‹ Ubaldo et IrèneChapitre 4 sur 94 · L.Uilitf 'lUSTOKl El LE Slott ZAKETTO · texte numérisé non relu

L.Uilitf 'lUSTOKl El LE Slott ZAKETTO

avait coupé la tôle à son roi, qui avait assassiné, dépouillé, détruit le royaume de France, reniant Dieu, martyrisant ses prêtres, incendiant ses églises, abattant ses autels; cette république ose se dire l'alliée de notre Sérénissime Seigneurie, si chrétienne, si maternelle, si douce et si bienveillante, l'État le plus pacifique du inonde entier? oh! les plus menteurs, les plus téméraires, les plus effrontés des hommes! alliés de Venise ? Dites: alliés de Satan !

— La paix, la paix, mon Zanetto. Ne vous ai-je pas dit que le sénat couvait'.' la couvée de la neutralité désarmée a donné cette charmante et candide enfant, l'Alliance ! notez bien que le conseil des Savi l'a promue et qu'il s'en vante, et qu'il s'en fait gloire, et qu'il exige qu'on le remercie, qu'on le loue et qu'on applaudisse, comme s'il était le sauveur de la république : il dit que celte pensée a été la plus parfaite de tontes les pensées; puisque, pendant que tout le monde aura la guerre, les bienheureux États de Venise nageront dans le miel.

— Que dites-vous là? Je me couvre le visage, je n'ose plus regarder personne en face : nous, les alliés des Jacobins ! ô honte !

— Découvrez votre visage ; baissez vos mains, rassurezvous, puisque nos Savi ne peuvent jamais se tromper. Il est vrai que quelques mauvais bavards les appellent traîtres ; mais à peine ont-ils lâché le mot, qu'une quinte de toux les piend à la gorge, comme s'ils n'avaient rien dit. Le fait est que monsieur Lallement nous fait la moue à cause du comte de Lille.

— Et que dit le sénat ? est-ce qu'il ne se rebiffe pas ?

— Le sénat a un grand cœur: pourquoi les Savi de conseil qui l'ont poussé à cette maudite neutralité désarmée, qui l'empêche de lever la tête et de répondre comme il faut et comme il convient à ceux qui ont pour eux la force et la raison ; pourquoi, dis-je, n'onl-ils pas autant de cœur que le sénat? La raison sans la force ressemble à un homme qui boite d'un pied et qui tombe au premier choc. Le sénat a répondu avec douceur aux impertinences de Lallement :

La république est neutre et ne prend le parti de personne ; ceux qui ont besoin de ses faveurs, les lui demandent et la trouvent toujours bien disposée.

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ici, Lallement serre les lèvres et laisse entendre un petit grincement de dents, qui vaut une philippique de Démosthèric. La Sérénissime ne perd pas mal de sa sérénité et se prend à mâchonner, entre la langue et le palais, je ne sais quelles raisons de l'espèce de celles des chanoines de Saint-Jean de Latran.

— Qu'ont affaire ici les chanoines?

— Ils y ont affaire: sachez qu'Uenri IV, le grand Henri, voulant se faire Italien, demanda à être inscrit au nombre des chanoines Latéraniens ; pensez s'il fut reçu ! il fut nommé à l'unanimité, je ne sais si c'est archidiacre, archiprêtre ou prieur. L'acte fut dressé devant notaire : parmi tous ses titres, Henri le Grand avait celui de chanoine Latéranien. Alors, mon bon sior Zanetto, le grand Henri pour mieux river et sonder son ilalianilc, demanda à la Sérénissime, la faveur d'être inscrit au Livre cVOr de la noblesse vénitienne; la république tint à honneur de la lui accorder et se gloriCa d'avoir les rois de France au nombre de ses citoyens.

— Ahl je comprends: le sénat aura dit alors à Lallement que le comte de Lille était citoyen de Venise.

