‹ Ubaldo et IrèneChapitre 32 sur 94 · I.'llAI.IE AUX BRCHBBES · texte numérisé non relu

I.'llAI.IE AUX BRCHBBES

cams étant louségaux, uese respectent pas du tout : il toussa, il cracha, il se moucha, comme font les orateurs, et levant la tète, ouvrait mie bouche large comme un four, il commença à crier de toutes ses forces :

— Citoyens de l'Italie, je commence par mettre en vente le duché de Milan; qui en veut? c'est pour rien ; la'république française le donne.

— Oui, le donne, commença à dire un bon Italien; elle le donne après l'avoir rongé : et lorsqu'elle l'aura donné, elle le rongera encore jusqu'à la moelle.

— Voyons; le duché de Milan, qui en veut? c'est un bon morceau, savez- vous; c'est le gésier de l'Italie ; bon terrain, donnant soixante et quatre-vingts pour un, irrigué par le Naviglio, l'Oglio et l'Adda : des arbres, des vignes, des pommiers à bouche que veux-tu : les «oies de la Brianza valent un trésor. Monza, Pavie, Lodi, Crema, Bergame, Côme, Crémone et Brescia, y seront ajoutées. Qu'en dites-vous? voyons; Milan, qui veut Milan?

Pcr quel caro e bel Milano Federico Barbarossa Si perde le palpe e Passa Alla buglia di Legnauo :

C'est ce Milan, si cher si beau, Pour qui Frédéric Barberousse Heçut la fameuse secousse A l'affaire de Legnano :

Les Visconti le prirent et devinrent les princes les plus glorieux et les plus puissants de l'Italie. Ludovic le More se moqua de Charles Vlll de France et, au moyen d'une petite eau salutaire, en hérita de son neveu Jean Galéas, riant au nez des rois d'Aragon; à cause de Milan, Charles-Quint, empereur d'Allemagne, eut des raisons et se prit aux cheveux avec François Ier, roi de France; ils se donnèrent de si bonnes torgnoles qu'enfin François fut mis en cage à Pavie. Guerres, incendies, bouleversements de l'Italie, de la France et de l'Allemagne, seulement pour avoir Milan et se donner le plaisir de le contempler tranquillement du haut de la coupole du Dôme. Milan est le nec plus ultra de la richesse, de la mollesse, des

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plaisirs et de la bombance ; il nage dans la panera (crème), dans le beurre et il se prélasse doucement au milieu de la busecca (gras-double) (I ), devant une table toujours mise, couverte de chapons gras, de veau tendre, de risotto, d'excellentes lasagne chargées de fromage lodésan râpé et de mille autres bons morceaux, qui vous metlent l'eau à la bouche, rien que d'y penser ! Avec Milan, vous aurez Pavie qui a été la résidence de Théodoric, roi des Goths, de Théodelinde, deLuitprand, de Grimoald, de Désidère, rois des Lombards. Monza qui garde dans sa cathédrale la couronne de fer, qui servit au couronnement de tous les rois d'Italie.

— Par bonheur qu'elle n'est pas d'or, s'écria un Italien, car la république de France ne nous l'aurait pas laissée ; mais elle est de fer et on ne la croit bonne que pour en faire des clous à ferrer des chevaux ; autrement...

— Tais-toi, insolent ; ce sont des calomnies !

— Ah ! ce sont des calomnies ! vraiment ? et que font devenues les couronnes d'or, ornéesde pierres précieuses de nos madones d'Italie, que vous avez découronnées d'une manière tiès-sacrilége, en leur ôtant les bagues des doigts, en leur arrachant du cou les riches colliers pour en orner les louves de vos commissaires, de vos généraux et même les gourgandines de vos pioupious?

— Laissez parler ce bavard, citoyens. — Qui veut Milan? une... deux... personne ne dit mot? qui veut Milan...

— Moi, moi, s'écrièrent à la fois plusieurs figures patibulaires : moi, moi...

— Vous êtes trop nombreux.

— Nous nous le partagerons. — J'aurai Milan; celui-ci aura Pavie; cet autre Côme; Pierre aura Crémone; Paul aura Lodi; celui-là, là-bas, aura Bergame et son voisin aura Brescia.

