‹ Ubaldo et IrèneChapitre 28 sur 94 · XXXVII. — l'auberge ou soleil · texte numérisé non relu

XXXVII. — l'auberge ou soleil

La mort subite de la jeune comtesse avait plongé la cour, les parents et les amis dans la stupeur; pendant plusieurs jours on ne parla que de ce triste événement; cette jolie Marinetta si promptement et si cruellement enlevée, à la fleur de l'âge, dans la plénitude de sa beauté et de son bonheur, aimée par tous ceuxqui la connaissaientet regrettée de tout le monde ! La douleur de son mari était telle, qu'il faisait vraiment pitié : il parcourait sa maison comme un insensé, se frappant le front, s'arrachant les cheveux et s'écriant de chambre en chambre :

— Marinetta, ma chère Marinetta, où es tu? pourquoi m'as-lu quitté? qui donc t'a ravie à ton mari?

L'abbé Leardi était resté avec Ubaldo pendant plusieurs jours, au château, tâchant de donner au comte Raymond toutes les consolations que la religion peut seule apporter à une âme chrétienne par la céleste rosée des espérances divines. Dès qu'ils le virent un peu plus calme et presque résigné, ils partirent pour Alba. Ubaldo, qui ajoutait à un caractère vif et courageux, beaucoup de discernement et qui avait le cœur tendre et bien placé, fut tellement affecté par cette mort à laquelle il venait d'assister, qu'il ne pouvait en détacher sa pensée; il avait continuellement sous les yeux le visage de Marinetta, si beau et si frais quelques jours avant, décoloré, contracté et marqué parla dernière défaillance de la mort. Il entendait cette voix faible et affectueuse, recommandant à son mari, cet enfant, premier et dernier gage de leur amour : il la voyait lever la main et bénir le nouveau-né, lui donnant le dernier baiser avec ses lèvres décolorées et jetant sur lui le dernier regard de ces yeux qui allaient se fermer pour toujours : il avait présents à la mémoire cette magnifique chevo

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lure flottante etéparse sur les oreillers, cette main si délicate qui parcourait si rapidement les touches du clavecin, et <jui maintenant, froide et languissante, pouvait à peine soutenir le crucifix qu'elle laissait tomber sur sa poilriue : son oreille était continuellement frappée du dernier râle de la mourante.

— Oh! mon maître, disait Uhaldo à l'abbé peniant la route, quelle leçon salutaire pour moi,quecette mort cruelle de Marinetta ! que d'illusions elle m'enlève ! un voile semble s'être déchiré devant mes yeux ; que de choses j'aperçois au delà de ce voile, malgré ma jeunesse!

— Eh ! mon cher Ubaldo, tes yeux verront que la vie ressemble à la fleur des prés, que la rosée du matin emperle, qui s'ouvre et se redresse aux premiers rayons du soleil et qui meurt à l'approche de la première heure de la nuit.

— Oui, mais ces yeux voient, au delà de cette fleur, deux espaces sans fin; l'un est lumineux el éclairé par un jour éternel ; l'autre est sombre et plongé dans une éternelle nuit, et chaque mortel doit irrévocablement mettre le pied dans l'un ou dans l'autre de ces deux espaces. Je veux donc me mettre en sûreté : il y a déjà longtemps que j'y pense; mais la belle Marinetta me décide à prendre mon parti.

— Je ne te comprends pas, Ubaldo ; voudrais-tu peut-être mourir avec elle? la vie t'est-elle donc déjà tellement à charge pour que tu sois si pressé de t'en débarrasser?

— Venons au fait : vous savez, mon maître, que je n'ai pas de secret pour vous et il me pèse de n'avoir pas parlé jusqu'ici. Je suis depuis longtemps décidé à tourner le dos au monde en me consacrant au service de Dieu dans l'ermitage de Lanzo.

— Folie, mon enfant; détermination précipitée, fantaisie de jeunesse! Je veux que tu sois un bon chrétien, vainqueur de toi-même, reconnaissant envers Dieu, respectueux et affectionné pour tes parents, noble et loyal avec tout le monde. Voilà ton ermitage, ta cagoule et ton capuchon.

