‹ Ubaldo et IrèneChapitre 31 sur 94 · XXXIX. — [/Italie aux enchères · texte numérisé non relu

XXXIX. — [/Italie aux enchères

Le jeune Bonaparte, généralissime de l'armée d'Italie, après avoir remporté rapidement les victoires de Montenotle, de Millesimo et de Mondovi et signé l'armistice de Cherasco, donna naissance à cette paix cruelle du Piémont qui lui ouvrit le chemin de l'Autriche, après la défaite du général Beaulieu depuis le pont de Lorii jusqu'à Mautoue et à Vérone : il battit le général Wurmser à Castiglione et à Bassano; le général Alvinzi à Caldiero, à Arcole et à Bivoli; l'archiduc Chai les au Tagliamento, à Villaco et à Lubiano; fit la trêve de Leoben qui rendit l'armée républicaine maîtresse de la Lombardie et de la Vénélie et décida du sort de l'Italie. Ces mouvements si rapides plongèrent les populations dans une telle stupeur, qu'elles se regardaient étonnées et confuses, croyant faire un mauvais rêve; on s'écriait en frappant les mains l'une contre l'autre :

— Qui eût jamais dit, pensé ni même rêvé, qu'un jeune homme de vingt-six ans aurait pu mettre en déroute ces, terribles maréchaux allemands, vieillis dans les guerres de la Silésie et qui avaient si fièrement combattu les Turcs sur le Danube et enTiansylvanie? qui eût jamais cru qu'une poignée de misérables sans culottes et sans souliers, aurait, nonseulement tenu tête, mais mis en fuite ces Hongrois ri vaillants, ces Bohèmes à la moustache épaisse, ces ru-buste* Moraves, et ces Tyroliens si agiles et si courageux ! Ventre du démon! ils n'ont pas de cavalerie, et ils battent les escadrons hongrois et hulans; ils n'ont pas d'artillerie, et ils emportent les forteresses; ils n'ont pas de bombes, et ils incendient les villes, ils passent les fleuves sans ponts: ce sont donc des démons, des diables déchaînés, des arclii-satans d'enfer ?Contie ces gens-là, il n'y a ni murailles, ni bastions, ni remparts, ni

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terre-pleins qui tiennent ; ils sautent les fossés comme des daims, ils glissent dans les marais comme des grenouilles, ils volent sur les louis comme des éperviers : c'est le déluge ! c'est la fin du monde! Qui a jamais vu des guerres de cette espèce ? ils parlent aux princes, aux archiducs, aux rois et aux empereurs comme si c'étaient des sergents et des caporaux :

— Otez-vousde là, et cédez-moi ces provinces, monsieur le roi : conteniez-vous de celte bouchée, monsieur le duc : vous, là-bas, donnez- moi tant de millions, sinon... vous m'entendez! — Vous, faites votre paquet et fichez-moi le camp,

tout de suite!

Un beau matin, ces peuples étonnés, en se levant, regardent autour d'eux et ne voient plus en Italie ni rois, ni princes, ni ducs; mais à leur place, ils aperçoivent la république française en bonnet rouge, en jupes courtes et en tunique, les sandales aux pieds, parcourant (1ère et superbe les contrées italiennes qui sont devenues sa propriété et où elle livre au vent un drapeau tricolore en disant, de cette voix de stentor que possèdent ou que devraient posséder tous les crieurs publics :

— Allons, peuples de l'Italie, levez-vous comme un seul homme; applaudissez-moi, glorifiez-moi, rendez-moi des grâces éternelles pour vous avoir débarrassés de tous les tyrans : on met aujourd'hui à l'enchère et on livre au plus offrant et dernier enchérisseur, la vieille défroque des trônes de l'Italie, qu'on donnera pour peu de chose : la républiquemère n'est pas gourmande de trônes ni friande de couronnes; elle désire seulement vendre aux Italiens les trésors de la liberté, à ceux qui jusqu'ici ne fuient que des esclaves! mais que dis-je, vendie? non, non; la république française ne vend pas, elle donne. Peuples, pour quelques centimes, de quoi payer une bouteille au crieurqui s'enroue pour l'amour de vous ; pour quelques centimes, vous aurez des provinces très-nobles, très-riches, très-grandes, pleines de villes, de bourgs, de terres et de châteaux ; arrosées par des fleuves, embellies par des collines, fécondées par des lacs et baignées par la mer : des ports, des arsenaux, des navires, des munitions, des magasins, des entrepôts de toutes les richoaset.

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Tout est à vous, tout est au plus oflVant: allons! peuples, à la vente ! venez, voyez, admirez !

Et la foule s'amassait sur la voie publique, se heurtant, se poussant, se coudoyant el se battant pour arriver aux meilleures places. Il y avait une vaste esplanade entourée de planches, au milieu de laquelle se dressait un immense échafaud où le crieur allait monter pour annoncer à son de trompe l'enchère des républiques aristocratiques, des principautés et des monarchies. La république française était assise sur une ehais'e curule, entourée de la hache et des faisceaux. Devant 1 échafaud, on avait planté un long mât peint en rouge, blanc et vert, coiffé du bonnet phrygien, au bout d'un drapeau où on lisait : Arbre de la liberté de l'Italie. — Autour de 1 échafaud, de l'arbre et de la chaise se rangeaient, servant de gardes, les soldats républicains, portant sur la tête de grands chapeaux en forme de barque, surmontés de plumets rouges; ils avaient des pantalons faits avec les couvertures volées aux paysans et ils traînaient à grand bruit sur les pavés de longs sabres recourbés.

Les principaux Concurrents de cette enchère étaient des avocats, des procureurs, des médecins, des juifs, des piliers de tavernes, des escrocs, des entremetteurs, des Grecs, des escamoteurs, des souteneurs, des joueurs, des saltimbanques et des filous : il y avait là un groupe d'honnêtes gens échappés de la potence, des galères, des casemates ; il y avait une troupe de jeunes gens endettés, d'enfants prodigues, d'étudiants ivrognes, de vieux débauchés, d'aventuriers, de fourbes et d'attiapeurs : à la tête de toute cette noble compagnie il y avait les francs-maçons, les rose-croix, les hiérophantes du rit égyptien de Cagliostro et de l'illuminisme de Weishaupt. Chacun d'eux avait envie de quelque couronne royale, ducale, marquisaie, comlale ou baron iale, n'importe, pourvu qu'elle ne coûtât pas cher au milieu de tout ce gâchis de trônes et de seigneuries; en attendant, ils faisaient leur choix sur la carte géographique où ils lorgnaient, à travers leurs binocles, pour voir quel serait le morceau le plus gras et le plus succulent que Ton pourrait avoir à bon marché.

Le crieur monte sur l'échafaud, jette un regard sur la foule sans la saluer et d'un air très-insolent, vu que les républi-

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