LE SPECTRE BLANC
totil le bien qu'il y avait, vivait au sein de l'oisiveté, de la licence, de l'orgueil et de la légèreté; plusieurs des enfants de ce siècle cachaient sous le nom de philosophie, leur irréligion; tout cela rendit celle époque apte au trouble et au boule\er>ement de toute l'Italie.
Harinetta, qui ne s'occupait nullement de politique, était horriblement ennuyée de toutes ces courlisaneries qui troublaient la paix de son cœur; elle voyait quelquefois des traces d inquiétude sur le visage de son mari ; un froncement de sourcils ; un petit nuage passager sur son front; elle en était cruellement tourmentée. Voyant que les premiers mois de sa grossesse se passaient sans malencontre, elle désira se rendre vers le mois de juillet et dans le courant d'août à la campagne où elle voulut rester sur les belles collines du Bas-Montferrat, sans revenir à Turin. Marinetta passait ses jours dans l'antique château dont nous avons parlé, employant ses matinées à de longues promenades et passant le reste des journées avec son mari, faisant des lectures amusantes, dessinant quelques points de vue, exécutant sur la harpe ou sur le clavecin quelques nouveaux morceaux et surtout priant le Seigneur qu'il lui accordât de donner heureusement le jour à son premier-né.
Cette pensée entretenait son esprit dans de continuelles et douces illusions maternelles; elle en rêvait, elle en causait avec la femme du fermier et même avec les paysannes de ses métairies, en leur adressant mille questions; elle voulait les \oir emmaillolter leurs enfants qui étaient tous gros, frais et joufflus à faire envie; elle les caressait et les embrassait, les prenant sur ses genoux et les faisant sauter dans ses bras; elle dirait à leur mère :
— Comme il est lourd, ton Peppe !
— Eh! madame Excellence, répondait la jeune paysanne; je mange de la bonne polenta, savez- vous? et nos enfants s'en lessentent; voyez ces jambes, cette poitrine, ces petites hanches et ces épaules dodues ! nous les laissons en plein air, gambader au soleil, ou étendus sur une petite couverture, sous un gros arbre où ils donnent des coups de pied au vent, en veux-tu, en voilà; mais vos illustrissimes, vous les tenez toujours renfermés comme des vers à soie; voilà pourquoi ils sont pâles et mous que ça fait pitié !
l..i l'UALDO ET IRENE.
En rentrant au château, .VTarinetta avait une quanti lé de plans à déroulera son mari.
— Nous laisserons notre enfant longtemps à la campagne, nous lui donnerons de l'air et du soleil ; je ne veux pas qu'il soittoule la journée entouré dans cent enveloppes comme une gousse d'ail; tu prendras garde, vois-tu, à ce que la nourrice soit une de ces montagnardes de Via, de Mezzenile ou du mont Genèvre, de ces grandes et fortes femmes, blanches et roses, qui ont du lait de quoi nourrir un demi-bataillon d'enfants. Ecris au bon curé de Céres, pour qu'il t'envoie une de ces géantes.
— Oui, ma belle, répondait le comte Raymond, qui trouvait drôle d'être devenu pourvoyeur de nourrices.
