L'AI BERGE DU SOLEIL
gnaux diaboliques, pour avertir les magiciens, qui répondent de loin au moyen d'autres flammes; mais Angeliiu, la tille du fermier, m'a raconté qu'un jour elle entendit derrière une baie du jardin, Rosso dire à un autre bravo, qui s'appelle Cospt'ttone, que celle nuit-là il y avait le serment des francsmaçons, qui étaient dans un salon tout tendu de nor avec des têtes de morts. Vous voyez bien, Messieurs, que ce sont là des diableries défendues par la loi du Seigneur.
— Eh bien! qu'avez-vous de commun, Sabatina, avec toutes ces diablei ies nocturnes ?
— Oh! rien du tout, grâce à Dieu; mais écoulez-moi. Gianfrancesco, le fermier, a un fils de vingt ans, qui s'appelle Dieudonné. C'est un bon jeune homme, que son père a fait élever dansla crainte du Seigneur. Jamais un vilain mot n'est sorti de sa bouche ; jamais il n'a fréquenté la mauvaise compagnie : notre archiprètre l'aime beaucoup, et le donne pour exemple aux autres jeunes gens. 11 a toujours été, depuis l'enfance, le plus instruit au catéchisme ; il savait servir la messe, et depuis l'âge de seize ans Gianfrancesco, qui est marguillier de la confrérie du Rosaire, le fil admettre dans celle confrérie. Lorsqu'il est en procession, avec sa robe blanche et son camail bleu, on le prendrait pour un ange ; les glands de sa ceinture sont toujours blancs comme la neige et tombent à égale distance avec son chapelet aux grains d'ivoire et à la croix de nacre. Il sait par cœur tous les psaumes des vivants et des morts, et on l'a nommé coryphée de la congrégation.
— Vous le connaissez très-bien, à ce qu'il paraît, et vous nous le dépeignez mieux que sa sœur ne saurait le faire ! vous le voyez donc souvent?
— Eh, monsieur l'abbé, je le voyais souvent, il n'y a encore que deux jours, mais maintenant — elle se prit ici à pleurera chaudes larmes, — maintenant je ne le verrai peut-être plus. Dieudonné, qui depuis notre enfance me voyait fêles et dimanches avec sa sœur Angelina, s'est habitué à m'aimer et moi aussi; nous avons grandi ensemble, comme frère et sœur; oh ! oui; toujours aimable, toujours gentil; mais toujours sage, allez ! il plaisantait ; il était même très-joueur, mais jamais la moindre petite liberté; Dieu garde le digne
enfant de Giar.franeeseo '. A Pâques dernière?, il fit la demande à soi) père, et son père descendit auprès de maure Angelo, qui est le mien, et fit sa demande à son tour. Je suis tille unique, et, sans me vanter, papa a quelques écus et c'est un honnête homme: quand L'arohiprèire apprit cela, il en fut très-content : pensez donc qu'il nous a baptisés tous les deux! il appelle toujours Giaiifraticesco et papa: mes compères !
— Et moi aussi, je m'en réjouis avec vous, Sabatina ; car, à votre dire, le jeune homme est un vase d'or.
— Mais à quoi sert tout cela? air ! pourquoi l'ai-je connu ! je ne souffrirais pas tant ! Dieudonné qui est si bon, a six pieds de haut, il est plus grand qu'un grand grenadier hongrois, de ceux-là qui passaient avec Wallis ; il est beau, bien tourné, fort, robuste, et tellement courageux, qu'il attaquerait un lion : il a de la tête, et c'est un homme de plume. 11 lit presque mieux que Monsieur le curé. Je puis vous le dire, lorsque Dieudonné parle, tout le monde l'écoute : il faut entendre quels beaux raisonnements il sait faire! le secrétaire de la commune disait qu'il y avait plus d'un avocat, mais que pas un ne pouvait lutter avec lui. Le jeune maître, depuis trois mois, le faisait souvent appeler auprès de lui et lui disait :
— Dieudonné, tues un jeune homme démérite el j'ai confiance en toi ; mais tu es trop dévot el lu as mille superstitions par la lcie.
Dieudonné lenail son bonnet dans les mains et ne disait rien.
— Tu vois ; je veux faire parvenir ce billet au baron Umberto ; mais je désire qu'il lui soit remis à lui-même et sans que personne s'en aperçoive. Je ne puis me fier à aucun de ces paresseux mangeurs de pain : avant d'arriver au château d'Umberto, ils auraient visité tous les cabarets de la route, où ils se seraient soûlés comme des ours, et alors ma leitre eût été perdue, ou remise au premier marmiton de la maison qu'ils auraient rencontré. Ensuite, on a toujours des soupçons lorsqu'on voit rôder les bravi, et par le temps qui court, la police a toujours l'œil au trou de la serrure, et le gouvernem?nt se tient sur ses gardes. Tu comprends bien, Diodato,
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qu'il n'y a rien dans ma lettre; mais, enfin, on n'aime pas à faire savoir ses affaires au public. Tu m'as entendu.