— Tout juste; et il aurait ajouté: le plus noble entre tous; mais il ne voulut pas parler de noblesse devant une république jacobine, qui avait jeté les nobles dans la boue et porté les plébéiens, les goujats, les piliers de tavernes, les bouchers et toute la canaille aux nues 1

L'horloge de Saint-Marc sonnait midi et les deux amis se dirent adieu ; mais, en serrant la main au sior Zanetto, Tentori lui dit :

— Mon ami, tous les chiffons viendront à fleur d'eau; je crois que la cause est perdue. Les sociétés secrètes travaillent à force et donnent le fil aux lames des épées qui serviront à assassiner la république de Venise.

— Que Dieu nous sauve, mon Tentori 1

— Dieu et ses saints, répondit-il. Nous nous reverrons; sior Zanetto, et peut-être pour essuyer nos pleurs ensemble ; mais je ferai tout au monde pour attraper le bout de ce maudit échoveau si embrouillé.

i.r comte d'almayilla ii l'abbé IIMH.l. 39

XXX — LE COMTE d'aLMAVILLA ET l'aBRS TENTORI.

Le comte d'Almavilla et l'abbé Tentori s'étaient rencontrés plusieurs l'ois dans les salons de la maison Pesaro. D'Almavilla aimait à converser avec l'abbé, qui était un homme tiès-iustruit, spirituel et sachant assaisonner ses mots piquants d'un certain sel atlique. Nous avons déjà dit que le comte avait reçu de son roi la secrète mission de s'éclairer sur les intentions de la cour de Vienne et de la seigneurie de Venise au sujet des craintes qu'offrait aux esprits la probabilité d'une prochaine invasion française en Italie. 11 était chargé en même temps de pousser l'empereur à faire partie de la ligue et à envoyer des secours puissants au Piémont, en cas de besoin : il devait demander un emprunt aux Vénitiens etsuitout, pénétrer, si cela lui était possible, le sombre mystère qui enveloppait la politique du sénat, renfermé dans sa neutralité désarmée. La cour de Sardaigne ne pouvait pas s'habituer à l'idée de voir cette savante république, qui fut toujuui s si prévoyante et si adroite pour toute future contingente, rester maintenant les bras croisés, d'un air indolent cl distrait.

D'Almavilla, qui ne pouvait se payer des raisons frivoles alléguées par le sénat, cherchait de tous côtés et par tous les moyens possibles, d'arracher quelque petit secret qui le mit sur la voie, afin de remplir convenablement sa mission. Toutes les fois qu'il se rencontrait avec l'abbé Tenlori aux soirées du procurateur de Saint-Marc, François Pesaro, il le prenait par tous les bouts, l'agaçant avec de petits sourires voltairiens, tantôt plaisantant sur la toncure, tantôt sur le petit collet bleu de ciel, rabat que portent les prêtres italiens, admirant la beauté des boucles, saupoudrées de cipria, de l'abbé, lui lançant des pointes et des lardons fort spirituels,

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principalement lorsque le diplomate piémontais parlait de la souveraineté du peuple, de ses droits à l'égalité, du sort malheureux des prolétaires, de l'arrogance et del'oigueil delà classe noble.

Tentori louait le comte de son libéralisme et de sa bienveillance, en lui disant :

— Cela est très-bien. Le roi Victor-Amédée a en vous, ma foi, un bon courtisan de palais, qui honore admirablement la majesté royale ! Ne trouvant pas la splendeur du trône assez sublime, vous allez, avec votre petite lanterne voltahienne, cherchant dans tous les coins et dans tous les recoins une souveraineté que vous avez su trouver au milieu des loques, ries haillons et des toiles d'araignée de la populace! Bravo, monsieur le comte: l'égalité! c'est admirable, et que Dieu vous bénisse. Mais dites-moi : si tous les hommes sont é^aux, il faudrait pourtant bien que les rois fussent au moins les égaux des goujats: comment se fait-il donc que le pauvre Louis XVI, qui aurait pourtant, je pense, voulu avoir autant de droits que le dernier des citoyens, ne put pas avoir celui de conserver sa tête sur ses épaules? Tous les Français furent donc déclarés libres et égaux, excepté Capet : pourquoi cela ?

— Parce que Capet n'a reconnu la liberté et l'égalité que par force, répondait d'Almavilla.

