TEL ARBRE, TEL FMIT
les clefs, sur tous les Ions de la musique : elles sont prononcées par tous ces superbes idiots qui accueillent, qui caressent les maximes les plus biscornues, les plus funestes et qui ne voudraient pas les voir accouclier des coupables conséquences qui bouleversent et ruinent celle pauvre et aveugle Italie !
Mais c'est ainsi : d'Almavilla élait voltaii ien ; il prêchait continuellement contre la superstition, contre l'absolutisme, contre la barbarie du moyen âge ; il proclamait les droits de l'homme, le pacte social, la liberté et l'égalilé, et maintenant que toutes ces bonnes commères avaient mis bas, il trouvait que leurs enfants étaient contrefaits, monstrueux, ayant des figures d'assassins, des cœurs de tigre et de léopard : en voilà d'une bonne ! Il faisait ce que firent beaucoup de mes- Heurs ses petits-neveux, qui disaient, en 1848, au roi Charles Albert :
— Oui, sire, les libertés ultrnmontaines concédées au Piémont catholique, l'eussent ramené vers l'âge d'or; donnez la liberté de la pensée, la liberté de la conscience, la liberté de la parole, la liberté de la presse : les sujets de Votre Majesté vous en seront très-reconnaissants; Voire Majesté passera à la postérité sur les ailes de la gloire !
Charles-Albert, de gré ou de force, n'importe, — les contenta; et maintenant que les petits-neveux de d'Almavilla s'aperçoivent que leur bourse se vide, que les mauvaises mœurs et l'irréligion triomphent et qu'il peut en advenir bien pis encore, ils s'écrient, comme le faisait d'Almavilla en 1797 :
— Nous nous attendions à déguster la douce figue du bel arbre de la liberté, et voilà qu'il ne nous donne que des prunelles et des sorbes acides !
Mangez-les ; cet arbre ne donne pas d'autres fruits ; grand bien vous fasse. Ainsi soit-il.
D'Almavilla, dans ses terres, était triste du départ du roi et des malheurs de l'État: se promenant un jour, au frais, dans le jardin, il vit Irène tout affairée à cueillir des fleurs pour le bouquet matinal qu'elle offrait tous les jours à sa mère. S'approchant d'elle, le comte lui demanda :
— lîs-tu au courant, Irène, de ce qui trotte dans la cervelle de ton frère Ubaldo? Je le vois toujours disirait et pensif; il se tient longtemps enfermé dans son appartement : rien
ne l'amuse : lorsqu'on lui parle, il répond par monosyllabes et d'un ton conlraint : on dirait qu'il a quelque chose de trèsimportant à me dire, il ouvre la bouche, il me regarde et il se tait. Cela m'afflige, parce qu'il a l'air de ne pas avoir de confiance envers son père. Ma (ille, tu sais que je l'aime : je te dirai que je voudrais le voir plus vif, plus gai, plus sociable et plus franc; mais votre sotte mère vous a nourris de pâtenoires et ù'Ace Maria; vous en êtes devenus deux ascétiques imbéciles, rétrécis, pauvres de cœur comme les fourmis. Laurina est un peu étourdie, j'en conviens; mais elle sait parler, river son clou à votre maître, pousser une botle au moine qui nous arrive le dimanche de Chieri ; elle parle trèsbien politique ; elle s'occupe attentivement de botanique, d'ornithologie et des autres branches de l'histoire naturelle; enfin elle tie dort pas debout comme vous autres qui n'avez pas de sang dans les veines; toujours compassés, réservés ; marchant avec poids et mesure, le niveau en main, pour ne pas faire un pas de travers, pour ne pas jeter un coup d'oeil hors de votre cercle, pour ne pas dire un mot de trop : vous ne savez parler et bavarder que contre nos philosophes modernes, leur adressant des sottises, les appelant mécréants, athées, perturbateurs du monde: dans ce genre Uhaldn te surpasse de beaucoup ; il s'échauffe, il se démène, il frémit, même à table, lorsqu'il s'y trouve quelques-uns de mes amis.
— Que voulez-vous, mon cher père ! répondit Irène avec douceur. Ubaldo est un garçon et il a du feu dans les veines; il ne peut supporter certaines balourdises de ces têtes vides qui veulent lancer des bulles de savon comme si c'étaient des bombes et qui disent des sottises, des saletés et quelquefois aussi de noirs et vilains blasphèmes. Ubaldo n'est pas homme à se laisser renverser par de semblables bouffées de vent.
— La faute en est à Virginie; oui, c'est sa faute : elle prêche toujours une croisade contre la civilisation moderne ; s'il ne tenait qu'à elle, nous remonterions vers l'an 600: toujours des saints, toujours des madones, toujours des indulgences, toujours des neuvaines, des rosanes et de l'eau bénite. Je dirai à l.oienzo le sommelier qu'il fasse remplir d'eau toutes les cuves du cellier; on appellera le Père Prosdociitie qui en
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fera assez d'eau bénite pour en inonder le jardin: tu verras les fleurs et les fruits bénis qui en pousseront !
— 11 nous suffirait, papa, qu'il vous plùl de nous laisser l'eau bénite dans le bénitier que nous avons à la tète de notre lit; j'ai vu votre petit pige fiançais se fautiler dans les chambres et la pomper avec une éponge.
— Il a suivi mes ordres; je n'ai pas de diables dans ma maison, qu'il faille chasser à coups d'aspersoir et je ne veux pas de toutes ces superstitions. Voyons; tu ne m'as pas répondu, ma tille : sais-tu, oui ou non, ce qu'a Ubaldo avec son air triste?
— Il est certain, papa, qu'Ubaldo n'est plus aussi vif depuis quelque temps: néanmoins il n'est pas plus triste : il monte à cheval, il fait des armes, il dessine, il fait de la musique, il cause gainent avec moi, et il étudie comme par le passé.
— Oui ; il étudie la philosophie sur les melons. Je l'ai surpris plusieurs fois tenant à la main des livres de monacaille que j'aurais dû lui jeter au nez. Un chevalier comme lui, jeune, riche et spirituel, lireRodriguez ? le Traité de la vocation religieuse d'un Rossig.noli ! s'il ne finit pas de s'embêter avec toutes ces stupidités, c'est moi qui lui ferai chanter, en vrai rossignol, un air de printemps à coups de cravache ! N'at-il pas de honte? et toi, petite masque, tu lui fais la main dans ces sortes de contrebandes: si j'arrive h savoir quellp est la personne qui lui prête toutes ces saloperies, je lui jouerai une partie qu'elle n'oubliera pas de longtemps ; mais l'en suis sûr, ce doit être cette laide bigote de ta mère ou cet abbé Leardi,avec son museau de jésuite, dont Dieu nous délivre! Enfin, Irène, c'està toi de me sortir cette paille de l'œil. Qu'est-il arrivé de nouveau chez Ubaldo ?
— Papa, je ne saurais vous dire ; seulement, j'ai remarqué qu'Ubaldo, depuis la mort de l'oncle Romano, arrivée à Fer milage de Lanzo, est devenu plus sérieux et plus rangé qu'il n'était.
— Qu'allait-il faire chez ces Camaldules? ce vieillard était sans doute toml é en enfance; il était si vieux ! Je ne l'ai jamais vu; je ne hante pas les ermitages ; mais il devait avoir plus de quatre vingt-dix-ans.