‹ Ubaldo et IrèneChapitre 30 sur 94 · L AUBERGE DU SOLEIL. 1G · texte numérisé non relu

L AUBERGE DU SOLEIL. 1G

manciper : toutes ces momeries sont des inventions des prêtres et des moines pour pressurer la bourse des paysans. Qui est-ce qui croit encore à l'enfer? sottise pour épouvanter les femmes.

A ces blasphèmes, le pauvre Dieudonné suait de la tête aux pieds, et portant la main sous sa veste, serrait contre son cœur son petit crucifix d'argent.

— C'est cela! Les francs-maçons, mon enfant, dit l'abbé, voudraient qu'il n'y eût pas d'enfer, parce qu'ils savent bien qu'ils le méritent, et pour apaiser les remords de leur conscience, ils disent qu'il n'y en a pas, comme si, parce qu'ils le disent, le diable allait prendre la peine de fermer boutique pour leur faire plaisir. C'est bon, c'est bon.

— Donc Dieudonné informa son père qui, bien malgré lui, accorda à son fils la permission de passer la nuit au château, mais il le prévint pour qu'il eût à ne pas se laisser entraîner ni à signer aucuns papiers, ni à prêter aucun serment. A une heure de la nuit, Dieudonné se rendit chez le comte ; il le trouva en grande et secrète conférence avec deux seigneurs étrangers qui parlaient français. Le garçon qui avait appris, étant petit, un peu de cette langue par un capucin savoyard, écoutait sans faire semblant de comprendre. Ces personnes disaient au comte :

— Quel beau jeune homme ! (Sabatina prononçait ces mots en rougissant de plaisir) quel beau jeune homme ! il a l'air courageux ; mais, bah ! ces Piémontais sont trop chrétiens ; il y a peu à compter sur eux, principalement sur les paysans de ce canton, auquel les curés n'enseignent que le catéchisme.

— Nous pouvons nous fier à celui-ci, reprit le comte ; il est à moi et je l'ai mis à l'épreuve; il parle peu, mais il est ferme comme un chêne.

Dans ces entrefaites, Rizzo, l'âme damnée du comte, entfe tout à coup et dit à son maître :

— Excellence, Léonidas est arrive ; on panse son cheval qui est tout en nage ; il sera bientôt ici. Faut il commander de servir le souper?

— Oui.

Rizzo était à peine sorti, qu'un homme enfermé dans une grande bouppelande entra et se débarrassa de ce \êre- II. 15*

ment en le jetant négligemment sur un fauteuil; il porte alors son pouce et l'index de sa main sous son nez et détache deux énormes moustaches postiches. Dieudonné reconnut surle-champ le haron Umberto qui embrassa le comte et les deux inconnus d'une certaine façon ; puis, se tournant vers lui et lui frappant sur l'épaule, il lui dit :

— Eh bien, as-tu prêté serment?

— Pas encore, reprit le comte un peu embarrassé : nous verrons ça après souper.

— Dans quels dangers, interrompit l'abbé, dans quels dangers affreux se trouvent souvent les jeunes gens? a-t-il pu s'en tirer, au moins ?

— Ah le pauvre malheureux ! reprit Sabatina. Rizzo vint annoncer que Son Excellence était servie; les seigneurs passèrent dans la salle à manger; Dieudonné restait en arrière, mais le comte lui dit :

— Viens, Diodato : tu souperas avec nous. Pensez-vous quel honneur ! Dieudonné était très-embarrassé;

il ne savait où fourrer ses mains; il se tenait droit et tout d'une pièce, tandis que les autres prenaient des airs débraillés et tout à fait malhonnêtes. Le pauvre garçon n'avalait que de petites bouchées ; les autres dévoraient et vidaient coup sur coup de grands verres d'un Barbera (1) des plus vieux que Dieudonné n'osait boire que par gorgées. On passe au Madère; arrive l'Alicante; puis le Greco avec lequel on trinque. Ce fut, entin, un énorme souper qui n'en finissait plus : ces seigneurs étaient en nage, ils étaient rouges comme des écrevisses ; leurs yeux semblaient vouloir s'élancer de leurs orbites. Ils parlaient en argot; puis ils disaient que Bonaparte remplacerait Schérer; que Bonafous était déjà arrivé au camp républicain, qu'Alba était prête; que Ranza montrait de bonnes dispositions. Tout à coup le baron se tournant vers le comte lui dit :

— Voyons; Diodato pi ête-l-il serment, oui ou non?

— Certainement, répondit le comte ; lève-toi, Diodato, et prête serment.

(1) Le Barbera est aussi un vin rouge du Piémont, très-fort et très-capiteux,

{L'auteur.)

l'auberge du solul. 17 i

Le comte perdait que Dieudonné devait être ivre; mais celui-ci, qui n'avait pas bu trois verres de vin, avait toute sa raison et tout son sang-froid: il répondit :

— Excellence, vous savez que Dieudonné est votre serviteur; il n'a pas besoin de serinent pour rester fidèle comme il l'a été jusqu'ici ; il le sera toujours. Donnez-moi des ordres; mais ne me faites pas jurer.

— Par le corps... par le sang... tu jureras, s'écrièrent-ils tous à la fois; mais le comte, pour ne pas faire de bruit, leur dit :

— Mes amis, Diodato est encore bien jeune et il n'est pas tout à fait sorti de sa coquille : il fera tout ce que je lui dirai, en attendant, fiez-vous à lui. Diodato, prends deux lampes et descends avec nous sous les grandes voûtes du château.

Diodato obéit, tout le monde le suivit.

— Il l'a échappé belle, s'écria l'abbé, car les sectaires sont cruels, capables de toutes les trahisons et perfides au fond du cœur, ils n'ont confiance en personne et c'est pour cela qu'ils exigent de terribles serments.

— Vous verrez, reprit Sabatina ; vous verrez comme ils sont canailles ! oh ! les assassins ! — Dieudonné marchait devant avec les lampes, car il connaissait parfaitement le château. 11 les fit descendre par des escaliers dérobés, dans les basfonds, sans être vus. Le comte lui donna une clef, en disant :

— Pose les lumières et ouvre là-bas.

11 ouvre : on descend dans un caveau souterrain qui n'avait qu'une ouverture carrée au milieu de la voûte et qui répondait à une trappe ancienne : Dieu sait combien de pauvres malheureux étaient tombés vivants dans ce sépulcre où ils s'étaient brisés, ou bien ils étaient morts de faim et d'épouvante sans que personne en entendit jamais reparler! Dieudonné aperçut dans un coin du caveau un tas de charbon préparé, un tripode, une grande cuillère en fer et une quantité de plaques en plomb. On lui fit allumer les charbons qu'il attisait avec un soufflet; le plomb commença à se fondre : alors les deux Fiançais tirèrent de leurs poches des moules à balles et les préparèrent pour y couler le plomb. Le comte et le baron le versaient dans 'les moules : on en sortait les balles que l'on arrondissait entièrement à coups de cisaille.

Il y avait des balles de fusil et des balles de pistolet. Dieudonné ajoutait du charbon, soulfl tit le l'eu et posait les balles dans des boîtes. Ce travail, commencé avant minuit, dura pendant plus de cinq heures; tout le monde était sur les dents.

— lisse sont bien approvisionnés, dit l'abbé Leardi en ricanant ; ils avaient des munitions pour la chasse à Tours. Les grands seigneurs ont de ces goûts-là.