— A merveille, répliquait Tenlori. Comte, suivez donc l'avis d'un fou : prévenez les désiis du peuple souverain et agissez par la simple impulsion d'un cœur généreux. Lorsque vous serez de retour à Turin, allez-vous-en tout droit place au Bois, où le vieux barbier rase sons l'ormeau les charretiers et les paysans, en leur nouant autour du cou un torchon sale et fourre dans leur bouche une boule en ivoire pour leur faire tendre la peau des joues; appelez le portefaix le plus crasseux que vous y pourrez rencontrer : saluez-le respectueusement et, lui offrant votre bras, menez-le dans votre palais et dites à votre suisse : — Holà, honore ton maître et seigneur que voici. — Conduisez-le ensuite dans votre salon après l'avoir présenté à tous vos domestiques et, passant avec lui chez madame la comtesse, dites à celle-ci : — Allons-nous en chercher des commissions à faire sur la place au Bois, puisque voilà le maître-né de tout ce que je possède.

LE COMTE d'aI.MAVUXA ET l'aBBÉ TENTORI. 41

— Allons donc! vous plaisantez, mon abbé moqueur, répondait le comte. Où trouvez-vous là l'égalité? le portefaix deviendrait comte, pt le com!e portefaix. Ceci est logique. Non, non ; égalité pour tous.

— Alors, tous comtes, ou tous porte-faix.

— Non, pas cela ; mais an juste milieu.

— Vous vous moquez de moi, cher monteur. Les philosophes mendiants, qui n'ont pas un pouce de terre au soleil, entendent la chose comme je viens d'avoir l'honneur de vous le dire. Eux comtes, et vous portefaix; les monarques à la guillotine et eux sur le trône; les riches tendant la main , eux gorgés d'or; les gouvernants devenus sujets et eux devenus tyrans, qu'on doit servir à la baguette, sinon

— Assez, mon cher abbé; vous prenez u :e mauvaise route.

— Eh! non : je prends la route qu'on a prise en France et que suivent encore aujourd'hui tous ces braillards de liberté et d'égalité ; je prends la route qu'ils prendront en Italie, s'ils arrivent à y mettre les pieds (1).

Ces deux hommes d'humeur si différente se chamaillaient souvent ainsi; toutefois Aima villa estimait beaucoup l'abbé Ter.tori et faisait tout au monde pour lui tirer les vers du nez.

Un certain jour de l'année 1705, le comte, en traversant le canal de Castello, rencontra l'abbé Tentori qui sortait de l'ancienne cathédrale de Saint-Pierre. Le lieu étant solitaire, il invita l'abbé à descendre dans sa gondole et lui proposa une course à Murano où il se rendait pour y voir de superbes glaces dont le marquis Lascaris de Ventimille lui avait donné la commission.

— Comte, répondit l'abbé en riant, trouvez-vous que j'aie une figure à me regarder dans une glace ? ma mère m'a toujours dit que j'étais laid : allons donc voir si les glaces de Murano auraient le don de m'embellir un peu.

En disant cela il sauta dans la gondole ; ils entrèrent sous le

(1) Les événements de 1848 et 1819 nous l'ont démontré, à Uohie, en Toscane et en I.ombardie. Demandez-le à Louis-Philippe, qui est mort de chagrin, après avoir lu dans le pamphlet de Chenu qu'il avait été battu et détrôné par une poignée de goujats déguenillés. (L'auteur.)

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fête et ils s'étendirent sur les grands coussins de damas, lis étaient seuls ; deux gondoliers voguaient au dehors, en criant à chaque détour: Stali — premi ; c'est-à-dire: Ouvre, serre, pour avertir les autres gondoliers alin de ne pas se heurter à coups de proue. Le comte commença ainsi :

— Eh hien ! mon cher Tentori , que faisons-nous de la bonhomie du lion de Saint Marc? Mordiable! quel profond sommeil est le sien ! où sont allés, ou, pour mieux dire, que sont devenus ces yeux de lynx qui brillaient dans sa tête? ce rugissement qui retentissait sur toutes les mers et tous les continents? qu'a-t-il fait de ses griffes terribles qui faisaient trembler ses amis et ses ennemis? de cette magnifique crinière dont les ondulations faisaient pâlir le monde? Le lion dort; il ronfle; il n'a plus de dents; ses griffes sont rognées et sa crinière est mangée aux vers. Donnez-lui donc à respirer un sel anglais assez puissant pour qu'il se réveille enfin.