Dieudonné montait à cheval, et avant la chute du jour il était de retour avec la réponse.
— Ma fille, dit l'abbé, les maîtres ont besoin de personnes fidèles, et ceux qui en trouvent trouvent un trésor.
— Oui, monsieur; mais il ne faut pas abuser de ces serviteurs fidèles et les mettre en danger. Ce jour-là, le jour de la lettre, Dieudonné vit dans le château du baron certaines figures; il y entendit certains mots tronqués qui ne lui plurent pas beaucoup : le baron s'enferma dans une chambre avec lui, et lui dit :
— Diodato, ton maître m'écrit que tu es un jeune homme sûr et discret: rappelle-toi donc qu'il faut avoir des yeux et ne rien voir, des oreilles et ne rien entendre, une bouche et ne rien dire.
En prononçant ces mots, le baron frappa du pied une griffe de lion en bronze qui soutenait une grande étagère remplie de livres ; le croiriez-vous ! l'étagère s'ouvrit toute seule comme une porte et montra un petit cabinet. Le diable lui-même ne s'en fût pas douté. Dans ce petit trou, il y avait une presse; le baron prit quelques feuilles imprimées, y écrivit dessus des noms et les cacheta avec cette presse; puis, les ayant enveloppées dans une feuille de papier blanc, il la cacheta aussi avec de la cire d'Espagne; puis il dit:
— Diodato, où est ton cheval ?
— Sous le vestibule.
Le baron descendit, fit enlever au cheval les sangles et la selle, qu'il fit porter dans un salon du rez-de-chaussée, où, après avoir levé un des coussinets de la selle, il fourra le pli dessous, et dit, en portant un doigt à sa bouche :
— Diodato, chut ! tu m'as compris pas même l'air !....
— 11 parait pourtant, interrompit l'abbé, que Diodato n'a pas su se taire ?
— Il n'eût plus manqué que cela ! à moi, il m'a toujours tout dit, parce qu'il connaissait Sabatina. Je me taisais, mais je lui disais :
— Dieudonné, prends conseil de ton père :
Le jour où le comte Giulio envoya le jeune homme cbe? le
baron, Gianfrancesco était allé au marché de Garmagnola, et peut-être le comte choisit exprès ce jour-là pour expédier Dieudonné. Lorsque son père apprit où il avait été et ce qu'il avait fait, il en fut très-mécontent et le gronda fort, en lui disant qu'il s'était mis dans une vilaine affaire. Mais dites-moi donc, monsieur l'abbé, que pouvait faire ce pauvre jeune homme à qui le maître donnait un ordre? Al<>rs le fermier factoium fut prendre conseil auprès du père Défmiteur du couvent, sous le secret de la confession, bien entendu. En apprenant ce qui était arrivé chez le baron., le très-revérend père prit sa barbe dans sa main gauche, fronça le sourcil et dit :
— Gianfrancesco, le cas est grave: c'est une affaire de secte, et la franc- maçonnerie travaille avec ardeur.
— Hélas! hélas! répondit le fermier, presque en pleurant ; mais le révérend reprit: Gianfrancesco, sois prudent; il y va de la vie de ton enfant ! s'il parle, ou s'il refuse d'obéir à son maître dans des choses qui paraissent aussi simples que celle de porter une lettre, il n'échappera pas à un coup de tromblon, ou à l'estocade d'un bravo. Il est bien malheureux qu'il soit tombé dans l'embûche : il faut chercher un prétexte spécieux pour faire quitter le pays à ton fils. On y pensera ; en attendant, avertis Dieudonné, si on lui demande quelque serment, qu'il refuse net de le prêter, parce qu'il tomberait dans un abîme sans fond : quand on a juré une fois, la secte et Satan vous tiennent, et c'est sans retour.
— Le capucin parlait en homme sage et en prêtre, reprit l'abbé ; en homme qui connaît les labyrinthes de l'iniquité : il avait donné là un excellent conseil.
— Écoutez-moi donc. Gianfrancesco endoctrina son tils, qui ne lit semblant de rien avec soaunaitre, tout en se tenant sur ses gardes. Un soir le comte lui dit :
— Diodato, j'aurai besoin de toi au château.
— Je suis aux ordres de Votre Excellence ; mais il faudra que j'en dise un mot à mon père, qui veut, comme Votre Excellence le sait, qu'on soit rentré à l'Angelus.
— Ton père l'élève comme une religieuse et te rompt la tête avec les confréries, les processions et les chapelets ; mais il me semble que tu es sevré et qu'il est grand temps de t'e'-