— Non, pas comme ça, dit alors la république française : vous êtes tous un tas de bêtes sans intelligence. Si nous faisions comme cela, nous aurions Pair de remettre à la mode la féodalité lombarde. Vous seuls, vous serez les maîtres de la

(1) Les Milanais ont, avec raison, une grande estime pour leur paurra qui est sans contredit, la meilleure crème du monde; ils adorent la busecca qui est du yras-double, autrement des bosaux de veau. (L'auteur.)

L*ITitvUS AUX ENCHERES. i!J'."l

Luinbardie ; c'est entendu; mais sous un autre nom. appelez toutes ces florissantes provinces république cisalpine. — De cette manière vous en serez les seigneurs despotiques; vous pourrez les tailler à votre idée, y mettre des impositions directes et indirectes, des octrois, des douanes, des taxes personnelles et du foncier. Toi, tu seras le chef à Milan ; toi, à Pavie; loi, à Côme et ainsi de suite : mais faites bien attention, il n'y a plus du tout d'aristocratie; la puanteur des marquis, des comtes et des barons s'est évaporée pour toujours: nous, nous prendrons soin de les soigner : n'oubliez pas surtout les prêtres et les moines ; ils ont de bons lopins : la république ne les connaît pas ; ce sont des corps morts, qui n'appartiennent à personne; lichez-vous des excommunications et laissez-les crier (I). Rappelez vous qu'il n'y a plus de Noël ni de Pâques; que les saints n'ont plus de fêtes; la seule grand : fête, c'est l'anniversaire de la république : pour déniaiser ces imbéciles de Lombards superstitieux, nous avons décidé qu'il n'y aura plus de semaines et nous les avons remplacées par les décades, de sorte que les samedis de la madone et les dimanches du Seigneur se sont envolés : changez aussi le nom des mois; appelez-les brumaire, ventôse, floréal, messidor, fructidor et ainsi de suite : de cette façon on n'entendra plus parler, ni de Pâques, ni de Pentecôte.

— Eh ! dites donc, crieur, riposta un bon Lombard, ditesmoi donc : dans la ié publique cisalpine verrons-nous un autre soleil et une autre lune? si vous débaptisez nos mois et nos semaines, comment nous entendrons-nous avec nos paysans? ils oublieront de nous apporter le blé de juin et le raisin d'octobre ; ils diront que les vieux mois sont morts et qu'ils ont emporté avec eux le froment, le vin, les fruits et le reste. Ensuite, nous avons nos paiements et nos loyers à recevoir pour la Saint Jean, pour la Saint-Michel et pour la Saint-Martin; si nous perdons le calendrier, personne ne nous paiera, mon cher !

— Tais-loi donc, ajouta un autic; cette république une et éternelle s'évanouira bientôt, et nos vieux mois, nos semaines,

(1) L'an dernier (1843') les ministres constitutionnels firent tout à fait la iiitine chose eu Piémont envers les communautés religieuses du royaume, en alléguai!! les raisons du crieur de 1 797. (L'auteur.)

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nos jours et nos heures, reviendront par la poste, et nous retrouverons alors nos saints, les madones, Pâques et la Noël.

— Et même les carêmes, ajouta un troisième : ces républicains nous ont si bien arrangés que nous aurons des carêmes plus longs que ceux des Trappistes et des Chartreux.

— Peuples italiens, reprenait de plus belle le crieur, nous allons mettre à l'enchère la sérénissime république de Venise. Qui en veut? qui met dessus?

— Ohé ! on met aussi en vente les républiques à cette heure?