— Maître, je vous le dis, venez-moi en aide auprès de mon père; vous serez mon appui : j'ai confiance en vous et dans votre autorité; vous ayant avec moi, j'espère que je serai fort et que je saurai vaincre toutes les contrariétés que

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ma nature et le monde pourraient apporter à mon dessein.

— M'a voir avec toi? Ah! ça, voudrais-tu peut être que je me fasse moine pour te tenir compagnie? Allons, allons : ce sont des plaisanteries : chasse-moi toutes ces sombres idées; nous en reparlerons plus lard. La nuit approche; on n'y voit plus guère sur la route, et c'est cela qui te met du noir dans la cervelle : dors parla-dessus; j'espère que nous trouverons de bons lits à l'auberge du Soleil où nous arriverons avant la première heure de nuit, et demain, lorsqu'il fera jour, tu n'y penseras plus.

Le chemin était Fangeux, défoncé et rempli <?e mauvais passages ; les chevaux avaient grand'peine à arracher la voiture à ces fondrières et l'on n'arriva à l'auberge, qui élait isolée sur la grande route, que bien tard dans la nuit; le village, comme les anciens châteaux, couronnait le sommet de la colline. La voiture s'anèta sous un grand porche uù l'on mit pied à terre; on remisa la berline et on prépara les chambres des nouveaux arrivants qui descendirent à la cuisine pour voir si l'auberg^te avait quelque bonne casserole devant son feu.

L'hôtelier était un gros petit bonhomme d'une so'xantaine d'années, porteur d'un ventre rebondi et d'une face réjouie, entourée de cheveux blancs et de favoris longs et crépus, habillé d'un gilet à basques, surmonté d'une casaque de calmouck à longs poils, et couronné d'un bonnet de coton blanc dont la mèche se tenait droite comme la crête d'un coq. L'anbé lui demanda ce qu'il avait de Ion pour leur souperl'autre lui répondit :

— Messieurs, vous êtes arrivés dans un mauvais moment ; c'est jour de marché et j'ai eu beaucoup de monde : ces charretiers et ces muletiers ont la bouche grande, ils dévorent tout, excepté les os, partout où ils passent : cependant, maître Angelo n'est pas un novice et il a toujours quelques bons morceaux de côté ; par exemple j'ai une petite longe de veau, tendre comme du beurre et qui fera un joli rôti bien rissolé, qui vous craquera agréablement sous le palais, comme du nougat : j'ai un canaid sauvage couvert dégelée; une tarie aux abricots candis; mais je n'ai ni bœuf, ni bouillon.

— Ça ne fait rien, répondit l'abbé; fais-nous »«»c bonne platée de tagliatelle au beurre.

l'auberge du soleil. ICI

— Et avec «lu fromage parmesan, ajouta maiire Angelo : vous aurez, pour préparer l'appétit, quatre tranches de jambon montagnard, rouge comme la trogne d'un buveur. Cela vous suffit-il?

— Très-bien. Tu es un gaillard avisé; on reconnaît maître Angelo à sa bonne mine pour un homme de mérite.

— Vous êtes trop bon: mais, messieurs, quel vin prend rezvous? j'ai du Barolo archivieux qu'on ne boit, j'ose le dire, qu'à l'auberge du Soleil (1); toutes les fois que le marquis Scarampi passe par ici, lorsque je lui ouvre la portière, en abattant le marche-pied, pour qu'il puisse descendre de voiture, il me frappe sur l'épaule et me dit : Hein ! tu m'as com pris, Mastrangelo, du vin que tu sais.

— C'est entendu, Excellence.

Pendant que cet hôte de bonne humeur bavardait, Taddea sa femme, avait porté dans la salle à côté de la cuisine une énorme brassée de bois sec et un fagot de sarments qu'elle avait placés sur les chenets de bronze; prenant ensuite un tison allumé au fover de la cuisine, et l'ayant fourré sous la pile de bois, elle en lit soi tir une flamme blanche et crépitante qui invitait à aller s'asseoir devant elle, par le temps froid qu'il faisait. L'abbé n'eut pas besoin d'une seconde invitation, et, pendant qu'Ubaldo s'amusait avec un petit chien qui était venu gambader autour de lui, il prit à la main les pincettes et se mit bravement à tisonner. On étendit la nappe sur laquelle on plaça d'abord une lampe en cuivre, à quatre lumignons qi.i éclairaient parfaitement ; Taddea allait et venait avec beaucoup d'activité; se tournant tout à coup vers un enfoncement qui se trouvait dans un des coins de la salle, el e s'écria :

— Allons, voyons, Sabatina, donne-toi donc un peu de mouvement à ton tour ; je ne puis pas tout faire. Sus, lève-toi et apporte les assiettes et les verres.