L'abbé Leardi et Ubaldo arrivèrent tout juste vers ces derniers jours au château de nos jeunes mariés, qui les accueillirent avec un plaisir infini, principalement Marinetta qui venait de recevoir, la veille, la layette que sa mère lui envoyait de Gênes, layette vraiment admirable de richesse et de bon goût. Elle l'avait étalée sur une table dans le salon et avait envoyé chercher pour l'admirer, l'archiprêtre, le médecin, le notaire et le syndic du village. Le trousseau de l'enfant à venir était au grand complet et rangé dans le plus bel ordre. On y voyait les langes, les maillots et les couches. Le lange du baptême était garni en point de Flandre de la plus grande finesse; il était en satin moiré, brodé d'or, à ornements en perles et une grande guirlande brodée, au milieu (1). M y avait les
(«) Nous saisissons l'occasion de cette description d'ime layette de nouveau-né, pour signaler un usage qui existe en Lombardie et dans le Piémont, principalement dans les villes, depuis un temps immémorial et qui nous a toujours paru barbare et funeste: il est, pour sur, très-nuisible au développement de l'enfant, si délicat, si fragile, dirons-nous, dans les premiers mois de son existence. Cet usage, le voici: dès que l'enfant est né, immédiatement après sa première toilette, on le condamne anx fers sans miséricorde! On prend ses deux petits pieds; on les serre l'un contre l'autre; on étend ses petites jambes; on colle ses deux bras le long de son corps; puis on commence à l'emmaillotter dans une longue bandelette de très-forte toile à côtes, large comme les deuï mains et finissant en pointe garnie de deux rubans de fil : ou a soin de bien serrer cet affreux carcan, pour que la pauvre créature ne puisse pas faire un mouvement: on continue à entortiller la petite momie jusqu'à ce que l'on soit arrivé au cou et l'on arrête la bande par les deux rubans que l'on uoue. Le paquet fait, on le pose sur un j;ros oreiller rempli de laine et, ave»
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brassières, les petites chemises, les bavettes, les tabliers. Tout était en grande profusion; il y avait là de quoi habiller cent nouveau-nés. A ce magnifique assortiment de bonnets, de chemises, de petites robes de toutes les étoffes, de toutes les couleurs et pour toutes les saisons, la prévoyante giand'mère avait ajouté les lisières, pour soutenir les premiers pas de la petite créature, les jolis petits souliers, les bas, les bourrelets pour le garantir des chutes; les hochets en cristal, en corail, en nacre, en ivoire pour que l'enfant puisse mordre, aux premières démangeaisons de ses dents naissantes, et les petits joujoux qu'on lui donnera lorsqu'on mettra ses petites mains en liberté.
Les objets les plus saillants de ce trousseau, vraiment royal, étaient : le splendide oreiller de satin bleu de ciel à filets d'or, garni en cannetille pour y poser l'enfant au moment du baptême! la petite couverture de tabis vermeil couverte en crêpe blanc sous une résille d'or; la ceinture en velours que la sage-femme devait porter en sautoir pour soutenir le petit lit dans lequel repose l'enfant que Ton présente aux fonts baptismaux ; les riches présents à faire à la nourrice, un admirable berceau en menu grillage de cuivre bruni, à la têtière d'argent massif, doublé de gros de Naples, garni de petits matelas et d'un couvre-pieds en taffetas vert-pomme, avec un col de cygne à ressort qui soutenait les petits rideaux et la cousinière. On voyait au milieu de la grande table sur laquelle était rangée la layette, un piédestal en ébène, supportant une coupe et une soucoupe en or destinées aux bouillons de l'accouchée et un plateau contenant les verres en cristal de Bohême à facettes, pour les orangeades et de très-jolis petits plateaux en porcelaine dorée : il y avait aussi le bougeoir à candélabre qu'on devait allumera la venue du médecin ; un autre petit bougeoir doré, qui servirait en cas de
une autre bande, on le soude à l'oreiller: on couvre le tout avec une ou plusieurs couvertures, selon la saison, ou, disons mieux, selon la stupide manie des parents, et le pauvre condamné reste là, immobile, étouffant, croupissant dans ses excréments, jusqu'à ce que, par ses cris dé"hirants et plaintifs, il ait eu la chance de réveiller la pitié ou l'impatience de sa nourrice, et qu'elle se décide enfin à lui donner un instant de liberté, le temps seulement de le nettoyer et de changer sa couche !... — Aussi, en Lombardie, les bossus, les boiteux, et le» hommes à jambes torses sont en grande majorité ' [Le traducteur.)
1,'ifi ixw.no ET IBÈNE.
saignée; les bandelettes, les plumasseaux; enfin nne charmante veilleuse en forme de tourelle en albâtre blanc de Volterra.
En montrant à ses hôtes toutes ces galanteries, la petite comtesse avait un air si content, si gai, si satisfait que c'était un charme de la voir; pourtant elle poussait de gros soupirs, portait sa cassolette àson nez, s'essuyait le front, s'asseyait, se levait : tout à coup elle dit :
— Qu'en pen?ez-vous, abbé Leardi ; sera-ce un Charles- Emmanuel? vous savez que le prince héréditaire doit cire le parrain?