— Ignorant ! ne sais-tu pas que Venise est une aristocrate et qu'au lieu d'un roi, elle en a plus de cent ? A bas l'aristocratie ! il nous faut la démocratie, quoi ! voyons qui met dessus pour Venise? Venise la belle, Venise la riche : on dit qu'elle est vieille, édentée, ridée et chauve ; ça n'est pas vrai. C'est toujours une dame très-galante, fraie h ■>, rougeaude et grassouillette comme une caille. Voyez les beaux palais, les superbes villes, les temples majestueux, son arsenal, son hôtel des monnaies! Oh ! les beaux sequins tout flambants, les brillants joyaux, les superbes architectures, les gracieuses peintures, les charmantes statues, les ponts de marbre, les magasins remplis de toutes les marchandises de l'Orient et de l'Occident ! Sus, sus ! qui veut Venise? on y joue toujours, on y chante, on y danse, on y fait des bamboches : dans la juiverie on y vend des perruques, des masques, des dominos, des boîtes à poudre, des éventails, des faux chignons et des crinolines, dont vous tirerez des trésors qui vous rapporteront le double de ce qu'elle vous aura coûté. Allons, qui en veut? on vous donne comme réjouissance, le lion de Saint-Marc, le doge, le grand conseil, le conseil des Dix, le collège des Savi, les inquisiteurs, les provéditeurs de mer, les procurateurs de Saint-Marc, le capitan Grande, les Avogadors : tous ces objetslà on les donne pour rien, par-dessus le marché; voyons, qui veut Venise ? personne ne dit mot ?

— Dites donc, crie un gondolier, et Missier Grando, le donnez-vous pour rien? et ces pauvres diables qui sont là-haut sous les piombi; et les autres là-bas , là-bas, dans les pozzi, les donnez-vous aussi pour rien (1)?

(I) Missis^ Grando était le justicier de Venise que les Vénitiens craignaient grandement. Les Pozzi étaient des prisons souterraines où l'on gelait e« ou.

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— Pour rien. Il n'y aura ni missier Grande-, ni piombi, ni pozzi, ni galères : on a mis hier en liberté Gian-Domenico Jacobi l'escroc, Domenico Martini le meurtrier, Battista Fonlini Je bravo, et Antonio Bruni le sicaire ; on a fait sortir de la galère la Fortune, ces braves gens de Luigi Zafi'o, Andréa Rossetto, Lorenzo Sanli, Zuane Santini et Zuane Gaslaldello, qui sont tous des fleurs de vertu (t).

— Voyez donc quelle cocagne ! On pourra \oler, tuer, piller,blasphémer, briser des côles tout à son aise; il n'y a plus de sbires, plus de prisons, plus de galères. Vivent la joie et les pommes de terre !

— Allons donc! reprit le crieur, qui veut Venise?

El Venise fut achetée parles patriciens Girolamo Zulian, Francesco Batagia, Piero Donà, Antonio Ruzzini et trente autres nobles francs-maçons; par l'escroc Casotto, par ce bandit de Spira, par le libraire Zatta et un tas d'autres canailles, rebut des lagunes, qui donnèrent pour rien leur tres-noble et trèsmalheureuse patrie à l'avidité du Directoire, qui voulait la troquer contre la Flandre.

— Très-bien ! s'écria la République française, Venise, donc, n'a plus d'aristocratie. Pour me remercier de l'immense bien fait de l'avoir arrachée aux tyrans, Venise me remettra toute son artillerie, tous ses vaisseaux, tout l'attirail de son arsenal ; les peintures les plus classiques de son illustre école, et tout ce qu'elle a de plus beau et de plus précieux , commençant par les quatre chevaux de bronze de la terrasse de Saint-Marc, par les objets les plus rares du palais dogal, les argenteries de toutes les églises, de tous les patriciens, de tous les riches citadins, en y ajoutant, comme gracieuseté, une petite bourse contenant en espèces soixante et quelques millions pour le café du Directoire, qui est, comme vous voyez, très-sobre dans ses déjeuners du matin.-'— A ton tour, crieur: mets un autre Ftal aux enchères.

— Oui, madame, je vais crier l'autre république, i'émule de Venise. Celle-ci régnait sur la mer Adriatique, Gênes commande la rner Tynhénienne; Venise fut toujours aristocrati-

l'on pourrissait; les Piombi, des prisons sous les toits du Pilais de Justice où l'on cuisait et l'on se rôtissait.

(1) .Mutiuelli, Mémoires historiques, page 209. (L'ontevr).