— Oui, n'est-ce pas? la chasse à l'ours! la chasse au péché mortel; puisse-t-il les étrangler tous !

— Paix, paix, Sabatina : ne faites pas d'imprécations !

— Elles s'échappent de ma bouche malgré moi ! mais écoutez encore. Après avoir travaillé toute la nuit, les seigneurs prirent les petites caisses remplies de balles et dirent à Dieudonné d'éteindre le feu, de laver la grande cuillère en la faisant égoutter dans un treuil, de remettre tout en ordre et de remonter. Après avoir tout arrangé, Dieudonné remontait, une petite bougie allumée à la main, par des galeries basses, lorsque tout à coup, à un détour, sa lumière s'éteint et il reste dans l'obscurité. Je vous garantis que Dieudonné n'est pas l'enfant de la peur; mais quel homme n'eut pas été surpris, à cette heure, après cette besogne de contrebande, dans ces souterrains, seul, sans y voir goutte? Il s'arrêta; il poussa ses mains en avant; alors il voit à l'improviste la lumière de quatre lanternes de sbires qu'on lui plante dans les yeux. Il s'écrie : Jésus !

— Il n'y a pas de Jésus qui tienne , huilèrent à la fois quatre voix terribles et infernales ; et quatre poignards nus se lèvent sur sa poitrine :

— Jure, ou tu es mort î

— Mes frères, dit alors Dieudonné; ayez pitié d'un pauvre jeune homme qui n'a jamais fait de mal à àme qui vive.

— Il n'y a pas de frères ; il n'y a pas de pitié! jure sur la pointe de ces poignards fidélité éternelle à la maçonnerie; sinon, nous t'égorgeons bel et bien, nous t'enterrons ici et nous envoyons ton âme à tous les diables !

En entendant prononcer ces mots, et à la vue de ces quatre démons qui l'entouraient, Dieudonné commença un acte de contrition en disant tout bas :

— Mon Dieu, je ne jure pas avec le cœur.

l'albkbge du soleil. 171!

— A quoi penses tu? s'écrient les assassins : jure, ou nous t'arrachons l'âme !

Ou lui saisit la main, on la pose sur la pointe des quatre poignards et on lui crie :

— Jure, infâme, jure.

Dieudonné jura : on prit sa petite bougie, on ralluma à l'une des lanternes, et en la lui redonnant, on lui dit :

— Va-t'en et ne regarde pas derrière toi.

Ubaldo écoutait toute celte narration, sans respirer, les yeux fixes, avec un frisson qui lui secouait les membres ; lorsqu'elle fut arrivée à ce point, il s'écria :

— Les traîtres ! les misérables! et il lançait sa main fermée en avant comme s'il eût voulu les atteindre. Sabatina, que ces souvenirs animaient et troubl lient, s'élança de son siège et courant se poser devant Ubaldo, face à face :

— Dites-moi, monsieur, s'écria-t-elle : pensez-vous qu'il y ait de pareils scélérats dans ce monde ! pas même les assassins de grands chemins!...

— Calmez-vous, pauvre jeune fille, dit l'abbé avec douceur, mais sans quitter sa place, calmez-vous : comment tout cela a-t-il fini, dites-nous?

— C'a fini pis que pire, ajouta Sabatina. Le péché attire la malédiction de Dieu. Ce n'était pas sa faute, au pauvre jeune homme; mais en attendant... — Dieudonné étourdi et tout tremblant rencontra Rizzo sur les dernières marches de l'escalier : celui-ci lui dit :

— Rentre chez toi.

— Et le maître ?

— Il a été se coucher et les deux étrangers aussi; quant au troisième, il est remonté à chevalet il a filé.

Dieudonné rentra à la ferme avant le jour et trouva son père déjà levé, assis au coin du feu.

— Eh bien ! lui dit-il en le regardant, qu'as-tu, mon enfant? que t'est-il arrivé ?

— Rien, oh rien, mon père : je tombe de sommeil et je vais me coucher. Il courut à la hâte dans sa chambre et se jeta à genoux en soupirant, devant son crucihx: levant les deux bras vers lui, il s'écria :

— Pardon, mon Dieu, pardon et pitîé. Vous savez tout;

l~i MÎALPO ET IHLINE.

vous savez qu'on a usé de violence; je vous avais dit, mon Dieu, que je ne voulais pas; que je ne jurerais que des lèvres. .V.iis en attendant... j'ai juré !

Il pleurait, le pauvre malheureux; il pleurait et n'osait pas se coucher. Accablé de fatigue, il se jeta sur son lit; mais sans pouvoir fermer l'œil. Vers le milieu de la matinée il se releva, composa son visage le mieux qu'il put, et fut dire à son père que le comte avait eu des étrangers à souper avec lesquels il avait passé toute la nuit et. qu'il ne voulait pas que les gens de sa maison s'en aperçussent.

A moi, continua la jeune fille ; à moi, il a tout dit en me faisant jurer que... — pensez donc! ma bouche était cousue : si on ne me l'avait pas arrêté, Sabatina n'eût soufflé mot!

— Mais comment et pourquoi l'a-t-on arrêté ?

— Voilà : à huit jours de là, le bon jeune homme s'était confessé au père vicaire et était rentré dans la voie du Seigneur ; son maître le fit appeler. C'était la première fois depuis huit jours. Lorsqu'il demandait après le comte, Rizzo avait toujours un prétexte pour ne pas le laisser entrer. Voilà comment ils agissent, ces seigneurs! donc le maître le fit appeler et lui dit d'un air tout à fait dégagé, comme si rien ne se fût passé :

— Diodato, il faut que tu me rendes un service: prends ce briquet et cette pipe, va-t'en là-bas, au bout du grand sentier de la Cascina-Granrle, où il y a ce carrefour sous le tabernacle de saint Maurice, et attends là. Vers vingt et une heures, tu verras venir, du côté de Cherasco, une voiture jaune aux roues rouges : le cocher conduira deux chevaux bruns, et aura une plume verte à son chapeau : lorsque la voiture sera près de toi, tu mettras la pipe à la bouche et tu battras le briquet pour l'allumer. L'un des deux voyageurs qui seront dans la voiture fera arrêter les chevaux, et te dira :

— Dites donc, jeune homme, voulez-vous allumer ma pipe? Tu t'approcheras ; on te demandera où demeure le grand

Baptiste du moulin ; alors lu répondras :

— C'est mon compère, je vous y conduirai si vous voulez. Tu sauteras sur le siège à côté du cocher : tu les conduiras

chez Battislone, et tu feras ce qu'ils te diront. C'était un dimanche ; j'étais sur le point d'aller, selon

l'assassin de l'arcade. 1*3

1 habitude, à l'église avec Angclina, lorsque Dieudonné, revenu du château, me prit à part et me dit à la hâte la commission ijue le comte lui avait donnée :

— Dieudonné, lui dis-je (je me le rappelle eue re comme si c'était d'aujourd'hui): Dieudonné, prends garde qu'il ne l'arrivé malheur. Qui peut savoir ce que c'est que ces deux étrangers et ce qu'ils veulent au grand Baptiste? tu sais bien que cet homme est un contrebandier fieffé, qui prêle la main aux voleurs, aux bandits, aux espions : le peuple l'accuse de maléfices. Dieudonné, prends garde, pour l'amour de Dieu.

Le jeune homme me regardait d'un air incertain et presque en pleurant : on eût dit qu'il avait un pressentiment funeste qui l'avertissait :

— Tu ne la verras plus.

