie, de Georges d'Angleterre, de Léopold d'Autriche, d'Amédée de Sardaigne, de Ferdinand de Naples, du souverain pontife romain, de se tenir en garde, de se pourvoir, de s'armer, de s'allier avec eux pour tenir tête à la rage républicaine qui menaçait l'Italie et enfin qui l'avertissaient de Paris de la découverte des horribles menées du directoire pour tomber avec sûreté sur la république, la surprendre désarmée, faible et endormie, la partager et en donner les florissants domaines de terre ferme à l'empereur, en échange des Pays-Bas, comme un gage de paix.

Elle aurait vu Lcaucoup de ses patriciens qui depuis plusieurs années avaient donné leurs noms aux sociétés secrètes des maçons et des illuminés; qui avaient ensuite creusé dans Venise des antres cachés, où se tenaient des conciliabules de conjurés pour corrompre la plèbe, la pousser à la révolte, au vol, au sacrilège; méprisant les lois, méconnaissant les droits, avilissant les nobles, croupissant dans l'oisiveté et dans la débauche, désirant les richesses des seigneurs, détestant et insultant les prêtres, les églises et le culte de Dieu.

Elle aurait vu beaucoup de nobles dames des premières maisons de Venise contaminer, par vanité, par légèreté, par corruption de cœur, leur tête et leur esprit avec la lecture des philosophes français, impies et moqueurs, et abandonner la foi, qui fut toujours la gloire des matrones vénitiennes; ac-

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cueillir nuit et jour dans leurs palais les émissaires des jaco bins, conclure avec eux des traités au préjudice de l'État, s'affilier aux loges maçonniques de Paris, donner asile aux espions que les inquisiteurs cherchaient, favoriser leur fuite, leur donner de l'argent, et les défendre s'ils tombaient dans la main de la justice. Elle aurait vu ces nymphes de l'Adriatique broder les bannières des séditieux, et faire les glands, les cocardes et les franges tricolores qui devaient orner les chapeaux de ces héros de nouvelle espèce, qui attendaient l'heure de la grande trahison (1).

Toutes ces iniquités, toutes ces perfidies étaient cachées aux yeux du doge et à ceux du sénat et se tenaient tapies sous les rideaux qui les enveloppaient ; les Savi du collège ne montraient à ces sages de la seigneurie que les chambres dorées, les belles tentures, les riches ornements qui embellissaient et fleurissaient les parois extérieures de la république, sans jamais laisser pénétrer le moindre de leurs regards derrière les frauduleuses courtines. Il y avait pourtant quelques mains prudentes et hardies qui, de temps à autre, en soulevaient un coin et jetaient un coup d'œil perçant qui pénétrait l'enveloppe sous laquelle se cachaient les trahisons, échappant à la vue des chefs de l'État. Ces clairvoyantes personnes plaignaient la bonne foi abusée par la fausseté des fourbes et déploraient la ruine et la chute imminente du pays.

Notre abbé Tentori était du petit nombre de ces hommes qui connaissaient la perfidie humaine : il savait, si le lecteur ne l'a pas oublié, où le diable tient sa queue, comme on dit vulgairement. Il avait donné, au comte d'Almavilla des preuves bien lumineuses de sa clairvoyance, lors du petit voyage qu'ils avaient fait ensemble aux verreries deMurano; on n'a pas oublié non plus, pensons-nous, la conversation de l'abbé avec le sior Zanetto qui était, le brave homme, un de ces bons vieillards constamment occupés des pratiques curiales et qui se découvraient respectueusement et s'inclinaient profondément, comme devant l'autel, au seul nom de la Sérénissime : il portait encore le manteau écarlate, la perru-

(1) Le jour de l'entrée des Français dans Venise, les dames avaient distribué au peuple soixante-dix mille cocardes tricolores, brodées de leurs mains, ainsi que l'ecri* le véridique Tentori. (L'auteur.

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que à deux marteaux, la queue dans la bourse et le petit chapeau de crêpe à trois cornes en col d'oie. C'était un de ces hommes qui portaient, comme nos vieux grands-pères, le col de cravate à rabats entourés de petites dentelles empesées à petits plis, laissant pendre et ballotter les chaînes de ses deux montres au-dessous de sa veste en soie jaune. 11 portait des souliers en velours avec des talons de six pouces, et deux grandes boucles en filigrane qui descendaient jusqu'à terre des deux côtés de son pied. Pendant l'hiver, le sior Zanclto ne manquait pas de fourrer ses mains dans un vieux manchon pelé en poil de renard et dans la belle saison il s'appuyait sur une canne haute comme la crosse pastorale de l'Archimandrite grec, tenant son chapeau sous le bras et marchant roide comme un pieu et droit comme un 1.