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que, l'autre a été de tout un peu. Voyons, qui en veut? on l'appelle Gênes la Superbe : elle compte par millions comme nous comptons par dizaines; elle fait la pauvre, en vous montrant ses montagnes arides, ses nids à grillons, ses landes de la Polcevera et du Bisagno : ne l'écoutez pas. Elle a sur les banques de Lubeck, de Hambourg, de Stockholm et de Copenhague, assez de capitaux pour acheter le pôle arctique avec les Ourses majeure et mineure, Persée et tout le trône endiamanté de Cassiopée. Je ne vous parlerai pas de ce que Gênes possède sur les banques de Vienne, de Londres et de Madrid. Elle avait aussi pas mal de millions sur la banque de Paris; mais, du temps de Necker, ces pauvres millions ont attrapé un rhume de poitrine qui s'est changé en éthisie, et ils sont morts d'une attaque de toux, sous Robespierre. Mais ne craignez rien : Gênes a la banque de Saint-Georges, qui renferme à elle seule assez de millions pour y enterrer dessous l'avidité de dix commissaires des guerres en Italie. Heureux donc celui qui l'aura? Faites votre mise. On la donnera pour un morceau de tarte de farine de châtaignes ou pour une écuellée de yermiiel , avec ses palais de la Via Nuova, de la Via Novissima et de la Via Balbi. On n'a jamais vu de plus grands prodiges en fait de vestibules, de portiques, de terrasses, de marbres, de péristyles, de grandes salles, de statues et de peintures admirables! Les Van Dyck, les Guido, les Léunardo, les Rubens et les Titien y sont par douzaines. Ce ne sont pas là des palais de simples seigneurs particuliers: ce sont des palais impériaux. Et les villas! oh ! quelles villas somptueuses ! quels jirdins ! Albaro, Sestri , San-Pier d'Arena , vous présentent des groupes de palais peints à fresque par les plus grands maîtres de l'école lombarde; ce sont des chambres, des loges, des galeries remplies de richesses de toute sorte. — Qui veut Gènes? qui en veut? — C'est la patrie de Christophe Colomb, de Lamba", d'Andréa Doria, d'Ambrogio Spinola, d'Antoniotto Adorno et d'OLtaviano Fregoso. Voyez quel port, quelle darse, quel arsenal, quels ponts vraiment royaux! les meilleurs et les plus hardis marins des deux Océans sont Génois: ils se promènent sur les mers les plus orageuses, les détroits les plus furieux, les écueils les plus terribles et les caps les plus tempétueux, comme nous nous promenons tranquillement dans

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les allées fleuries de nos jardins. — Mettez donc sur Grzns. Une. deux, personne ne dit rien? — On aura des millions à ne savoir qu'en faire, des diamants par boisseaux, des palais et des jardins à gogo. — Qui en veut donc ?

Ce furent des goujats, comme Dieu n'en fait pas beaucoup, qui l'eurent. Alors le erieur reprit sa besogne :

— Citoyens de l'Italie, voilà que nous mettons au plus offrant le Piémont. C'est un royaume guerrier, fort, rempli de noblesse ancienne, glorieuse sur les champs de bataille et savan'e au sein des conseils : il a eu d'abord des comtes, ensuite des ducs, puis en dernier des mis ; mais, quel que fût le titre qu'ils portassent,, les chefs du Piémont furent toujours invincibles, magnanimes, vaillants dans les combats, adroits, prudents, et savants en temps de paix. Malgré tout cela, le Piémont est fatigué de rois, il n'en veut plus: les Bogino et les Ormea ont préparé depuis plus de cinquante ans les populations subilpines à la liberté, en faisant venir de France les plus fiers appelants de la bulle Unigenitws pour foncier dans l'Université les sublimes doctrines qui combattirent avec acharnement l'autorité de l'Eglise catholique, qu'ils nommaient la cour dr Borne, et qui semèrent les germes bienheureux de la liberté civile. La maison de Savoie était trop bigote; il fallait faite croire au roi Amédée que les pipes voulaient usurper ses droits sacrés, droits divins sur lesquels ni pape, ni évoques, ni canons, ni Église n'ont aucun pouvoir, pirce qu'ils sont imprescriptibles, inaliénables, absolus, primordialement émanés de la puissance et de la majesté divines, qu'ils représentent sur la terre. En attendant, on enseignait dans l'Université les d'oits de l'homme, le pacte social, la souveraineté du peuple, dans lequel réside l'autorité directe dont il lui plaît d'investir les rois par délégation. Le peuple sanctionne les lois, il représente la justice, il constitue l'Eglise, il e*t le monarque de lui-même; il est Dieu sur la terre! — Qu'il soit donc rendu des grâces immortelles à l'Université de Turin, continua à dire le erieur, qui m'a fourni les beaux arguments que je publie en mettant aux enchères la monarchie de Savoie ! — Qui en veut donc? vous aurez avec elle la gloire de huit cents ans de victoires; vous aurez aussi les anciens marquisats de Suze, de Ccva, de Saluccs, du haut et du bas Monlfer-