L'abbé leva les yeux vers l'enfoncement où il vit une jeune tille assise, le coude sur les genoux et le menton dans la main, (aie, triste, larmoyante, qui dit en se tournant vers Taddea :

— Maman, ayez pitié de ma duulcur ; je ne me liens pas sur

(I) Les petites collines de Barolo produisent des vins exquis. [L'auteur.)

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les jambes, et la tè.e me fait tant de mal que je n'y vois goutte; elle me brûle comme le feu.

— Jeté plains, ma fille; tu as eu du malheur, mais lu le tueras en te tourmentant. Tu ne sais pas, Sabatina? il y a un Dieu pour tout le monde; prie-le et espère : il y a remède à tout, excepté contre la mort.

— Vous avez beau dire; mais le pauvre Dieudonné a été conduit hier à Turin, enchaîné, et on l'aura mis au secret où il doit être seul comme un chien. Eh ! maman! malheur aux pauvres gens qui ont affaire au barigel; on ne se tire pas de ses griffes sans être écorché jusqu'aux os : en sorlira-t il? j'ai beaucoup de crainte : les temps sont mauvais : les Allemands ont fermé tous les débouchés des Langhe et ils ne laissent pas passer une mouche; des canons par ici, des canons parla ; de la cavalerie d'un côlé, de la cavalerie d'un autre : des soldats par milliers, qu'on ne comprend pas et qui veulent ce qu'ils veulent, qui menacent et lèvent le bâton, en retroussant leurs moustaches. Ils ont pris ce pauvre Dieudonné et l'ont chargé de chaînes comme un assassin ; l'intendant a eu bien de la peine à le leur ôter des mains. Sans lui, ils le fusillaient au beau milieu du chemin. Oh! mon Dieu! maman, cette idée me fait frémir!

— Voyons, maintenant il est dans les mains des nôtres; recommande-toi à la madone, mon enfant : la sainte Vierge nous a toujours aidés. Nous en avons vu de bien pires et nous en sommes sortis : ton oncle Martino, à Rauss. fut pris pour un espion et placé devant la bouche d'un canon ; on n'avait qu'à baisser la mèche et il ne restait de lui pas si gros que mon ongle. Il a été sauvé : loi aussi, tu verras des miracles.

Taddea disait ces mots en plaçant les assiettes, les verres et les porte-bouteille en étain. Dès qu'elle fut p issée dans la cuisine, Ubaldo, plein de compassion, s'approcha de la jeune fille, et la regarda d'un air tout attendri; l'abbé, sans se lever de devant le feu, dit à Sabatina :

— Bonne fille, vous me paraissez bien chagrine ; quel malneur vous est-il donc arrivé?

— Ministre du Seigneur, répondit Sabatina, espérez-vous jue Dieudonné s'en tire? priez, priez pour ce malheureux.

La jeune fille, ainsi qu'il arrive dans les passions vchémcn-

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tes, parlait comme si tout le monde devait connaître son malheur ; l'abbé lui dit alors :

— Sabatina, puisque c'est ainsi que votre mère vous appelle , vous nous croyez informés de la cause de votre alfliction ; mais nous sommes étrangers et tout nouvellement arrivés dans ces contrées : nous ignorons donc ce qui vous est advenu de fâcheux : si vous nous le racontez, nous verrons s'il y a moyen de vous venir en aide; votre angoisse nous fait vraiment beaucoup de peine.

