LES P0ZZ1 DU PALAIS DOGAL
grand'peine à me retenir en embrassant la colonne d'Isodoro pour ne pas être jeté à la mer. Les flots gonflés s'élançaient contre le rivage ; les gondoles se choquaient; les mariniers criaient ; le peuple fuyait et tombait en fuyant. Tout le monde avait peur sans savoir de quoi : la nuit était sombre, le brouil lard très-épais; la pluie tombait à torrents. Ceux qui avaient entendu les voix du Pozzo, sortaient du palais tout effrayés : des Procuraties on courait vers les Pozzi; des Pozzi on fuyait sur la place : c'était une confusion, une sombre terreur, des soupirs, un va et vient ; on s'écriait :
— Que va-t-il arriver? Mon Dieu, venez à notre aide! Seigneur! on entend des âmes qui parlent dans les Pozzi du palais : ce sont des âmes pour sûr: les avez- vous entendues: l'heure est proche — l'heure est venue ! Jésus ! quelle est cette heure ? est-ce le dernier jugement? que veut dire cela : — Tempus non erit awplius ? — c'est parler comme les prédicateurs. Ah! nos péchés ! sainte Marie du salut, venez à notre secours !
Mon cher Tentori, voilà ce que l'on disait dans cette nuit terrible. Je voulais rentrer chez moi: mais impossible de passer par la Merceria, tant il y avait de monde qui débouchait par toutes les calli, courant vers les puits pour y entendre la voix des âmes; on disait:
— Savez-vous ? on a aussi entendu des voix plaintives au puits de San-Salvatore ; ces voix prédisent des malheurs. On a vu sortir de la fumée et des flammes du puits de la Giudecca. Pensez donc ! du feu qui sort de l'eau ! que va-t-il arriver !
Voilà ce que disait le peuple. Je parvins pourtant à rentrer et je m'enfermai. Les jours suivants j'appris tout ce qu'on disait, tout ce qu'on pronostiquait et toutes les craintes qui s'étaient répandues dans la ville de Venise.
— Mon pauvre sior Zanetto, arrêtez-vous donc, reprenez votre respiration, avalez votre salive, ou vous allez étouffer ! Mais c'est toute une tragédie, que vous me récitez-là !
— La tragédie, mon cher abbé, ce sont les voix souterraines, lugubres, effrayantes, qui ont bouleversé l'esprit du peuple et qui l'ont rempli d'épouvante!
— C'est précisément là ce que voulaient les voix. Effrayer
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étonner, confondre et jeter la méfiance dans Venise. Ces jeux-là ne sont pas neufs: c'est un vieil artifice des misérables qui aiment à pêcher dans l'eau trouble.
— De façon que, selon vous, les voix des puits ne sont pas la voix de Dieu courroucé, des anges exterminateurs et des âmes de nos pauvres défunts ?
— Comment donc ? vous êtes vraiment aussi crédule que cela, sior Zanetto ? Je vais vous dire de quoi il s'agit. Les sectaires conjurés voulaient répandre ces sottes frayeurs dans la république. Ils savent très-bien que les républicains français, après la défaite de San-Giacomo, de Melogno et de Vado dans la rivière de Gênes, se sont retirés à Borghetto où s'étant réunis, ils se sont fortifiés sur les montagnes: les Allemands et les Piémontais n'ont jamais pu, malgré tous leurs efforts réunis, les déloger de ces points fortifiés et les repousser au delà du Var. Les alliés n'ont abouti à rien dans la campagne de cette année et les portes de l'Italie sont toujours ouvertes aux Français. Au retour de la saison nouvelle, à l'aide des renforts venus de France, ils tenteront de pousser leur aile droite sur la Bormida et d'enfoncer leur aile gauche dans le cœur du Piémont. Si, comme ils l'ont fait jusqu'ici, ils débandent les troupes allemandes, leur audace, leur promptitude sont telles, que les Français s'élanceront d'un saut au
delà du Pô et alors adieu, provinces vénitiennes de
terre ferme ! mais Venise est au milieu de la lagune et pour y arriver, mon Zanetto, il faut avoir des ailes. Les républicains qui, jusqu'à présent, en surmontant les jougs escarpés des Alpes, ont appris à marcher sur la neige et sur la glace, à se glisser dans les ravins et dans les fentes, n'ont pas encore appris à marcher sur la mer sans mouiller les semelles de leur chaussure. On peut traverser les torrents et les rivières à gué : avec des pontons et des barques, on marche sur les
fleuves ; mais la mer oh ! la mer, c'est une autre affaire.