— Je lui donnerais bien du soufre et du poivre, ou mieux encore de la poudre à canon, à ce dormeur. Je voudrais lui mettre assez de feu sous le ventre pour qu'il en sortit des étincelles par ses yeux, par ses narines, par ses griffes et par sa crinière! Hélas, hélas! ce n'est pas là du sommeil; c'est une léthargie, un charme, un maléfice. Je vois rôder autour de lui certains enchanteurs, vieux renards, habitués à dévaster plus d'un poulailler !

— De quels enchanteurs, de quels renards patlez-vousï L'enchantement, selon moi, le maléfice n'est autre que cette neutralité désarmée, qui perdra la république d'une manière irréparable. Sa chute entraînera d'autres chutes : je ne comprends pas que vos sages barbons ne s'en aperçoivent point.

— Je vais vous le faire comprendre. Plusieurs de ces hommes qui ont en main le gouvernail de l'État, regardent les choses à travers votre lorgnon, qui ne sait voir que ces deux mots: Liberté, Égalité; l'aiguille de leur boussole, au lieu de se tourner vers l'étoile polaire, se tourne vers la chevelure de Bérénice. Les gabiers ont beau leur crier : — Vous allez à la dérive; prenez garde à l'écueil; voilà des bancs à fleur d'eau; orientez vos voiles ou nous donnons en travers. — Bah! les autres répondent : — Nous marchons

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vent arrière, la mer est tranquille ; il vente bonne brise; le navire est solide ; les écueils sont loin ; les bancs sont bien oas!

— Je crois, mon cher Tentori, que le cancer est l'étoile polaire de ces gens-là, et non la chevelure de Bérénice.

— Eh donc, comte! vous m'avez compris et vous faites le niais, parce que vous aussi, vous vous êtes laissé prendre par plus d'une, boucle de cette ondoyante chevelure : vos raisonnements me le disent, si vous parlez sérieusement Je vais vous dire sans métaphore, que les fausses doctrines de celte belle France aux cheveux d'or sont, j'en suis plus que certain, la cause qui aveugle plusieurs de ces grosses perruques du conseil des Savi, qui trompent la bonne foi du sénat et du doge ; et nous nous tuons de crier, jusqu'à en perdre haleine : — Où est la sagesse antique? où est le conseil, où est la sagacité, où est la prévoyance?

Je crois vraiment que la république n'a plus d'hommes de grand sens ; s'il y en a quelqu'un, il n'a plus de cœur. A quoi sert l'esprit, si l'âme n'a pas la force d'en suivre les sages avis? Je presse et je sonde souvent le cavalier François Pesaro, pour qu'il s'emploie à faire entrer la seigneurie de Venise dans la ligue italienne. Je lui ai affirmé que l'empereur est de cet avis; qu'il enverra en Piémont une troupe nombreuse, et le Piémont est, vous le savez, la clef de lltalie, et qu'une autre forte garnison défendra les frontières du Milanais. Naples arme vivement : Rome a longtemps hésité; mais en voyant les désordres de France, elle apprête des hommes et de l'argent pour la ligue. La Toscane craignait d'abord pour le commerce de Livourne; mais pourtant poussée par lord Hervey, j'espère qu'elle sera des nôtres. Parme, sans ce damné de Dulillot , n'aurait pas tardé jusqu'ici; mais la voilà décidée. 11 n'y a donc que la république qui ait refusé jusqu'à ce jour de prendre ce parti salutaire,

— Et qu'a répondu ce grand homme de Pesaro, si chaud d'amour patriotique; lui, homme de conseil et d'action?