Un soir, au moment où le soleil se couchait dans la lagune, le sior Zanttto sortait de la Piazzetla pour aller faire un tour sur le quai des Esclavbns, lorsqu'il donna du nez dans l'abbé Tentori, qu'il n'avait pas vu depuis bien longtemps.

— Que devenez-vous, sior Zanetto ? demanda l'abbé, en lui offrant une prise de tabac d'Albanie. 11 est bon, savez-vous? C'est de celui que j'ai manipulé moi-même et misa fermenter au soleil, bien pressé dans des pots hermétiquement cachetés; il est aussi bon, comme tabac, que le Falerne d'Horace, mis de côté pro consule Manlio, l'était comme vin. Malheureusement, il faudra maintenant le prendre par petites pincées et seulement aux fêtes carillonnées pour faire plaisir à son nez et se faire dire : Dieu vous bénisse! car, je le vois bien : c'est le dernier que nous prenons.

— D'où viendra donc toute cette disette? est-ce que le. Levant va disparaître dans les limbes, pour qu'on ne trouve plus de bon tabac du sérail à priser? Quelle est donc celte lubie? Voyons : une autre petite prise : savez-vous qu'il est superlatif: hatchem! !

— A vos souhaits : Que Dieu vous garde, sior Zanetto, et qu'il garde en même temps nous et la Sérénissime de Saint- Marc. Oh! si je pouvais lui donner une prise pour la réveiller par deux fameux élernuments comme les vôtres! croyez-le , laSeigneurie s'en trouverait bien, et nos nez ne courraient pas le risque de se trouver privés de tabac du Levant.

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— Eucore ? niais vous êtes donc toujours le môme? ne craignez-vous pas que le Turc nous tasse la guerre et nous terme les ports de Constanlinople et de Soria, tout juste pour nous priver de tabac?

— Je crains plutôt que la Sérénissime ne perde son nez et qu'elle n'ait plus besoin de tabatière.

A ces mots, lesior Zanetto pâlit, trembla, eut un frisson et, prenant l'abbé par le bras, il le serra contre lui et lui dit, d'un son de voix étouffé :

— Imprudent! taisez- vous donc! vous voulez donc vous taire fourrer sous les piombi? Mon Dieu ! quels hommes il y a dans le monde ! mais ne savcz-vous pas qu'il s'agit de notre tète, en parlant de la sorte à l'égard de notre Clémenlissime Seigneurie; de la tète, entendez-vous ! Ne voyez-vous pas tout ce monde qui se promène là-bas? qui peut savoir combien d'espions des inquisiteurs s'y trouvent mêlés. Et vous.... comme si nous étions dans notre chambre sous clé, fenêtres closes, vous dites des choses pareilles ? Quel plaisir trouvezvous à vouloir perdre un pauvre galant homme qui s'en va à ses affaires?

Mais Zanetto, qui était aussi curieux que poltron, tenant toujours l'abbé par le bras, l'attira tout doucement, comme s'il voulait le mettre en sûreté, vers les petites masures qu'on abattit plus tard, sous le royaume d'Italie et où l'on planta des jardins publics. Après avoir bien regardé et bien écouté tout alentour, il retroussa les basques de son grand habit et fut s'asseoir avec son ami sur un banc de pierre au bord de la lagune; il mit son bâton entre ses deux pieds et, après y avoir appuyé le menton soutenu par ses deux mains, il dit à voix basse :

— Mon cher Tentori, vous êtes un homme dont auquel..... oui, unhomme fin, habile, qui se fourre partout, qui entre dans les salons des patriciens; qui fréquente les ambassadeurs; enfin unhomme qui sait tout. Que signifie la plaisanterie de tout à l'heure, quand vous me disiez que la Sérénissime perdrait son nez?

— Je pense, si je ne me trompe, que lorsqu'on vous tranche la tête, le nez s'en va avec et qu'alors on n'a plus besoin de tabac, ni du Levant ni du Couchant.

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