— Sabatina, me dit-il , recommande-moi à la bonne Vierge

La jeune fille allait commencer la triste aventure de l'arrestation , lorsque maître Angelo, le tablier roulé sur sa hanche, entra, portant la soupière aux tagliatelle:

— Messieurs, nous sommes prêts: Sabatina vous a donné, sans doute, une absinthe qui mérite bien un copieux dîner : pauvre fille ! elle avait bon besoin de décharger son cœur!...

Clic, clac ! — clic, clac !

— Qui diable est-ce ? à celte heure ? quels claquements de fouet! eh, eh! holà! Nanni, ouvrai» HïlfliRe*«Çerieio, holà! eh! Cencio, ouvre l'écurie! Ce$ mklidiisc ^çoçÈ^J^rinent toujours comme des marmotU

XXXV m. — l'assassin de l'arcade.

Ce clic clac du fouet des postillons a sans doute éveillé la curiosité de nos lecteurs, qui nous demanderont quelle était la personne qui arrivait si tard et qui faisait tant de bruit à

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la porte de l'auberge du Soleil. Nous sommes heureux de pouvoir facilement satisfaire celte curiosité, en répondant que c'étaient deux colonels allemands, qui allaient, au nom de Beaulieu, traiter avec le général Colli.

Ces nouveaux arrivants venaient rogner une partie du souper d'Ubaldoetde l'abbé Leardi qui, à vrai dire, ne furent pas enchantés de la visite. Le plus âgé des deux militaires, après avoir dit à l'abbé: Gute Nacht, s'approcha du fou, tordit son épaisse moustache et demanda à l'hôte :

— A fie fus ponne faute ? pon frin?

— Oh du foin excellent, répondit maître Angelo ; n'ayez nulle crainte.

— Pienn, pienn ! fîte ; fis ferre ; H feu bour mon bibe !

Maître Angelo prit un tison au bout des pincettes et le présenta au colonel, qui le posa presque tout entier dans une énorme pipe de Kummer (t),qui contenait une livre de tabac, tout au moins, et, au bout de quelques minutes, lui et son camarade remplirent la salle de la plus étouffante fumée et de l'odeur la plus nauséabonde qu'on puisse imaginer. Taddea, l'hôtesse, apporta une grande fiasque de vin Santo et deux verres, qu'elle posa sur la cheminée, puis elle alla placer sur la table deux nouveaux couverts. Pour s'humecter le gosier, ces dignes champions avalaient méthodiquement, avec un ensemble parfait, un grand verre de vin à chaque vingtième expiration de fumée , faisaient claquer leurs lèvres et disaient :

— Guter Wein, der Teufel ! pon! pon !

Alors le plus jeune des deux dit à l'abbé, en latin, car les officiers allemands parlaient latin beaucoup mieux que plusieurs de nos savants modernes:

— Quomoio appellatur vinum istud ?

— Vinum sanctum, répondit l'abbé.

— Ah, ah ! reprit l'Allemand : utinam de isto sancto vino in paradiso bibatur !

Ces guerriers, on le voit, étaient de bons dégustateurs. L'abbé, dès qu'il eut fini de souper, se sentant asphyxié à

(1) Qu'on nous permette de ne pas dire une pipe en écume de mer : on ne wurait faire des pipes avec une pareille substance. Kummer est un fabricant de Vienne d'mt les pipes sont connues du monde entier. (Le traducteur.)

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moitié par la fumée el la puanteur des pipes, fit un signe à Ubaldo, se leva de table, souhaita la bonne nuit aux deux colonels el, avec son élève, qui Ma la salle à manger.

Voici, nous l'espérons, la curiosité du lecteur satisfaite en partie ; mais il doit lui rester, comme à nous, le désir d'apprendre la fin de l'aventure du pauvre Dieudonné que Sabatint n'avait pu acbever de raconter. Ce n'est pas notre faute ; ce diantre de fouet des postillons lui avait coupé la parole; que po;i\ions-nous y faire ? parler en présence et à la moustacbe de ces deux officiers, qui l'avaient peut-cire fait arrêter, ce n'i ù: vraiment pas été prudent. Les temps étaient mauvais ; la pauvre jeune fille qui soulageait son cœur aurait pu être victime de ses confidences. Envoyant entrer les deux colonels, elle s'esquiva par une porte dérobée el fut cacher sa douleur dans un coin obscur de la cuisine. Done, bienaimé lecteur, ayez un p.ju de patience : vous ne resterez pas longtemps, je l'espère, sans apprendre la fin de l'histoire.

Permettez-nous, en attendant, d'accompagner Ubaldo dans sa route vers Alexandrie, et écoutez les raisonnements de l'abbé Leardi, qui pourront vous être utiles, car, voyez-vous, tel abbé- là est un homme de bon sens, qui connaît le monde et son époque, el en ce temps -là, ne vous y trompez pas, les affaires du monde marchaient à peu près comme elles marchent aujourd'hui, si ce n'est qu'il y a peut-être à y ajouter ce que nous avons appris par suite d'une longue expérience de plus d'un demi-<uc'e j et si le monde d'aujourhui n'en sait pas plus long que notre abbé d'alors, mettons que nous n'ayon> rien dit.

— As-tu vu, Ubaldo, disait l'abbé, comment s'y prennent les sectaires pour tromper la jeunesse ? comme on la précipite dans le gouffre des conspirations, sans qu'elle s'aperçoive qu'elle court vers sa ruine? Ah ! ce pauvre Dieudonné! il me tait pitié et mon cœur se brise en y pensant! Un jeune homme si bon, si simple, si loyal, si pieux, l'espoir de son \ leux père ; si digne de l'amour de sa fiancée ; lui qui prend tant d'intérêt pour son maître , pour ce maitre scélérat et meurtrier, qui veut en faire un instrument de félonie? Ces choses-là ne paraîtraient pis croyables, si on ne les voyait que trop souvent mises en pratique par beaucoup de seigneurs Ti 1G

17^ l'BALDO ET mÈNE.

eavei-s leurs dépendants, lesquels, la plupart du temps, sont infidèles, les volent et les trompent de mille façons; peine bien digne en vérité d'un crime si exécrable et si noir !

— Mais vous pensez donc, vraiment , que le comte Giulio est un conspirateur?

— C'est un conspirateur et un impie. Tu as entendu les irréligieux coups de boutoir qu'il donnait à Dieudonné en l'appelant superstitieux, cag<>t, coureur de confréries et de processions, sentant la sacristie et croyant encore à l'enfer ! Pensestu donc que cet homme n'ait pas lancé toutes ses gentillesses voliairiennes à la face de ses autres domestiques, des artisans et des paysans de ses propriétés? Sois en bien assuré : je connais la fureur de ces apôtres de la philosophie qui prêchent au peuple les droits de l'homme, la liberté et l'égalité, la puissance de la raison, le culte du cœur envers Dieu sans aucune observance extérieure ; ni plus ni moins que ce que l'on faisait en France et dont tu vois maintenant les beaux résultats: un royaume renversé, la noblesse foulée aux pieds, leurs fortunes volées, les bons opprimés, emprisonnés, massacrés, toute autorité divine et humaine tournée en ridicule, vilipendée et blasphémée !

— Par les discours de Sabalina, on voit bien clairement que le comte Giulio est un mécréant, peut-être même un franc-maçon ; mais dans tout cela je ne vois pas de conspiration, je ne comprends pas contre qui on en tenterait.