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rat; vous aurez les somptueuses résidences de Momalieri, de Rivoli, de Stupinigi, de la Vénerie ; un palais royal dont toutes les chambres sont m or, ouvrant sur la plus belle place de l'Europe; un arsenal avec d'excellentes fonderies; des forteresses inexpugnables, dos villes fortifiées; de riches campagnes; les vignobles des coliines d'Asli et du Canavese; les gras pâturages de Vigevano et de Chivasso; les rizières de la Lomelline, les champs de blé deVerceil, de Novare et d'Alexandrie; enûn, le plus beau, le plus riche pays de l'Italie, avec des lacs, des fleuves, des collines et des montagnes, rempli de tous les dons de Dieu. — Voyons, peuples ! qui veut le royaume du Piémont?

— Moi ! moi ! moi ! s'écrièrent tous à la fois Carlo Botta, Carlo Giuli et Carlo Rossi; et ces dois Charles eurent ce morceau savuureux; ce qui Qtdire aux Piémontais étonnés :

— Contagil quel appétit! en vérité, ces trois seigiieuis ont un fier estomac. Pendant qu'ils dégusteront le veau mongano de Carignan et de Carmagnola , le pauvre Charles-Emmanuel IV se contentera du thon et des anchois de la Sardaigne. bravi ! bravissimi ! trois rois! Parions que sous peu ils se flanqueront de bonnes volées, car c'est trop de trois gourmands pour un seul morceau (1).

— Qu'ils se battent, qu'ils se déchirent; je m'en f..., chanla alors la République française, trieur, à ton affaire, s.... faiy nanti

— Peuples transapennins, à votre tour ! On va mettre en adjudication la Toscane : qui en veut? On l'aura pour quelques crazie. Voyons ! vous savez bien que la Toscane est le plus gentil pays du monde, le Jardin de l'Italie, le paradis teirestre, enfin. Oh! les belles villes! qui en veut! qui les achète? Pise est là: voyez le beau dôme, le beau baptistère, la belle tour qui se tient lout de côté comme un ivrogne, le beau Campo-Santo, ces ponts sur l'Arno. Qui met dessus? Voilà Livourne, ville riche, le port et l'échelle du Levant, l'entrepôt du Couchant. Que de navires, que de pavillons! quel échantillon de visages de toutes les nations ! Livourne ! mes-

(I) Voyez /' Histoire aV Italie de 1789 à 1314, île '.a.io noita; principalement le* livre» 1 et XV. [L'a-iteur.)