— Dès que je touche cette corde délicate,. Pesaro rougit; il serre les poings, il se redresse; il lève le bras droit; on dirait qu'il va faire un superbe discours; point! il mâchonne entre ses dents de pauvres raisons qui font vraiment pilié. 11 y a

4i UBALDO ET lUENE.

quelques jours, je pris mon homme à l'écart et je lui dis tout net que j'en savais aussi long que lui et peut-être plus encore, sur les intelligences secrètes entre la Sérénissime et ses ambassadeurs auprès des cours de l'Europe : car enfin, si la république sait, par ses inquisiteurs d'Etat, tout ce qui se passe dans l'intimité des cabinets étrangers, les ambassadeurs étrangers ont aussi quelque petit ange ou quelque gentille nécromancienne qui leur apprend les mystères vénitiens. Alors je me pris à lui dire ouvertement comme quoi, depuis le quatorze août dix-sept cent quatre-vingt-huit, Antonio Cappello, ambassadeur de Venise à Paris, mettait la république en garde contre les événements futurs de la France, amenés et poussés par les sociétés maçonniques : que le vingt décembre de la même année, le comte Rocco San-Fermo, ministre à notre cour de Turin, y prédisait les malheurs qu'il entrevoyait déjà pour l'Italie à cause aussi de ses francs-maçons, étroitement liés avec ceux de France. Ensuite, j'ajoutai que par une autre dépêche du 20 juin 1790, le même ministre annonçait l'ouverture à Paris d'une propagande contre les Etats italiens et disait que Duport avait lu le projet des moyens infernaux dont on voulait se servir pour ne pas manquer le but. Cappello, de Paris, confirmait les avis de San Fermo, par sa dépêche du sept septembre et engageait la république à ouvrir les yeux et à prendre les armes. Dans une autre dépêche du deux décembre, il peignait le portrait véritable de la Révolution et il le peignait en maître, avec des couleurs qui jetaient feu et flamme : il concluait en disant que la république pouvait garder sa neutralité, si elle le trouvait bon ; mais que cette neulralilé devait être forte, vaillante et bien armée.

— Mais que répondit donc François Pesaro ? vous autres diplomates, vous êtes de fines mouches ! la Seigneurie croit que ses secrets sont impénétrables et vous lisez toutes ses dépêches! je crois que si Belzébulh envoyait ses lettres par la poste, vous les décachetteriez : il n'y a que les dépèches de Pieu que vous ne pouvez pas et que vous ne savez pas lire !

— Quant à celles de votre Sérénissime nous les lisons avant qu'elles n'arrivent à Venise : j'en ai vu plusieurs de vos

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ambassadeurs de Londres, de Vienne, de Pétersbourg, de lladrîd et de Naples.

— C'est bien : mais, encore une fois, qu'a répondu le Procurateur de Saint Marc !

— Il me regardait tout ébahi. Je lui répétais : Excellence, lorsque le roi mon maître entendit les premiers coups de tonnerre, il donna ordre au comte d'Haute ville, son premier ministre, de s'entendre avec votre intelligent légat San-Fermo et lui proposer la ligue italienne. Votre légat, par sa dépêche du cinq novembre 1791, en écrivit sérieusement au sénat. Qu'en est-il résulté ? un fiasco démesuré après ce redond.int : Xos Luduvicus Manin, Dei gratin' aux tenctiarum, etc., etc. Circumspccto et sapienti \'iro Rocho San Fermo Residenti nostro, etc., etc. Suit une longue et assommante litanie qui, signée in nostro Ducali palatin Die XIX Xov. ïndictione VIII. 1791 et paraphée : Gin Franc. Buscenello sec, entrait dans beaucoup d'ambages <jui, traduits en monnaie courante, chantaient tous la chanson de Chichibio, cuisinier de Boccace :

t Non l'avari cla mi, d;>na Bn;net(a, i Non l'avari d.i mi. »

Je ne t'en donne pas. dame Bru nette.

Je ne t'en donne pas.

— Qu'a répondu Pesaro à celte antieime ?

— H a répond a que les Sd\i de conseil, par des raisons tics-sages, n'approuvaient pas ce parti.

— Ah î vraiment : si nos malheurs nous étaient causés par des fous, nous dirions : Patience : ils sont feus, ils agissent et pensent en fous. Mais notre Sérénissime est condamnée à périr par les très-sages raisons des Savi : elle périra donc par excès de sagesse ! Savez-vous, mon cher comte, que je vais vous chanter en bon piémontais, comme vous m'avez chanté en bon vénitien : — Na droleria coin costa. am smia c'as treuva gnanca tra i foi : c'est à dire : une drôlerie pareille, on ne la trouverait pas même chez les fous, ce me semble !