— Tu es encore bien jeune, et ton âme ne saurait concevoir l'idée d'une félonie si lâche et si perfide ; mais lorsque l'on fond une si grande quantité de balles en secret, c'est qu'on a des armes et de la poudre cachées ailleurs ; donc ceux qui connaissent la perfidie humaine, comprennent qu'il y a en Piémont une conspiration plus ou moins étendue contre la patrie et contre son roi. Ces gens-là sont liés par serment aux loges maçonniques de France ; ils secondent du mieux qu'ils peuvent les victoires des républicains, et ils espèrent les voir, dans cette campagne nouvelle, surmonter les passages fortifiés des Alpes Maritimes et se renverser sur le Piémont ; alors ils se joindront à eux en armes pour exterminer lapati ie, s'ils ne peuvent la dominer.

— Il n'est donc pas vrai qu'ils aiment la liberté, qu'ils veu.

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lenl améliorer les lois et faire le bonheur des peuples, comme ils ne cessent de le dire ?

— Le peuple c'est eux, mon Ubaldo : ce n'est point la liberté qu'ils aiment, c'est la licence; ils ne veulent pas améliorer les lois, ils veulent améliorer leurs bourses et leurs coffi es-forts : nous le voyons en France où la plèbe, nageant dans une mer de sang, est devenue le souverain, ou, pour mieux dire, le tyran du plus noble, du plus généreux royaume du inonde. Ce qu'on a tenté, ce que la colère de Dieu a permis en France, on le tente dans le reste de l'Europe, où l'on veut renverser Jes autels et les troues, c'est à-dire le Christ et les rois. Ce que je le dis là, Mirabeau le tonnait ore rotundo, du haut de la tribune il y a quelques années, lorsqu'il s'écriait :

— « Les rois seront découronnés : ils ne pourront pas ard rêler la grande révolution qui surgit pour changer la face « du globe et le son de L'espèce humaine ; il n'y a d'im- « muable que la Raison qui détruira bientôt louies les insti- « tutions vicieuses! »

Pour ces gens-là, les institutions vicieuses sont : la religion chrétienne, le pape, les prêtres et les rois.

— Mon Dieu ! ces francs-maçons, mon cher maître, sont donc le déluge universel qui submergera l'Italie, l'Espagne et l'Allemagne ? Mon Dieu, mon Dieu ! qui aurait pu penser cela? il y en a donc des millions de millions...

— Non, non, rassure-toi, Ubaldo : si je te disais qu'il y en un sur cent, j'exagérerais peut être : ne parlant que de notre Piémont, je parierais que sur mille individus il y a tout au plus un maçon véritable et agissant.

— El comment se l'aii-il aloi s qu'Usaient assez de puissance pour se promettre d'abattre 1 Église et les monarchies dans loute l'Europe?

— Leur puissance est fondée sur la faiblesse, la stupidité, la crainte de ceux qui devraient être torts, prévoyants et invincibles. Dis-moi donc un peu, Ubaldo, le souviens-lu de ces gamins qui jouaient au truc sur l'esplanade de la citadelle de Turin ; le souviens-tu que ce fou de comte Giberlo, qui passait par là, eut l'idée de leur lancer son chien aux trousses; tu n'as pis oublié que toute celte volée d'élourueaux, jetant

ISO IBALP0 ET 1KENE.

par terre et balles et palettes, s'enfuit en criant, foute tremblante? Pourtant qui était le plus fort du cbien ou des joueurs armés de leurs palettes? le chien était seul; ils étaient plus de vingt ; certes, s'ils lui avaient tenu tête, en lui lançant deux bons coups bien appliqués, tu aurais vu ce bravache crier: cahin, canin, et se sauver la queue entre les jambes. Ce furent eux, au contraire, qui se sauvèrent et le chien les poursuivit en jappant et en aboyant par toute l'esplanade et il ne se tint tranquille que lorsqu'il les vit tous dégringoler dans les fossés des remparts. Voilà ce que font les sectaires ; à leur premier aboiement, ils voient les gens s'enfuir, et, ma foi, ils les poursuivent : si les fuyards se retournaient pour voir ceux qui les assaillent, ils s'apercevraient en rougissant que deux hommes ont fait peur à plus de cent personnes.

— Vous avez beau dire, maître; mais puisque les plus fiers et les plus aguerris ont peur, il faut pourtant bien que cer gens-là soient nombreux et vaillants.

— Ils sont vaillants, te dis-je, parce que les autres sont des lâches, mais pour nombreux ils ne le sont pas ; j'ai toujours envie de rire lorsque je pense à l'événement de Bordeaux arrivé il y a quelques années, et qu'on a lu dans les journaux français. Une voilure de Girondins armés de grands sabres, avec leurs grands chapeaux à ganses et à plumets tricolores, revenait de Cihors à Bordeaux; dans la poche de chaque portière il y avait deux pistolets et chacun de ces hommes portait sur lui un estoc triangulaire : les plus hardis étaient dans le coupé, armés jusqu'aux dents, car ils portaient beaucoup d'argent pour la paye. Ils étaient menés en poste à six chevaux ; les deux premiers montés par un garçon d'écurie, ceux de l'arbalète et du timon par deux habiles postillons qui allaient au grand trot. Arrivés à une ou deux lieues de Bordeaux devant une espèce de voûte qui barrait la grande route, ils se trouvèrent au moment d'y passer dessous vers minuit la lune descendait à l'horizon et nos braves étaient à moitit endormis, lorsque tout à coup un homme s'élance d'une haie à la tête des chevaux, en criant :

— Arrêtez, ou vous êtes tous morts !

Les Girondins se réveillent en smsaut, et l'agresseur se tournant vers l'arcade s'écrie :

i/assassin dk l'arcade. ISI

— Camarades, si l'on bouge, faites feu ,• tirez même sur moi sans miséricorde.

Les assiégés tournent leurs yeux vers la voûte et voient une bande d'assassins rangés derrière les piliers, la carabine en arrêt et prêts à faire feu. Le bandit fait descendre les postillons; se tournant vers les voyageurs, il dit d'une voix de tonnerre :

— Descendez tous.

Ils descendent comme des imbéciles; l'assassin dégrafe leurs sabies et les jette derrière la haie, en disant :

— Ventre à terre ! — camarades, feu sur le premier qui lève h tète.

Puis il monte dans la voiture, en tire beaucoup de rouleaux d'or et les porte à ses compagnons; le digne homme f.iit plusieurs voyages de l'arcade à la voiture; quand il eut tout pris, il s'en alla sans dire adieu.

Les Girondins étaient toujours couchés à plat ventre, sans oser respirer : ils y restèrent longtemps; mais enfin, ou se lasse de tout, même de la position la plus commode et la plus agréable; lorsqu'ils n'entendirent plus ni son de voix, ni bruit de pas, ils commencèrent à risquer un petit coup d'œil en dessous vers les assassins; les bouehrs des trorablons brillaient toujours au clair de lune, tous les visages se tournèrent vers la terre. Alors un de ces hommes, moins patient que les autres, commence à dire :

— Que fais >ns-nous ici, le museau contre terré, comme des pourceaux ?

— Chut ! dit un autre, sinon on nous crible de balles.