— Oh ! pour sûr, répondit l'abbé.
— Demain, ajoutait Mirinetla en frappant des mains avec bonheur et gaieté; demain maman arrive de Gênes: quel plaisir! si c'est un garçon, je suspens un ex-voto en or à la Consolât a.
— Ah ! petite méchante, reprenait l'abbé : et si c'est une Clotilde, vous ne suspendrez pas d'exv-olo? ce serait une belle et bonne injustice !
La marquise, mère de Marinelta, arriva effectivement le jour suivant, avec une suite nombreuse ; le surlendemain, le docteur Rossi et le docteur Fenoglio, deux lumières delà science médicale, arrivèrent de Turin. Après le souper, Ubaldo se retira dans sa chambre et fut se coucher. L'abbé Leardi resta à causer au coin du feu avec le comte qu'il encourageait en lui donnant bon espoir. Au coup de minuit ils se mirent tous deux à genoux et commencèrent à dire le chapelet et les autres oraisons aux saints protecteurs de la famille qu'on vénérait, selon l'usage ancien des seigneurs, dans la chapelle privée, avec la très-sainte Vierge devant l'image de laquelle une lampe brûlait nuit et jour. Vers une heure du matin, on entendit ouvrir doucement la porte du salon et la vieille Girolama doyenne de la garjerobf, entra toute joyeuse en s'écriant :
— Excellence, c'est un garçon ! et comme il est beau, gros et bien portant ! il ressemble tout à fait au vieux maî're: ah si le comte Frédéric vivait encore! quelle fêîc, quels bons pourboires ! mais les bons usages se perdent : lorsque Votre Excellence est venue au monde, le. vieux maître nous donna
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à chacun trois doubles d'or et nous habilla de la lète aux pieds : requiescat in glorid ! Oh ! les bons temps !
Et Girolama s'en fut porter la bonne nouvelle, de chambre en chambre, dans tout le château.
Tout avait heureusement marché; on écrivit aux parents des lettres de faire-part ; on avertit le grand chambellan pour qu'il eût à en donner connaissance à Sa Majesté; le grand écuyer fut chargé parle prince Charles-Emmanuel de tenir par procuration, l'enfant sur les fonts sacrés; l'accouchée reçut de toute la famille de magnifiques présents; les lettres de congratulation pleuvaient. Les médecins, voyant que tout allait pour le mieux, avaient repris la route de Turin : la fièvre de lait était passée ; Marinetta avait la tète libre ; l'oppression avait cessé, et l'enfant avait été porté à l'église dans la muiiiiée du quatrième jour. Mais, hélas ! !
Le fermier avait eu la malheureuse idée, sans en rien dire au comte, de charger les deux petits canons qui étaient sur les tours du château et dès qu'il avait entendu le son joyeux des cloches de la paroisse qui anonnçaient le baptême, il avait mis le feu à ses pièces. A ce bruit formidable Marinetta qui reposait, fut réveillée en sursaut, tressaillit et eut grand'peur: le tremblement ne cessa que lorsqu'elle apprit que le fermier fêtait le baptême de son petit maître à coups de canon. Mais dans la nuit, elle eut une petite fièvre avec des oppressions au cœur; elle tomba dins de fré-juents évanouissements. On expédia une estafette au médecin qui, ce jour-là, avait été appelé à la campagne, chez le comle Paesana, et qui ne put arriver que le lendemain. En voyant la malade, il sentit qu'elle était perdue : il ordonna des rafraîchissants et la saigna; mais l'inflammation était obstinée: alors le médecin ayant pris à part l'abbé Leardi, lui dit :
— C'est Dieu qui vous a envoyé ici pour préparer la comtesse au grand voyage et pour offrir au comte des consolations.
— Comment ? il n'y a donc plus d'espoir?
— Non: il ne faut pas mettre de retard dans les devoirs de votre ministère : dans deux jours la pauvre femme n'existera plus !
158 UBALDO ET IREME.