— Bravo, l'abbé ; vous pouvez vous établir maître de langue à Moncalieri !

4fi UBALDO ET IREKG.

— Ce sont là des plaisanteries, et je plaisante pour n pas enrager ; mais le sang nie bout et malgré tout il faut avaler la pilule, si nous ne voulons pas que les Savi nous envo ^nt prendre le irais dans les Pozzi, comme des melons que Von met à la glace, ou le chaud sous les Piombi pour nous fciscu ire comme de la galette de bord !

— Comment en avez-vous fini avec Pesaro?

— J'ai continué à lui parler franchement des demandes du roi de Naples qui invitait la république à une ligue, seule voie de salut pour l'Italie ; je lui ai récité par cœur les dépêches du quatre septembre 1792 d'Andréa Fontana, ministre auprès du roi Ferdinand, qui n'ont abouti à rien, comme celles de San-Fei mo, quoique noire comte d'Hauteville ait fait signifier au sénat qu'il pourrait arriver un temps où le torrent grossirait de manière à renverser toutes les écluses, toutes les digues qui s'opposaient à ses dévastations. Je me suis montré tout à fait informé des démarches de l'empereur Léopold et des réponses de la seigneurie, qui ne sait chanter qu'une seule note, sa neutralité, mais qui ne se serait pas opposée au passage de l'armée et n'aurait pas empêché aux particuliers de fournir le» provisions, de vendre des armes, de la poudre, des chevaux et des harnais de guerre, car la république laissait aux citoyens la liberté sans contrôle, de leurs trafics dans ses Élats. Lorsque Pesaro en vint à me parler des graves raisons des Savi et à les appeler un sage et loyal procédé envers le Piémont et les autres États d'Italie, je ne pus m'empecher de l'arrêter court dans son beau raisonnement et de lui dire :

— Belle et franche loyauté vraiment, que de desservir ses voisins et ses amis, en faisant des risettes et des petites mines à cette ignoble et dégoûtante république de Jacobins et en concluant avec elle une alliance !

— Peste ! cela s'appelle un coup de pointe plutôt qu'une poussée ! Je crois bien, que le pauvre homme doit s'en être senti ! lorsqu'il lut les mielleuses protestations de Jacobi, agent des Français, dans lesquelles il écrivait le sept juin 1793, que la république française respectait la souveraineté et les droits de toutes les nations et de tous les gouvernements, Pesaro rugit comme un lion blessé :

LE COMTE d'aLMAVILLA ET LABIiÉ TENTÛM. 47

— Non, très-sages seigneurs, n'y croyez pas ! ceux qui furent assez lâches, assez infâmes pour tuer leur roi, ne peuvent avoir aucune loyauté envers les étrangers. Cette république est une louve affamée qui en veut à nos richesses, qui envie noire paix, qui déteste noire puissance : c'est la mortelle ennemie de notre gouvernement aristocratique. Klle nous caresse maintenant, comme la hyène qui sourit à sa victime avant de la déchirer, de la dévorer, d'en broyer les os et d'en sucer la moelle !

— C'était là un langage sincère, ferme, sage et courageux.

— Oui, comte ; mais beaucoup d'autres Savi ont mis leur sagesse en gage au Ghetto pour quelques centimes.

— Non, mon cher Tentori; vos Savi ne font point fi de la sagesse et ne la donnent pas à si bon marché : ils l'ont engagée tanti plurimi, tantôt à l'Assemblée nationale, tantôt à la Constituante, puis à la Législative, et je crois que, s'ils en trouvaient des milliers de livres tournois, ils s'engageraient à Satan !

— Il est de fait que, malgré les cris du Procurateur Pesaro, certains Savi conseillèrent au sénat de faire une alliance avec la république française. Le sénat, abusé et trompé par ses Judas, — comte, pardonnez à ma colère; — le sénat tomba dans le piège et signa l'abominable traité. Pesaro doit bien avoir souffert, lorsque vous avez mis le doigt dans la blessure, qui devient pour lui plus cuisante de jour en jour.