Us attendent encore. A la fin des fins, un audacieux, — et il fallait qu'il le fût, celui-là! — lève la têle tout à fait et iegarde ; voyant que personne ne bouge, il s'écrie :

— Il faut que ces démons là-bas aient pris racine, ou le diable m'emporte ! %

11 se lève d'un bond, court vers la voiture, grimpe sur le marchepied et tire d'une poche de la diligence deuxpistolels chargés. Les autres, en moutons de Panurge, en font autant; ceux du coupé prennent deux sabres qui étaient restés sur les coussins et le petit bataillon carré court vers la voûte en criant :

182 LBALDO ET IRÈNE.

— Moi t, mort !

Personne ne bouge-, personne ne tire ; on ne fuit pas, on ne dit mot :

— Rendez-vous, crient les Girondins; vous êtes tous nos prisonniers !

On s'élance le pistolet au poing : les armes sont appuyées

sur les poitrines.... mais, ces poitrines ce n'était que du

son.

— Comment, du son ? s'écrie Ubaldo, qui écout'Ml bouche béante.

— Oui, du sou, reprit l'abbé. Il n'y avait là <|«ie huit mannequins masqués, habillés en brigands de la Calabre et tenant enjoué des carabines vides

— 11 n'y avait donc qu'un seul assassin qui' eut L'audace d'attaquer, tout seul, une diligence remplie d'hommes armés, courageux et vaillants ?

— Mais oui ! un homme seul ; et il les désarma, il vola la caisse et il aurait pu les égorger tous, s'il en avait eu la fantaisie. La vue de ces bouches à feu tournées vers la voiture ; ce commandement désespéré : Tirez, même sur moi... effrayèrent tellement ces Girondins qu'ils mordirent la poussière pendant un temps infini. — Voilà l'image vraie et fidèle des sociétés secrètes. Le bandit avait préparé ses mannequins tout à l'aise, dms une çahntte inhabitée; lorsqu'il lit nuit, il les avait apostés sous l'arcade et son coup réussit à merveille, par la peur et la sottise des Girondins surpris. C'est donc la peur et la surprise qui rendent les sectaires formidables dans les conspirations; une poignée d'hommes suffit alors pour tenir en respect la multitude, car cette- poignée d'hommes, on la prend pour toute une armée. Tu Tas va, Ubaldo, dans le château du comte Giulio : c'est peut-êlie une trentaine ou une quarantaine de factieux qui s'apprêtent à tenter un coup de main, et si la vigilance ne les dépiste pas, ils éclateront comme une bombe dans quelques villes voisines et ils mettront la moitié du Piémont sens dessus dessous (1).

— Vous dites cela maintenant, mon mailre; mais je rac

U) Cela est réellement arrivé quelques mois plus tard, à Alba, après la bataille «le Moutenotte, par les meuées de Bonafous et de Ranza, comme l'écrit l'historien Botta dans son livre quatrième. {L'auteur.)

L \-.-«-- ^ ' - ' IRCADK. 183

souviens furt bien que vous m'avez dil plusieurs lois que l Italie est dans un grave diriger.

— Elle y est, oui ; mais ce n'est point par la (bree des sectaires qui, jusqu'à présent, sur plus de vingt millions d 'habitants que compte l'Italie, ne tout à peine qu'au nombre de quelques mille :je ne saurais donc assez répéter que toute leur force est dans la faiblesse d'autrui. Ajoute que dans plusieurs Etats de notre pays, la conspiration universelle contre leChrist et ;on Église est conduite par la déloyauté de coupables ministres. Qu'eu arrivera-t-il? il arrivera que le Christ et son église prévaudront contre l'enfer; mais celle promesse que Dieu a faite à sa divine Épouse, il ne l'a pas faite aux puissances de la terre; l'Église se raffermit par la persécution ; in infirmitate perficitur : mais les puissances, h Dieu ne les sauve, seront renversées et dispersées. Le scandale des e ppressions centre 1 Eglise a affaibli la fui chez les peuples, et Dieu a permis que les peuples en vinssent à opprimer leurs seigneurs.

— Pourtant vous m'aves assuré que l'Italie était encore bonne et pieuse.

— Oui, mon enfant ; et surtout les priDces italiens de nos jours. Leur personne et leur famille sont pieuses et peuvent servir de modèle ; ils sont charitables envers les pauvres; ils sont bons, ils sont cléments; ils observent les préceptes de la sainte Église comme le dernier de leurs sujets, loi. -qu'il est bon ; ils fréquentent les sacrements ; ils aiment et ils révèrent sincèrement la personne sacrée du souverain Pontife j mais la perversité des ministres, ennemi? de D:eu, maintient vivaces les lois hostiles à l'Église, qu'on a établies au commencement de ce siècle; c^tle irrévérence légale a eu de funestes conséquences sur la soumission des peuples : si les républicains français envahissent l'Italie, je t'affnme qu'avant 1800, on n'y trouvera plus un seul roi.

— Diantre ! il n'y a plus que quatre ans d'ici à 1800!

— C'est encore trop !

Si on avait écouté les d. ux interlocuteurs, à ce : C'est encore trop, prononcé si résolument, on eût dit sans doute en soimême : Voilà un abbé qui fait ses embarras avec un jeune homme imberbe; mais bah ! quatre ans pour abattre deux

Itiï UEALDO ET IRÈNE.

tèies couronnées, un grand-duc, Iroisdues et deux séiénissimes républiques? allons donc! quelle plaisanterie! en faudrait-il de ces jacobins pour en venir à bout! cet abbé-là est un bel et bon extravagant; un songe-creux.

Cependant, nous qui avons vu s'écouler ces quatre années et cinquante autres après, nous ne disons pas cela : nous qui avons vu en deux ans mourir les deux Sérénissimes, puis tous les Etats, non-seulement ceux de l'Italie, mais tous les États de l'Europe, se remuer, se renverser plusieurs fois ; rien n'a plus le droit de nous étonner dans le monde. Avant que les quatre années de l'abbé Leardi eussent achevé leur cours, tous les rois et tous les ducs avaient disparu de l'Italie, qui s était convertie en autant de républiques démocratiques. La Cisalpine, la Transpadane, la Cispadane, la Subalpine, la Ligurienne, la Vénète, l'Étrusque, la Tibérine et laParthénopéenne, avec un tas d'autres filles, nièces, cousines et bellessœurs ; c'était vraiment une fourmilière de républiques Unes, indivisibles el éternelles, avec des forêts d'arbres de la liberté, plus grandes que la forêt Noire et des montagnes de bonnets rouges, de quoi couvrir tout entier le mont Blanc. Si c'eût été la tin, encore ! mais vous allez voir : Bonaparte prit toutes ces dames unes, indivisibles et éternelles et les fit cuire à l'étuvée dans une casserole si bel et si bien, qu'enfin, en vertu d'une opération chimique, elles se vaporisèrent ; et cette vapeur se répandit dans l'atmosphère, si fine, si pénétrante que nous la respirons à pleines narines pendant toute la journée et qu'elle voltige dans notre cerveau toute la nuit durant : nos poumons ne respirent plus maintenant que des vapeurs démocratiques et nous rêvons contiruellemenjt de république une, indivisible et éternelle. Voilà le premier fruit que les Cisalpines, les Transpadanes et toute la séquelle donnèrent à cueillir à l'Italie ; mais il y a aussi d'autres fruits, dont le plus doux est l'appétit de ces jeunes personnes qui dévorèrent en moins de deux années les biens des communes, les biens des nobles, ceux des prêtres, des moines, des cathédrales, des sanctuaires, des humbles cures et des simples chapellenies, broyant sous leurs dents d'acier des chandeliers, des croix, des lampes, des encensoirs, des calices, des ostensoirs d'or et d'argent, jusqu'aux cloches de bronze sur les clochers. Que

l'assassis dk l'arcade. tS.'j

dites-vous de ces dents-là? et de ces estomacs, qu'en pensezvous? le tout en vertu de l'appétit! — Dès que la chimie de Bonaparte eut vaporisé les républiques, elle vaporisa aussi tout ce qu'elles avaient avalé, et l'Italie ressembla de tout point à une table dont on viendrait d'enlever le couvert.