— Messieurs, reprit la jeune ti île, sachez donc que là-haut, au château du comte Giulio, demeure la famille du fermier, composée de braves gens, à leur aise et craignant Dieu. Gianlïancesco dirigeait les propriétés du comte Vittorio, le vieux maître, qui était un de ces seigneurs de l'ancien temps, un grand de la couronne, grand cordon de l'ordre de la très-sainte Annonciade, toujours auprès du roi; lorsqu'il venait au château, il y arrivait en voiture à six chevaux avec des laquais et suivi de trois autres voilures à quatre chevaux. Mais il était bon, savez-vous, bon comme le bon pain. Pensez donc! il se confessait au père Ex-Définiteur; au château, il y avait toujours des arobiprêlres, des pères révérendissimes, et monseigneur l'évèque d'Alba y venait souvent. Gianfrancesco,le fermier, était le factotum et les paysans lui obéissaient comme au maître ; mais depuis la mort du comte Viltorio, tout est changé. Le comte Giulio, son fils, ne veut voir ni moines, ni prêtres : qu'il vous suffise de savoir qu'il a rogné de moitié l'aumône aux capucins, et qu'il a enlevé le vin au couvent des Zoccolanli, qui est sur ses propriétés, à cinq milles d'ici. Le vieux comte envoyait tous les ans, à la Saint-François, un jeune veau aux. deux couvents, une, barrique de vieux vin, et du meilleur, huit couples de chapons et une mesure de farine, de quoi faire les tagliatelle pour la journée. Le jeune comte a supprimé tout cela en disant que les saints du Paradis ne mangent et ne boivent point. Peut-on.direde pareilles sottises! on sait bien que les saints ne mangent pas ; mais les enfants des saints sont de chair et d'os et ils ne vivent pas de l'air du temps ! mais il aime mieux donner tous les jours à manger à un tas de dévorants, de sicaires, de bravaches, de bandits, qui ont des liguies vraiment patibulaires ; et il s'en sert pourcom-

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mettre toute sorte d'injustices et de mauvaises actions. Malheur aux seigneurs des châteaux voisins s'ils s'avisaient de refuser le passage sur leurs terres, à ces bravi, ou s'ils défendaient à ses chasseurs de dévaster avec leurs chiens, leurs champs ensemencés! on arracherait les haies, on briserait les grilles, on renverserait les échaliers, on détruirait les vignes, et on mettrait le feu aux meules. Si les fermiers ou les gardes champêtres essayaient de rétablir le bon ordre, on les rosserait comme des chiens. Il a eu des duels où il a été grièvement blessé ; mais tant il y a, qu'à peine guéri il recommence.

— Sabatina, interrompit l'abbé ; ce comte vous a-t-il fait du tort?

— La^ssc-z moi continuer, ministre de Dieu, et vous verrez où je veux en venir. Le comte Giulio est un mécréant, pire qu'un Turc : il ne va jamais à la messe ; dans le château il n'a pas laissé un seul crucifix ni une madone; il les a tous enfermés dans une chambre de décharge avec ks débris et les vieilleries. La Vierge que vous voyez là contre la muraille, derrière cette lampe toujours allumée, était dans la grande antichambre du château : il la donna à mon père, qui était monté là-haut, pour deux barriques de vin ; il a mis à la place des cornes de cerfs, des cuirasses, des casques et des boucliers. Pendant les nuits sombres, on voit chevaucher vers le château des hommes inconnus, enveloppés dans leurs manteaux, et dont la tigure est entortillée dans des écharpes en laine qui leur montent jusqu'aux yeux, sous prétexte du froid : ces gens-là arrivent, mettent pied à terre ; un bravo prend leurs chevaux, ils entrent ; on ferme la porte, et alors commence autour du château la ronde de ces bravaches armés de tromblons et de pistolets, et qui gardenûoutes les issues. Ou ne sait pas ce que font là dedans ces inconnus, qui n'en sortent qu'à deux heures après minuit.

— Ils y soupent, sans doute, dit l'abbé.

— Ce sont là des soupers du diable. Les paysans pensent que c'est un conciliabule de sorciers, et ils dirent qu'on voit souvent des fantômes rôdant dans les environs, et qu'on voit sortir par les fenèlres des flammes vertes, rouges et bleues, qui apparaissent et disparaissent ; on dit que ce sont des si-

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