— 11 y a pourtant des Savi qui sont vraiment doués d'une grande et véritable sagesse, qui ont de l'âme, des intentions droites et l'amour de la patrie : comment se fait-il qu'ils se laissent entraîner par des imbéciles ?

— Dites plutôt par des coquins, des fourbes, des traîtres, qui sont d'impudents séducteurs et qui ont les plus mauvais desseins. Les bons marchent par le droit chemin, et il n'y en a qu'un : les mauvais vont à gauche, à droite et, pourvu qu'ils atteignent leur but, tous les chemins leur sont bons, dussentiis passer sur le corps de leur père, sur le sein de leur mère et nager dans le sang fraternel jusqu'aux genoux. Les inquisiteurs d Ltat me font rire de pitié et frémir de rage, rjuand je les vois flairer partout pour découvrir les émissaires de la maçonnerie française chargés de jeter dans les villes

M L'BAI.DO ET ll'.F.NF..

vénitiennes le br union de la discorde et de la rébellion et le poison de l'incrédulité et de la licence ; les inquisiteurs ne voient pas <pie les citadins, les conseillers, les magistrats de la seigneurie sont des francs-maçons endiablés, qu'ils ont continuellement parmi eux, à leur table, à leurs soirées et même dans les stalles augustes du conseil supicme !

— Mais vous croyez vraiment qu'il y ait des francs-maçons parmi les Savi de conseil ? Vous leur faites grand tort, ainsi q 'au sénat qui les tolère et à la pitrie qui leur confie le gouvernement de la république.

— Ce sont eux qui font grand tort à l'équité et à la piéié de leur patrie : ce tort est d'autant plus grand, qu'ils se cou- \rentdu manteau de l'hypocrisie dans leur haut grade qui les cai he à l'œil des sénateurs et du doge. Ne mettez pas en doute un seul instant qu'ils n'appartiennent aux conspirations secrètes des maçons. 11 y a dans Venise une boutique de libraire qui depuis 1783 est le grand Orient de la secte créée par Cagliostro : il y a beaucoup d'Excellences qui se sont inscrites, même à Paris, dans les conciliabules les plus fameux, ainsi qu'à Londres, en Allemagne el à Rovérédo, lorsque Cagliostro s'y faisait passer pour médecin et eux pour des malades perdus de goutte ou faibles d'estomac, tandis qu'ils n'étaient infirmes que de la tête et du cœur, que les livres des philosophes français avaient bouleversés el corrompus. Ce n'est point un vain soupçon, une idée de pauvre tête dépourvue de raison, que de croire que beaucoup de ces Excellences se trouvent au milieu des Savi de conseil. Je ne suis pas le seul qui u'oic fermement que ces gens-là sont la cause de tous les maux qui menacent les bienheureux Etats de la république, et Dieu veuille que sa vie même ne soit pas menacée '. Nous connaissons ceux qui se réunissent le soif dans la loge secrète louée à Rio-Mirm par le Procurateur de Saint-Marc, Marco- Contarini à un nommé Colombo. Si vous voulez en savoir les noms, je vais vous les dire à l'oreille.

— Que voulez-vous, mon cher abbé? En supposant qu'i1 y ait des maçons parmi les Savi, je ne comprends pas commen' quelques Savi de conseil peuvent entraîner un sénat si nombreux cl si savant et lui faire commettre des sottises auss< énormes que celles, par exemple, de ne pas vouloir entrei