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sieurs, Livourne! qui veul Livourne? — Voici Sienne : voyez comme elle est charmante ; quelle gracieuse cathédrale ! quelle place magnifique ! quels beaux vieux palais! Qui veut Sienne? — Ici, c'est Arezzo avec les belles campagnes de la Chiana ; celle-là, c'est Corlone, ville des Pelasses; celte autre est Montepulciano, au bon vin ; voilà Chiusi. la ville de Porsenna. Volterra est là-bas; de ce côté, c'est Pistoia et Prato, ce sont des bijoux. La République française est généreuse : elle donne tout cela pour un morceau de pain. Ah ! mais voilà Florence, peuples! c'est Florence, la merveille des grâces et de la courtoisie; voyons, voyons, meltcz sur Florence! rien que Pilti et Biboli, ça vaut son pesant d'or, car ça contient des beautés d'art incomparables: des toiles de Raphaël et de Michel-Auge, de Vinci, du Titien, du Corrége, de l'Albane, du Frate et de l'ancienne école toscane. — Voyons, voyons, à qui est-ce que je parle ? — Voyez la tour de Giotto , la coupole de Brunellesco, le Saint-Jean aux portes du paradis ; voilà Sainte- Croix, Sainte Marie-Nouvelle, Saint Laurent et Saint-Esprit ; a-l-on jamais vu de plus belles choses ? 11 y en a pour tous les goûts. Voulez-vous des mosaïques en pierre dure? entrez dans la chapelle funèbre des Médicis. Voulez-vous des galeries de statues de bronze, de camées, de vases étrusques? entrez, entrez aux Uffizii. Voulez-vous des livres et d'anciens parchemins? entrez dans la bibliothèque Laurenziana, Magliabecchiana, Riccardiana, Marrucelliana; que sais-je encore? Il y a des livres de quoi noyer le monde entier I Voulez-vous une place merveilleuse avec des arcades, des fontaines, des statues équestres et d'antiques palais? courez à la place du Grand-Duc. Voulezvous des ponts hardis? voici celui de Santa-Trinità, avec trois arches majestueuses et solides. Voulez-vous des promenades délicieuses? allez auxCascine; des perspectives admirables? montez à Bellosguardo, à San-Giorgio, à San-Miniato. — Qui veut toutes ces belles choses? qui en veut pour quelques crazie? Il n'y a plus de Médicis, il n'y a plus de grands-ducs : ils sont dans les limbes avec Soderini. Ohé! avocats, juristes, que faites-vous donc? avancez sans crainte. Diantre! vous avez fait les fiers avec le pape, en agissant comme si vous étiez plus papes que lui ; vous avez fait les sacristains à l'Eglise, en mouchant les droits de Rome; ch bien ! je vais n. 13

20G llîU.PO ET IRÈNE.

vous apprendre à présent le moyen de remoucher la Toscane. — Comment donc ! Qu'avez-vous à dire? Je suis à voire école. Voyons, inaugurez une république. La Toscane s'appellera désormais l'Élrurie. Les Étrusques ont été un grand peuple qui se plaça en conquérant depuis les Alpes jusqu'au Lilybée; vous autres aussi, vous sortirez de la coquille et vous planterez vos Lucumonies en Orient et jusqu'au Gange. Voyez que de choses vous promet la République française ! Mais vous, qui avez bon cœur, vous lui donnerez, en guise de cure-dents, ne fût-ce qu'un petit panier rempli de quelques millions d'écus à la fleur-de-lys, de statues, de peintures, de manuscrits anciens, des bagatelles enfin; rien que de la toile et du papier: voyez comme elle est raisonnable !

— Mais doucement, dit un homme de Pratolino, doucement aux mauvais pas : je ne voudrais pas que les Arétins avec leur madone sur le chapeau vinssent aplatir les coulures à la République étrusque; il n'y a pas à plaisanter avec les Arétins: lorsqu'ils sunt en colère, ils ont des mines... dont Dieu nous garde (1).

— Qu'ils essaient : on les étrillera de la bonne façon, dit alors la république française avec arrogance, en lançant un coup d'œil au crieur. Celui-ci avala d'un trait une bonne bouteille de vin de Chianti pour se rafraîchir le gosier, et reprit ses hurlements :

— Italiens ! je n'ai pas besoin de vous dire ici beaucoup de paroles. C'est Rome que l'on met en adjudication ; Rome, caput mundi, la grande conquérante, la reine des sept collines, la patrie des deux Brutus, des Gracchus, des Catilina ! — Qui veut Rome, qui la veut? L'ombre des Scaevola, des Curtius, desTorquatus, des Fabius, des Scipion, desMarius vous regarde avec, amour; les aigles aiguisent leurs serres et secouent leurs ailes pour voler avec vous à la conquête de l'univers! Nous donnerons à la république nouvelle le nom souverain de Tibérin°. La république Tibérine sera bien plus glorieuse que la vieille

(1) On fait allusion ici à la levée de boucliers des Arétins contre les républicains. Ils marchaient contre Florence, portant sur la poitrine et sur leurs chapeaux, l'image de la Vierge miraculeuse d'Arezzo. Ils firent alors ce que firent en 1849 les paysans du Florentin contre Guerrazzi et ses Livournais.

