‹ Ubaldo et IrèneChapitre 23 sur 94 · LÉS P0ZZ1 DU CALAIS DOGAL · texte numérisé non relu

LÉS P0ZZ1 DU CALAIS DOGAL

semble que vous aussi vous avez l'air de vous attendre à quelque grand malheur pour la république, puisque vous me disiez en plaisantant (que Dieu nous garde de la plaisanterie! ) qu'elle pourrait bien perdre le nez avec la tète. Que signifie cela ? A mon sens, vous feriez allusion à quelques dangers (que Dieu nous sauve ! ) pour la vie de la Sérénissime. Si on lui coupe la têle, elle est morte.

— C'est précisément ce que veulent ces misérables : c'est cet espoir qui les fait vivre ; c'est là qu'ils veulent la conduire, à la prison, à Féchafaud, comme le prouve Louis XVI !

— Mais, enfin, ces gens-là sont pourtant des républicains. Notre Sérénissime, qu'est-elle autre chose, qu'une république, elle aussi ?

— Eh ! mon bon, il y a une grande différence entre répuolique et république, tout aussi bien qu'il y a fagots et fagots, ou comme il y en a entre une noble et majestueuse matrone et une pauvresse dégoûtante et en guenilles. Ce sont pourtant deux femmes : c'est entendu; mais la première sent sa reine, l'autre sent l'égout. Est-ce clair ! Les gredins qui ont donné, à Venise, leurs noms à la secte française, sont des plébéiens qui veulent mettre les patriciens à fond de cale, et qui pensent se «lésencanailler et s'anoblir avec les écus des seigneurs et les dignités de l'État. La république vénitienne est aristocratique; ils veulent la démocratiser, c'est-à-dire en faire un gouvernement plébéien, mais pour dominer les patriciens au nom du peuple, et pour tyranniser le peuple au nom de la loi. La loi, c'est eux; le peuple y entre comme Pilate dans le Credo : c'est le couvercle de toutes leurs voleries, de leurs supercheries, de leurs concussions, de leurs vengeances, enfin de tous leurs excès. Ils engloutiront les richesses des patriciens, le? trésors de l'État et ceux du clergé; et lorsqu'ils auront tout pris et qu'ils se seront enrichis, le peuple restera tout bêtement sans chemise. Les sans-culottes auront de bons pantalons, et ceux qui en portent aujourd'hui se grilleront les jambes et le reste au soleil. Cela est arrivé en France, où les malheureuses populations n'ont plus de pain. L'histoire de ce royaume n'a jamais parlé d'une si grande misère, et le Directoire, pour y porter remède, lâcha les féroces satellites de ses vols sur l'Italie pour la mettre à sac, et rapporter en France des denrées,

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des draps, des toiles, de l'or, de l'argent, et tout ce que contiennent ces trop riches contrées.

— Je rat souviens pourtant encore de ce que vous me disiez sur la neutralité désarmée dont vous accusiez plusieurs Savi de collège. Ces gens-là ne sont pas des plébéiens, et je ne sache point qu'ils aient besoin de sortir de leurs haillons. Vous dites maintenant que les ennemis de la Sérénissime sont des plébéiens qui veulent s'anoblir. Tâchez donc de vous mettre d'aecoid avec vous-même.

— Et vous, sior Zanetto, tâchez un peu de vous rappeler l'histoire : vous y verrez que presque toujours, dans les grandes conspirations, il y a des nobles et des magnats. Si vous en cherchez la cause, vous trouverez qu'elle existe dans les vices et les dissipations de ces grands, qui, après avoir dévoré leur patrimoine, en veulent à celui des autres; vous trouverez aussi que bon nombre d'envieux, qui aspirent à une plus grande domination, s'en mêlent aussi, et que d'autres s'y fourrent par bêtise, vanité ou faiblesse, et qu'ils sont les instruments aveugles de ces adroits plébéiens, qui savent abriter leurs mauvais desseins à l'ombre de la grandeur de leurs dupes, comme vous voyez de beaux linceuls de velours brodé, garnis de franges et de glands d'or et d'argent, couvrir et cacher une bière qui renferme un cadavre en putréfaction.

— C'est bien, c'est bien , Tentori ! La comparaison est bonne, quoiqu'elle soit affreuse. Oh ! que de lâchetés, que d'iniquité.-: publiques et privées se cachent sous de splendides manteaux ! Mais revenons à nos nobles. Vous voulez qu'ils soient francsmaçons; mais je ne pense pas qu'ils soient assez fous pour mettre la république en danger. Si elle meurt, ils mourront; et alors? Bonsoir à leurs excellences : plus de commandements, plus de clients, plus de bailliages de mer et de terre, plus d'ambassades, plus de procuratories, plus de podesteries. (Jue leur restera-t-il après?

— Quel est l'homme qui pourra jamais pénétrer le mystère de la perfidie? Ces gens-là veulent maintenant la république désarmée-, et en attendant ils font semblant de ne pas voir que le Directoire français cherche tous les prétextes pour tomber dessus et l'avaler toute vivante. Pour en finir, sior Zanetto, je vous dirai que je sais de bonne part que l'accueil fait à Vérone

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au comte de Provence, je vous l'ai déjà dit, est un trébuche! sous lequel on veut écraser Venise : il n'y a plus maintenant de doutes à cet égard. If. Gauthier, minière de France, avait dit, il y a quelques mois, au noble homme Alvize Quirini, notre ambassadeur à Paris, que la république française laissait la Seigneurie entièrement libre d'accorder l'hospitalité au prince, et même qu'elle aimait mieux le savoir à Vérone que partout ailleurs; puisque s'il était à l'armée def.ondé, ou prèsdes cours de Pétersbourg ou de Londres, il pourrait attiser un feu terlible contre la république française, tandis qu'à Vérone il se tient tranquille. Venise lut enchantée de recevoir ces bonnes nom elles par le canal de l'ambassadeur Quirini. Or, savezvous quelles ont été les dernières communications de l'ambassadeur, quelques mois plus tard? Que Réveillère -Lepnux, membre du Directoire exécutif, déblatérait fortement contre li condescendance de la Seigneurie envers le comte, qui, depuis la mort de son neveu, prend des airs de roi, et se fait appeler Louis XV1I1, par la grâce de Dieu, roi de France et de Naoarre. « On voit déjà, ajoutait Réveillère, autour de ce roi pour rire, Las-Cas is, ambassadeur d Espagne, lord Macartney, ambassadeur de la Grande-Bretagne, le marquis Gherardini pour l'empereur, le seigneur de MordinofT pour l'impératrice de Russie. Que manque t-il à cet audacieux pour se croire le monarque de la France? » Quirini lui répondit que le comte de Provence, même après la mort de son neveu, n'avait pas quitté le nom qu'il avait pris de comte de Lille; que la république et ses représentants ne lui avaient jamais donné le titre de roi, et qu'il n'en avait jamais pris les insignes; que le manifeste envoyé aux diverses cours n'avait pas été. imprimé dans les domaines de la république; que Louis sortait rarement, et que, lorsqu'il sortait, c'était comme un simple genlilhumme ; qu'il n'avait pas de gardes à son palais, pas de sentinelles à sa porte ; enfin que, si ses gens l'appelaient Sire ou il.ijeslé dans la maison, cela n'était jamais arrivé en public.

— Qu'a répondu alors ce jacobin?

— Il a secoué la tête comme le Jupiter d'Homère; et ce mouvement, cher Zanetto, annonce aussi la tempête. Ajoutez à cela une autic querelle, une autre grognerie, parce que la seigneurie a accordé aux impériaux le passage, parla route de

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