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dans la ligue italienne et de s'en tenir à la neutralité désarmée ; choses qui me paraissent simples comme bonjour , car si la neutralité est armée, tout le monde s'inclinera devant elle; si elle est désarmée, le premier coquin venu la mettra dans sa poche : avez-vous jamais vu par hasard un chat témoin d'une bataille entre chiens? il est neutre, et pendant que ces adversaires aboient, se mordent et se déchirent, le chat se fourre dans un coin, dresse sa moustache, fait le gros dos, ses poils se hérissent, il souffle et montre ses griffes, sans pourtant se mêler du différend. S'il arrivait que les chiens, raccommodés entre eux, avaient envie de s'en prendre ai chat, à la vue de ce museau en colère et de ces griffes pointues, vous eussiez vu les champions, mettant la queue entre les jambes, filer tout doucement sans regarder derrière eux. Comment donc le sénat et le D>ge peuvent-ils se laisser persuader par la sottise ou la perfidie des Savi de conseil, et rester isolés et désarmés ? prouvez-moi cela, si vous le pouvez. — C'est la chose la plus facile du monde ; plus facile que vous ne pensez, pour peu que vous réfléchissiez à deux choses qui arrivent à l'égard des Savi. D'abord, il est bon de savoir qu'à Venise, les affaires les plus importantes étaient soumises au mûr examen des collèges ex'raordinaires des Savi, formés de membres du conseil, en plus ou moins grand nombre, selon l'importance des affaires. Mais, depuis 1420, on délibéra pour des causes majeures, la formation d'un collège ordinaire et permanent de Savi qu'on appela Savi du conseil de Pregadi ; on leur attribua la partie consultative des affaires qu'on devait proposer à la souveraine délibération du sénat et on leur accorda la faculté de le convoquer ou de ne pas en appeler la réunion. On n'admettait, a cette époque, dans ce vénérable congiès que des hommes d'une, haute intelligence, habitués à la pratique des affaires, anciens ambassadeurs et hommes d'Etat, au courant des usages de toutes les grandes cours européennes, personnages éminents et supérieurs qui n'aimaient que la gloire et la piospérité de la patrie. Les inquisiteurs d'État remettaient à ce collège des Savi, par l'entremise des Comunicate, toutes les affaires à proposer au sénat, toutes les dépèches des ambassadeurs, pour qu'ils eussent à en prendre les lumières et les conseils ; de sorte que IL 5

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la somme des affaires tombe dans les mains des Savi. Par la suite, on ne prit plus autant de précautions pour le choix des personnages qui composaient ces collèges et il arriva que les affaires étant présentées d'abord au conseil des Savi, ceux-ci, s'ils ne sont pas fidèles, peuvent tromper le sénat, soit en lui cachant les événements, soit eu les arrangeant à leur guise.

— Voilà l'imperfection des conseils humains ! ces mesures qui paraissaient et qui étaient assurément très-sages, ont tourné au détriment de la république, puisque, en substance, les Savi sont la clef d'or qui ouvre la porte de toutes les délibérations du sénat. Si les pannetons de la clef se dérangent, la porte reste fermée ; pas moyen de l'ouvrir.

— Vous m'avez compris. Donnez-moi des Savi fous, on fera des folies ; donnez-moi des Savi mauvais, on fera des malheurs. Mais le pis est que le sénat et le Doge, à cause de l'estime que la république avait pour la sagesse et la loyauté des Savi, les regardent comme intègres et infaillibles dans leurs conseils. Dans les circonstances présentes, lesSavi jugent que la Seigneurie ne doit pas entrer dans la ligue parce qu'elle se suffit à elle-même; la seigneurie reste isolée .: les Savi pensent que la seigneurie doit garder une neutralité désarmée ; la seigneurie n'arme pas.

— Mais quelles raisons peuvent-ils alléguer, en (in de compte?

— Dites plutôt en fin de tout ! ils disent des choses qui sont vraies par le fait mais fausses dans leur application. Ils prêchent que les bienheureux États de la glorieuse et trèspuissante seigneurie de Venise sont tranquilles ; que la paix, le contentement et le bien-être régnent partout ; qu'il n'y a pas de séditions à craindre, pas plus que des conjurations, des troubles ou des tumultes dans l'Etat; comme si la question était dans les dangers intérieurs seulement et non dans les embûches extérieures, dans les machinations, dans les violences à force ouverte, dans les furieuses attaques d'une armée formidable et voleuse.

— Nous l'avons bien vu en Savoie et dans les États de Nice ; on nous tomba dessus comme les vautours et les corbeaux tombent sur les corps morts ; on eideva ces Étals au roi de Sardaigne et on les dépouilla jusqu'aux os.

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