[L'auteur.'*

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république romaine. La république française, toujours grande et magnifique, la donne pour rien au premier offrant.; 'j.'.'e aura l'extrême bonté de vouloir bien daigner accepter le musée Vatican et le Capitolin, les joyaux du pape, ceux de nos vieilles madones, les ors et les argents ternis et rouilles de Saint- Pierre, du Latran, des autres basiliques, et de toutes les églises de Rome; car elle aime tout ce qui est romain, parce que c'est bénit, la dévote qu'elle est! Oh ! oui, la république française est pieuse. Vous y ajouterez le trésor de Lorette et des autres sanctuaires du Latium, des Marches, des Romagnes des Légations de Ravcnne, Bologne et Ferrare : bagatelles qui la feront souvenir qu'elle vous a arrachés à la tyrannie de ce vieillard qu'elle a emmené avec elle en France, à Valence sur le Rhône, les princes romains aussi, en reconnaissance d'un si grand bienfait, et les autres seigneurs de l'Etat, lui feront un petit CADEAU, qu'elle acceptera comme SOUVENIR (1). Elle se contente de tout : statues, tableaux, vases ciselés de Caradosso et de Benvennto Cellini ; quelques colliers de perles, un peiit écrin de diamants, un tout petit groupe de dix ou douze millions d'écus...

— Doue ment aveuc ces myons! interrompit un Transte vérin. Queu satané appétit qu'air a, c'te madam fluin publique! AU' est pus gourmand' d' myons qu nous aut' Transtevérins nous ne V somm' des trip' qu'y vous fricass' à la yargf,tt' la bell' Apollonie de la Longaretta.

— Tais- toi, malappris. Tous les millions de l'Italie ne valent pas un drachme de la liberté que nous lui avons apportée.

— Nous vous somm' ben obligés d'iot' liberté, nous vous i somm' ; mais d liberté sans myons, c'est tout comm' si qu'on durerait un' selle sans el poulet d'Inde! Escusez!...

— Eh! dit alors un bon Decano di Caméra, la république française nous a laissé les yeux pour pleurer nos malheurs !

— Et les bras aux Transtevéïins, répondit un homme de loi, pour jeter quelques républicains dans la rivière, par-dessus le pont Sixte ou le pont Saint-Ange, et pouf leur donner

(I) Les mots français qui «ont imprimés eu canilales italiques, ont été insères dans le texte par l"aute«r. {Le traducteur.)

208 DBALDO ET MEME.

quelques petits coups d'aiguille sur la montée de Saint-Onot'rio, ou dans la ruelle du Cinq.

Pendant que les Transtevérins payaient la liberté reçue à quelques républicains, comme ils l'avaient déjà pavée à Hugues Basvillc, le erieur disait toujours à haute et intelligible "oix :

— Peuples de la Campauie, de la Lucanie et de l'Apulie, l.t république française veut vous marier avec la plus belle sirène qui soit jamais sortie des ondes qui baignent l'Italie. La venuste, la^pécieuse, la gentilleParlhénopeest ressuscitée, pour charmer par sa présence le ravissant rivage de Pausilippe. Naples en sera la ville capilale, et on la nommera la république Parthénopéenne. — Qui veut l'épouser? Oh ! quelle dot, oh! quel trousseau possède la belle et gracieuse Parthénope ! Quels jardins, quel ciel, quelle mer, quels fruits, quelles fleurs ! Elle a des oranges de quoi en fournir à tout le Septentrion ; on pourrait faire un lac navigable avec son huile; elle a tant de vin et tant de blé, qu'on n'y saurait jamais craindre la disette; elle jouit de trois mers : l'Adriatique, l'Ionienne et la Tyrrhénienne,d'où elle tire tant de poissons, que Neptune lui-même n'en vit jamais le quart sur sa table; ses villes sont belles et très-anciennes; elle possède des antiquités grecques et latines, et elle tire des cités tout entières de dessous terre; elle est dame et maîtresse des délices de Mi;ène, de Baïa et de Pozzuole ; elle a dans son sein les champs Élyséens, le paradis des anciens, où l'on trouve :

. . . Locos lîPtos, et amœna vireta Fortunatorum neinorum, sedesque beatas.