De 1814 à 1848 il s'est passé plus de trente ans, pendant lesquels cette pauvre Italie avait tâché de faire un peu de cuisine et de remettre sa petite nappe : il est vrai de dire qu'en 1821, puis en 1831, quelque jeune homme de bon appétit mit la dent par-ci par-là, dans une bonne croûte de pâté, et que l'Italie n'eut pas mal de peine à rcconfeclionner la pâtisserie dévorée; mais, à tout prendre, aidée par son génie et par sou industrie, elle avait encore servi, sinon une table royale, au moins un peu de bonne chère, la plaçant avec symétrie sur les tables, d'où elle répandait un parfum aussi agréable que savoureux. Mais que voulez-vous? en 1848, l'appétit républicain se réveilla de nouveau, et la Lombardie, la Vénétie et la Toscane furent nettoyées en un coup de gosier. A Naples, les petits neveux de la Parlhénopéenne se jetèrent sur les mets avec une faim de chasseurs; mais le 15 mai, ces provisions-là se trouvèrent si dures, qu'elles leur cassèrent les quenottes, aux pauvres petits ! à Rome aussi la table était mise; quoiqu'un peu ravagée par les républicains de la Romagne et des Marches, on y sentait pourtant encore une assez bonne odeur de rôti: mais quoi! comme si l'appétit des républicains de Rome n'eût pas été capable d'absorber un festin de Balthazar, an iva par là-dessus l'appétit de Joseph Mazzini et de Garibaldi qui, non-seulement dévora le rôti, mais ne laissa pas la moindre petite miette de pain, et il ne resta sur la table ni salières, ni verres, ni assiettes; et si l'Italie arrive encore, avec le temps, à préparer quelques bons petits morceaux, Rome, au contraire, sera forcée pour bien longtemps de mâcher ces croûtes sèches, car la dent républicaine s'est exercée là plus qu'ailleurs et les ennemis de la religion et des trônes sont pourvus d'une double mâchoire.

Revenons à l'abbé Leardi qui donne une petite leçon à Ubaldo et disons, parce que cela est vrai, qu'il raisonne trèssagement lorsqu'il l'assure que les sociétés secrètes ne pourraient rien faire par leur force et par leur nombre, si elle?

18g l BALOO Ll lill NE.

n'avaient pas la finesse et l'astuce d'effrayer les gens pacifiques; si elles n'employaient pas la perfidie pour réveiller l'incrédulité en semant des idées qui corrompent les nations et abattent le boulevard le plus solide contre les révolutions, qui est la crainte de Dieu et le respc et pour sa sainte loi qui prescrit la soumission et l'obéissance aux autorités légitimes.

Les âmes ainsi préparées à la colère, les periurbateurs n'ont plus qu'à s'occuper de saisir les causes de mécontentement qu'ils parviennent à faire naître dans les peuples en les faisant surcharger de taxes, d'impôts, de péage*, de douanes et de cent autres fardeaux : les princes, qui sont de bons pères, ne voudraient pas laisser peser ces charges sur la tête de leurs sujets ; alors ces misérables les jettent dans les guerres que l'on commence en s'endettanl, que l'on continue en s'endettant, et que l'on achève en s'endettanl encore. Pour satisfaire à toutes ces dettes, oh! c'est là le hic! s ils ne peuvent pousser les princes aux guerres du dehors, ils conspirent pour les susciter à l'intérieur par des séditions, par la rébellion ouverte. Les bataillons prennent les armes; on demande l'aide de l'étranger; le commerce languit; l'agriculture s'arrête; les arls chôment : tout l'État se carie, se ronge, il se corrompt : on enlève d'un côté : on diminue de l'autre : les emplois et les dépenses augmentent : faudra-t-il s'étonner après, si les peuples, forcés de mettre toujours la main à la bourse, se détachent d>> leurs gouvernants et courent vers ce qui est nouveau, dans l'espoir d'y trouver un sort meilleur?

Les philosophes français qui ont créé depuis plusieurs années cet état de choses en Europe, voyant qu'ils trouvaient dans les cabinets des princes, plusieurs ministres dont ils pouvaient faire de très-actifs courtiers de leurs marchandises de subversion civile, savaient, en capitaines expérimentés, calculer exactement l'instant de lu victoire et ils écrivaient et publiaient leurs calculs sans le moindre mystère. La plus célèbre de ces publications est un petit livre intitulé : Le songe de Mercier, écrit en 1768 : ce livre provoqua en France un immense bavardage et beaucoup de curiosité moqueuse eu Italie ou il fut Iradutt et imprimé; d'abord en 1773 ; ensuite en 1775 : nous en avons un exemplaire, enrichi des considéra-

L ASSASSIN Dt 1-AIlCADE. 187

tions d'un anonyme, imprimé on 1791 .-ans indication de lien.

Mercier l'ait semblant d'avoir dormi et rêvé pendant environ sept cents ans, de 1708 à 2440 ; on comprend aisén ent qu'il a voulu diminuer l'horreur de ses desseins en les représentant aussi éloignés ; mais on voit que la réalité en était prochaine : il avait raison, puisque de son lève à la révolution de France, il ne s'écoula que vingt-un ans, de 17(i8 à 1789. Mercier se réveille dans Paris, en 2440, et il voit avecélonnement que tout est changé. 11 n'y a plus de roi de France, plus de noblesse, plus de tufs, plus de vieilles lois, plus de monastères des deux sexes, plus d'évêques, plus de cathédrales, plus de chanoines, plus de prêtres. 11 n'y a plr.s qu'un seul temple, celui de l'Être suprême, sans croix, sans statues, sans tableaux, sans ornements, sans messes, sans cérémonies, sans sacrements. On adorait Dieu avec le cœur et non plus par un culte extérieur : un Anlistile sans voitures, sans palais, habillé trèssimplement, se tenait au milieu du peuple, dont tous les membres étaient piètres de la raison qui régnait seule avec douceur, sur les intelligences et sur les cœurs des hommes. Tout le monde était frère : il n'y avait plus d'inimitié conlre les grands, les richesses ou les religions. Le Chinois, le Musulman, le Quaker, le sauvage de l'Amérique n'avaient plus qu'un même culte, puisqu'ils admettaient tous le règne de la raison et le respect à Dieu.