Venise est encore vierge ; personne n'a encore mis le pied chez elle sans sa permission. Depuis plus de mille ans beaucoup de monde a tenté de venir la regarder sous le nez, mais jusqu'ici, on n'a pu la voir que de loin, ou en peinture : elle se moque de ses adorateurs au milieu de sa lagune. Vous voyez donc, sior Zanetto, parles considérations ci-dessus, qu'on
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ne peut pas prendre Venise d'assaut. Que font alors ces maudits francs-maçons ? ils font le diable à quatre pour l'ef- Frayer, pour la bouleverser, pour jeter le soupçon au sein du sénat, du conseil des Dix, des Bâti du collège, des Procurateurs de Saint-Marc et des Inquisiteurs d'Étal : la perturbation se communique des uns aux autres : là où la sagesse gouvernait lesévénements de la république, ilsveulent maintenant mettre le désordre, la désbarmonie dans les têtes de ces hommes, autrefois si sages et si prudents, pour avoir beau jeu et pousser le peuple, qui est toujours bête ou fou, aux mutineries et à la sédition.
— Très-bien, mais j'ai entendu moi-même les voix du Pozzo: Tempus non erit ampliits : ce latin-là est clair; les marchands de poissons, les gonuoliers, les arsenalotti le comprennent et le commentaient ; les curés et les moines le traduisaient aux femmes.
— Oui bien, mon>ieur. Les voix sont sorties des puits : mais la première frayeur passée, les trois Inquisiteurs firent descendre, la nuit, dans les Pozzi,de ces braves mousses de l'arsenal qui découvrirent dans la chambie qui est au fond du puits, deux petites fenêtres à fleur d'eau dont ils ont pris exactement la carte topographique. Alors les Inquisiteurs ont fait ouvrir les souterrains les plus profonds où l'on a trouvé certains cabanons fermés par des portes de fer à verrous rouilles : en les regardant de bien près, on s'aperçut que ces verrous avaient été tirés depuis peu, par un sillon de rouille. On ouvrit alors et on vit qu'il y avait des tuyaux qui se prolongeaient jusqu'au puits. Ajoutez à cela qu'on a trouvé un porte-voix dans un de ces conduits. C'est par là qu'a passé cette voix si rauque, si sombre, si terrible qui vous a fait tant de peur à vous et à tous ceux qui l'ont entendue. On a saisi les gardiens et on les a mis au secret : on instruit le procès. Vous \errez.sior Zanelto, qu'on viendra à bout de cette belle menée.On dit en attendant que plusieurs douzaines de sequins ont glissé dans les mains des gardiens des puits pour y prendre la place du trousseau de clefs de" ces souterrains. On voitdes patriciens,qui puent le Franc-maçon, se trémousser dans les tribunaux pour défendre et excuser les prisonniers, les proclamant innocents et ajoutant que c'était la un jeu malin des
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trois chevaliers de la nuit (1) ; que c'était une attrape des Inquisiteurs.qui voulaient jouer à la conspiration pour se défaire des véritables amis de la patrie. Le peuple les écoute et prend leur parti : les sectaires se réjouissent parce qu'ils sont parvenus à leur but coupable, qui était de lancer le brandon de la. discorde au sein de Venise.
— Vous me parlez avec tant d'assurance, que je vous crois; mais par grâce, mon cher Tentori, si je vous accorde que ces voix n'étaient pas des voix surhumaines (2), comment m'expliquerez-vous naturellement les flammes qui sont sorties des autres puits ?
— Cela s'explique si bien, que la fraude a déjà été découverte. Ces coquins avaient descendu dans le puits, pendant la nuit, une augette de maçon, remplie de poudre, de soufre et de nitre mouillés, comme on le fait pour des feux d'artifice ; ils avaient attaché à l'augette une ficelle soufrée, qui montait jusqu'à l'orifice. Un affilié de la secte y mit le feu avec un morceau d'amadou, et l'étincelle descendant par la ficelle comme par la Iraînée d'une mine, mit en combustion la matière inflammable, qui s'éleva et se répandit en flamme et en fumée.
— Voyez-vous ça ! Peut-on faire une coquinerie comme celle-là? Ah ! les pendards, les diables incarnés ! Mais en êtesvous bien sûr, monsieur l'abbé î
Tra deri dera! Faut-il vous le chanter en musique?
Que vous êtes donc innocent! Vous n'avez péché que par Adam, et vous ne connaissez pas les ruses des méchants. On a repêché l'augette du fond du puits : je l'ai tenue dans mes mains; elle était toute rissolée. Étes-vous persuadé maintenant?
Que trop; et je n'en reviens pas en entendant toute cette
coquinerie. Cependant ne vous fâchez pas, je vous prie; il me
(!) / cavalieri délia notte étaient des magistrats de la cour qui veillaient au bon ordre des spectacles nocturnes, des tavernes, des maisons de jeu et qui donnaient la chasse aux rôdeurs de nuit, aux voleurs, etc. [L'auteur.)
(2) Les voix qui semblaient sortir du puits n'étaient probablement qu'un jeu àeventriloquie. Plus d'un Vénitien s'est mis à rire en lisant cette historiette; pourtant les Vénitiens de 1848 ont été les témoins de charlataneries plus étranges que celle-ci; et le peuple y croyait; il disait qu'il avait vu, qu'il avait entendu. On en fit autant à Rome, à Milan : on en fera encore autant, et les imbéciles y croiront. • [L'auteur.)