— Oui, elle a les champs Élyséens, dit dom Gennariellc; mais elle a aussi l'Averne, et il y a la bouche par laquelle Ulysse et Énée descendirent chez Satan ; et la république y descendra aussi pour y sentir cuire ses mollets comme cuisaient les œufs dans les étuves de Néron. Si ce chemin pour descendre chez le diable ne lui convenait pas, il y a la grande Solfatarà dans les champs de Phlègre, qui ne manque pas d'ouvertures, et aussi, pour en finir, la large gueule du Vésuve toujours ouverte. Les républicains n'ont besoin, pour aller chez Bclzcbuth, ni d'huissier ni d'introducteur.

L'ITALIE AIjS ENCHERES. 208

— Comment pailes-tu, insolcnl?La république Parthénopëeone sera une sainte et belle chose, dont tout le monde deviendra amoureux fou.

— Oui. oui, surtout les Calabrais. Le cardinal Ruflb vous apprête les noces dans les Calabres. Les lazzaroni duCarmel, de Basso-Puorto et de la porte Capuane, vous confectionnent les dragées : vous verrez comme elles sont douces (1) !

Le crieur mit ensuite en adjudication l'aristocratie de Lucques, les duchés de Parme et de Modène, les villes de Ferrare et de Bologne, les Romagnes et les Marches. Bref, en peu d'instants, l'Italie n'eut plus le sou ; les trésors publics et privés étaient vides; elle n'eut plus ni honneur, ni foi, ni paix, ni sûreté, mais elle eut des républiques à satiété, qui avaient poussé dans son sein, en une nuit, comme des champignons.

Ceux qui tourmentent l'Italie aujourd'hui sont les mêmes qui la ruinèrent et la dispersèrent en 1797 et Î798 : des jurisconsultes, des médecins, des poètes, des littérateurs de pacotille, des philo-ophes avortons, tous affamés, vicieux, orgueilleux, qui étaient alors la fleur de la maçonnerie, et qui sont aujourd'hui la crème de la charbonnerie, de la Jeune-Italie et des autres sociétés secrètes. Ces gens-là, renonçant à tout amour de la patrie, la combattent mortellement pour la dépouiller, l'opprimer, la désoler, sous les titres de dictateurs, de consuls, de présidents. D'abord, ils commencent par lui ravir le patrimoine de sa religion; puis, après l'avoir plongée dans les séditions, dans les mutineries et dans les rébellions, en la rendant rebelle contre toute autorité divine et humaine, ils se font ses maîtres, la tyrannisent, et prêchent en leur faveur cette même autorité qu'ils lui ont fait refuser à ses gouvernants légitimes, s'en font obéir à la baguette, bien plus rigoureusement^ ne ne l'ont jamais fait les rois et les empereurs. Prisons, confiscations, vexations, séquestrations, bannissements, incendies, morts déshonorantes et cruelles : voilà la monnaie avec laquelle ils paient ces malheureuses nations qui se sont laissé mettre le pied sur la gorge. Ces républiques démocratiques enlei rèrent, en moins de deux années, l'Italie sous

(I) On fait allusion à la fameuse insurrection de la Calabre dirigée par le cardinal Ruffo et au grand massacre des républicains fait à Xaples pai les Lai/aroni. [L'auteur.)

2fO L'BAI lin ET IRÈflE.

tant de ruines, que ni les Goths, ni les Hérules, ni lesAlains.ni les Vandales, ni les Longobards, ni les Huns, ni les Normands, n'en amoncelèrent de pareilles pendant six siècles de rapines. Après ces deux années d'horrible mémoire, l'Italie sortit de dessous ses républiques tellement changée, qu'exceplé le nom, elle n'a plus rien d'elle-même. Géogriphiquement, on l'appelle Italie; mais, moralement, on peut l'appeler comme on voudra. Elle n'a rien conservé de ses anciennes mœurs, de ses lois, de ses institutions domestiques et civiles : à peine si elle se souvient de ce qu'elle a été.

Nous avons vu à vol d'oiseau comment les dynasties italiennes furent vendues, à la criée, à un tas de sujets déloyaux ; nous avons vu méprisés, dépossédés, exterminés, tant de rois et de nobles princes qui étaient la gloire du trône, et qui faisaient le bonheur des peuples. Mais à cette vente ignominieuse en succédèrent d'autres tout aussi honteuses et ignobles, que les Mazziniens voudraient renouveler encore aujourd'hui, comme un dernier témoignage de notre folie et de notre lâcheté (l).

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