Un bonhomme, que Mercier rencontrait, lui disait que ce qu'il voyait à Paris se passait dans toute l'Europe, car le règne de la raison était devenu universel. L'Italie et l'Espagne avaient été les dernières à se dépouiller de la superstition et du despotisme, parce <jue, disait le bonhomme, ce n'était pas Dieu qui demeurait dans leurs églises, mais les théologiens qui ne voulaient pas céder le trône et l'autel à la raison : la philosophie indignée avait tant fait, qu'enfin l'Italie et l'Espagne durent se rendre aux volontés souveraines de la philosophie qui était \aministresseei la grande prêtresse de la raison. Pour punir l'eniètement de ces deux nat'ons, on avait, en 4797, enlevé à l'Italie, ses dynasties, et à l'Espagne toutes ses possessions en Amérique. L'Amérique, continuait à dire le bonhomme Mercier, par l'œuvre de la philosophie, s'était

I SS l'DALDO F.T IHÊNE.

vengée des antiques cruautés et des insultes anciennes, elle avait brisé sur ia tête de l'Espagne, sa couionne des Indes et s'était proclamée république au Pérou, au .Mexique, au Chili, à Quito, à Grenade, à Panama, au Paraguay et dans la province Argentine, qui étaient toutes devenues des reines : elles regardaient la Castille de travers, se moquaient d'elle et tendaient la main à la grande république des États-Unis, leur sœur aînée, qui s'était soustraite au joug britannique (1).

Il régnait donc en Europe, continue Mercier, une enviable paix, une liberté sans limite, une égalité incomparable, un commerce universel, une entière liberté de la presse : il y avait des codes savants, des juges incorruptibles : plus de primogénitures, tous les frères et les sœurs appelés au partage égal de l'héritage paternel : plus de délits politiques, plus de sacrilèges (Dieu en fait son affaire). Le mariage n'est plus qu'une institution civile, ergo on peut divorcer quand on veut : plus de crimes de lèse-majesté, puisque tous les hommes sont égaux : qu'en dites-vous? Mercier entre dans une boutique de cordonnier ; c'était le roi qui prenait mesure et qui se mit tranquillement à causer avec lui : ayant envie de diner, il voit une enseigne d'auherge à la porte d'une superbe maison; il entre; c'était encore le roi qui mettait la table et qui servait d'excellents dîners à très-bon marché, dans des chambres très-propres (2).

Mercier avait constaté dans Paris des progrès merveilleux dans tous les arts et tous les métiers qui pourvoient aux commodités de l'existence : tout ce qui pouvait causer le moindre ennui, le plus petit désagrément à l'homme avait si bien disparu depuis plusieurs siècles de ce monde, que c'était un charme ; on ne rencontrait plus dans les rues ni mendiants, ni gens mal habillés; extérieurement tout était beau, propre, plaisant à voir; la nuit, toutes les rues étaient éclairées par des lampadaires ; on avait trouvé le moyen de voyager rapide-

(1) On annonçait déjà avec sécurité en 1763 la révolte de l'Amérique Méridionale.

(2) Les républicains furent si scrupuleun à l'égard de ce rêve, qu'ils placèrent le dauphin devant l'e.-cuhcau du savetier Simon, an Temple, et qu'il en fit uu marlyi. {L'auteur.)

LASSASSE UK LARCADK. \ Si)

mciri et sans fatigue : les règles imporlunes de l'ancienne civilité étaient supprimées; on faisait tout sans façon. Oh ! la belle vie que c'était, (pie celle-là !

On avait pensé à tout, même à détrôner les perruques, la poudre et la queue ; la culotte avait cédé la place au pantalon; à bas le velours, le brocart, le satin, les soieries; on ne portait plus que des lurf.ils de drap à queue de morue et à larges manches ; la cravate avait remplacé les cols et les rabats ; on ne poi tait plus de chapeaux à cornes, on se coifTail majestueusement et jusqu'aux yeux, avec des tuyaux de poêle (1).

Nos bons pères italiens, en lisant ce Songe, liaient comme dis tous et disait nt :

• — Quel drôle de corps que ce Mercier! quelle imagination poétique;! de longues culottes, des tuyaux de poêle, des queues «le morue : ah, ah ! quels jolis magots ! ah, ah, ah !

lis ne voyaient pas, les bonnes gens, qu'en France le Songe de Mercier était désormais une triste réalité et qu'avant de changer la forme des chapeaux, on avait changé les lôtes qui devaient les porter : ils ne voyaient pas que déjà l'assemblée nationale incarnait le songe de Mercier, en dél misant la religion et le trône, en changeant les lois, les institutions et les coutumes; avec cette différence pourtant, que Mercier nous peint la béatitude, la liberté, l'égaliié, et quau lieu de cela ce fut le deuil, le sang, la tyrannie, le vol, la destruction et la terreur universelle ! nos pères riaient du Songe de Mercier, sans s'apercevoir qu'on préparait en Italie les voies et le moyen de le mettre en pratique avec toutes ses horribies conséquences! nous l'avons dit dans les premiers chapitres de cette narration : la noblesse et la bourgeoisie avaient déjà sucé la corruption voltairienne et comptaient parmi elles de nombreux francs-maçons.

L'abbé Leardi affirmait à Ubaldo que les sociétés secrètes n'ont pas, par elles-mêmes, beaucoup de vigueur; il avait raison ; mais lorsque les sociétés secrètes ont entre les mains les passions de loul le monde, elles sont comme l'étincelle qu'on

(1) Voyez jusqu'où l'on poussa la précaution ! F.u lisant ce songe, nous sommes revenus plusieurs fois au titre pour y vérifier cette date de 1791 où l'on portait encore la perruque, la poudre, la culotte courte et les chapeaux à trois cornes. RI le 5o:i;,'e avait été écrit eu iTos! (L'auteur.)

100 l'BALDO ET IKI.NK.

approche de La traînée d'une mine. Il est vrai que tous les philosophes de J 796 n'étaient pas francs-maçons; mais il est certain que tous les francs maçons étaient philosophes; donc les uns donnaient la main aux autres. Ainsi, aujourd'hui tous les libéraux de 1 Italie ne sont pas Carbonari; mais tous les Carbonari sont des libéraux; ils s'entendent facilement et .de la, beaucoup d'entre eux favorisent, sans s'en apercevoir, les conspirations que l'on trame sans cesse.

Quelques-uns de nos lecteurs pourraient croire que celte histoire d'Ubaldo et d'Irène n'aura pas l'intérêt qu'eut en Italie le Juif de Vérone. Ces lecteurs auraient parfaitement raison :~'ils considéraient l'histoire d'Ubaldo comme une de ces vieilles rengaines qu'on raconte l'hiver à la veillée; mais pour peu que sous le voiles des événements on aperçoive les principes qui les ont amenés depuis soixante ans, on se trouvera au jour d'hier, pour ne pas dire aujourd'hui, particulièrement lorsqu'on parle des sociétés secrètes que l'on proclame hautement comme n'existant plus ; puisqu'on fait, dit-on, toutes les choses ouvertement, en pleine rue et à son de trompe. — Oui, n'est-ce pas ? nous l'avons vu et nous nous en sommes apei çus à Rome, l'an dernier, le jour de l'Assomption, lorsqu'on découvrit la conspiration des Mazziniens et qu'on saisit dans leur nid les chefs du Comité secret qui avait machiné dans les ténèbres des projets de mort : nous l'avions déjà vu au mois de février à Alilan ; puis à Parme, par l'assassinat du duc et la sédition qui éclata dans la ville quelques mois plus tard ! malgré cela, vous rencontrerez beaucoup de personnes qui vous jureront que, grâce au ciel, les conspirationssont mortes, qu'on ne lend plus d'embûches à la jeunesse italienne ; qu'elle peut tranquillement s'occuper de ses affaires, de ses plaisiis, se mêlant avec tout le monde, sans crainte qu'on l'entraîne dans lès caves, dans les souterrains, dans les gruttes pour y conspirer. Béni soit donc ce beau paradis de l'innocence !

.Mais nos deux voyageurs nous appellent. Ubaldo et l'abbé, allant à Alexandrie, rencontrèrent sur la route que bordent la 15 irmida et le Tanaro, une grande quantité de troupes allemandes, qui délitaient vers les gorges des montagnes Liguriennes, aplanissant les chemins, remplissant les fossés, dess 'chant les mares avec d'énormes fascines pour que l'artillerie

l'assassin de l'arcade. 101

pût rouler plus facilement avec son train et que la cavalerie ne rencontrât pas trop d'obstacles : on voyait partout des groupes de gens allant, venant, cherchant des fourrages et visitant des magasins; on renconti ait d'interminables bandes de mulets chargés de tentes, d'ustensiles, de cordages, de bagages; les muletiers criaient, juraient, frappaient, et les bêtes ruaient, se cabraient, s'arrêtaient; on serrait des sangles, on redressait des bals : c'était un bruit, un va-et-vient, une poussière, un remue-ménage incroyable ; les imprécations sonores et les affreux blasphèmes dominaient le tumulte : les caporaux allemands levaient leur canne; les Hongrois criaient taramtété sur tous les tons, les Bohèmes, les Moravesr les Esclavons et les Croates juraient dans leurs idiomes rudes et accentués; c'était un accompagnement en faux-bourdon, au chaut peu gracieux des muletiers, des charretiers et des vivandières.

Après avoir visité Alexandrie et ses fortifications ; après avoir salué beaucoup d'officiers piémontais de la garnison, ils arrivèrent enfin à Turin, où Ubaldo eut bien des choses à raconter à sa mère et à ses sœurs. L'ablxî Leardi, qui était un homme d'un grand cœur, et qui plaignait grandement le pauvre Dieudonné, se mit dans la tète de le faire sortir de prison et de le rendre au chaste amour de sa fiancée Sabatina qui le croyait, non sans quelque raison, perdu pour toujours (1). Pourtant, avant de prendre en main la défense d'une cause qu'il jugea, d'après ce qu'il avait entendu de Sabatina elle-même, être une affaire d'État, il voulut savoir les choses de la bouche même du jeune homme. L'abbé connaissait intimement le président du sénat; il lui demanda la permission devoir Dieudonné, qui était au secret. Il se présenta à la prison avec Ubaldo, et le gardien, à la vue du permis délivré par le président, s'empressa de les conduire lui-même à la cellule du prisonnier.

Ils trouvèrent ce pauvre jeune homme a?sis sur un escabeau en bois de chêne : il élait pâle, triste, pensif, mais il

(t) Ceux qui ont connu à Turin l'abbé Leardi savent combien ce vénérable vieillard, après le retour de l'auguste maison de Savoie, s'employait continuellement en faveur des malheureux, des veuves, des orphelins et des prisonniers. [L'auteur.)

192 UttALDO ET IHENK.

portait sur ses traits l'air calme et résigné que donne seule une bonne conscience. Interrogé par l'abbé, il raconta simplement et franchement l'ordre qu'il avait reçu de son maître, l'arrivée de la voiture, et le signal convenu : il dit qu'en montant sur le siège, il avait éprouvé un violent battement de cœur à la vue des voyageurs qui avaient des mines sinistres et farouches, capables d'inspirer la terreur et la méfiance. Leurs discours étaient tronqués; ils iegardaient de travers; ils lui faisaient des signes et lui adressaient des demandes dans un jargon si étrange qu'il se sentit naître dans l'âme un trouble mystérieux et le pressentiment d'un malheur. Dès que la voiture fut arrivée à la ferme du moulin, on la remisa sous un grand hangar dont le fond était rempli de fourrage.

— Là, continua Dieudunné, étaient avec le grand Baptiste, deux autres vilains museaux qui paraissaient connaître les deux étrangers que je venais de conduire. A leur vue, ils prirent deux grandes fourches et ayant remué le foin, ils mirent à découvert deux caisses remplies de fusils. Je frissonnai : un des voyageurs étant monté sur l'impériale de la voiture, en descendit avec douze autres fusils emballés dans de la pailler l'autre, ouvrit le coffre et en tira plusieurs poignards; puis avant soulevé le couvercle des sièges y compris celui du cocher, il montra qu'ils étaient remplis de pistolets; toutes ces armes furent placées dans les caissons aux fusils et l'on me donna aussi une fourche pour que j'aidasse à recouvrir ce dépôt avec le foin qui se trouvait au fond du hangar. Pendant que nous étions occupés à cette besogne, on entendit frapper rudement à la porte et le bruit des pas de plusieurs chevaux arriva à nos oreilles :

— Qui va là ? cria le grand Baptiste : que le diable vous étrangle ! que voulez-vous? si je sors, je vous casse la tète à coups de fourche.

— Ouvrez, compère, cria alors un paysan; ouvrez tout de suite.

Battistone entrouvre et dit brusquement:

— Que veux- tu, Colas?

Mais la crosse d'un mousquet se montre entre les deux battants que le meunier ne peut plus fermer. Deux énormes coups ouvrent la porte toute grande, et une escouade d'Aile-

L ASSASSIN I>F LAKCADE. | <)3

mnnds se jette dans fa cour, ia oaionnette au boni du canon, en criaul :

— Traîtres, arrêtez !

Ce fut alors un bacchanal d'enfer. Un de mes voyageurs se jeta à quatre pattes et parvint à sortir en se faufilant entre les jambes des soldats ; mais un caporal lui lança un coup de sabre qui l'atteignit à la têle; deux autres de nos conspirateurs s'étaient élancés dans le foin où ils avaient disparu; je ne bougeai pas : on m'attacha les mains derrière le dos, ainsi qu'au grand Baptiste; et les soldats, guidés par l'espion, se ruèrent sur le foin où celui-ci leur dit qu'était caché le dépôt des armes; ils le bouleversèrent si bien avec les fourches et les baïonnettes qu'ils ne tardèrent pas à découvrir les caissons. Alors on nous fait sortir; nous vîmes arriver un tombereau en osier escorté par des hussards à cheval qui cernèrent le moulin; on nous remit entre les mains des grenadiers qui nous conduisirent à Alba où un conseil de guerre improvisé voulait nous faire fusiller sur l'heure ; mais l'Intendant s'y opposa et parvint, non sans peine, à obtenir qu'on nous expédiât sur Turin.

L'abbé Leardi donna beaucoup d'espoir à Dieudonné, lui parla de Sabatina et l'assura qu'il ne l'abandonnerait pas auprès du tribunal : il lui donna le conseil de se montrer soumis envers ses geôliers auxquels le bon abbé donna de l'argent pour qu'on fournît au prisonnier un bon dîner et un meilleur lit. Il dit à Dieudonné d'offrir à Dieu toutes ses peines et de se recommander aux saints martyrs de la légion Thébaine, protecteurs du royaume et d'avoir une entière confiance dans l'intercession de la sainte Vierge, qui n'a jamais abandonné, comme le dit si bien saint Bernard, ceux qui ont recours à sa divine protection.

Lorsque Ubaldo et l'abbé quittèrent le prisonnier, ils le laissèrent consolé et plein d'espoir : cet espoir ne fut point trompeur; quelques jours après celte visite, Dieudonné fut remis en liberté et rendu à sa famille.

i\).\ iual.hu ET IRENE.

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