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II

230 ITALDO ET IRENE.

— C'était un saint, papa, il aimait Ubaldo et lui parlait des vanités du monde, de la fausseté de ses promesses, de set mauvaises maximes, de ses conseils perfides et de ses trahisons : il lui retraçait souvent la pai\ des serviteurs de Dieu, les joies inappréciables qu'éprouvent les bonnes âmes, le bonheur sans mélange que goûte l'homme qui fuit les honneurs, les plaisirs et les richesses pour mener une vie de mortification dans la retraite et dans le commerce du Seigneur. Mon frère vit mourir ce saint vieillard, qui embrassait le crucifix d'un air si calme, avec un cœur si reposé, avec une joie de l'âme aimante qui se manifestait si bien, par ses regards, sur son visage, comme un rayon anticipé du Paradis ! En mourant, don Romano posa la main sur la tète d'Ubaldo et lui dit : — Vois, mon petit enfant, comme les serviteurs du Rédempteur meurent tranquillement ! les serviteurs du monde ne meurent pas ainsi. — Ubaldo rentra au château, ivre d'une céleste joie qui le ravissait dans de hautes pensées.

— Peuh ! quelle hauteur ! quelle joie! de quelles extases me parles-tu là, petite folle? des hauteurs de crotte, des joies insipides; des extases d'insensés: la vraie gloire pour un jeune cavalier, est celle de savoir se servir d'une épée, de ne pas se laisser vaincre par les envieux, de se faire respecter par les insolents, de primer en tout, d'avoir une femme riche, jeune et belle, une grande parenté, une vie splendide? Ubaldo peut avoir tout cela, s'il le veut, et personne ne saurait l'avoir mieux que lui : pense donc, Irène, si je dois souffrir qu'il se fasse moine! moine ! si je savais qu'un seul cheveu de sa tête eût une pareille pensée, je saisirais mon fils au cou et je le noierais dans le Pô !

— Mon père, ne parlez pas ainsi, par pitié, vous me faites peur ! quel amour avez-vous donc pour vos enfants, puisque vous préféreriez les voir noyés plutôt que de les savoir heureux au service de Dieu, créateur du ciel et de la terre, et notre divin Maître; lorsque, comme le dit le Saint-Esprit. — Servir Dieu c'est régner librement, noblement et grandement plus que les rois de la terre? — Les rois peuvent perdre leur couronne et leur puissance, comme il est arrivé dernièrement au bon Charles-Emmanuel, mais Dieu est le roi éternel et tes humbles serviteurs sont les égaux des anges; ils sont

TEL AUBItE, TEL FRUIT. 231

grands comme les empereurs, ils portent même le titre de Dieu ; car le Seigneur a dit : — Vous êtes des dieux sureminents aux étoiles du ciel.

— Tu devais dire : aux mouchures des chandelles : voilà les astres des moines, folle que tu es : empereurs en besace, mendiants dans les rues; rois au bouillon de pois chiches et de choux-raves! — Quelles sottises nie fait entendre celte pauvre, petite folle! toi, sotte béguine qui pues la nonne à empester, fais-toi religieuse à tous les diables si tu veux; mais Ubahlo esi gentilhomme et ne doit pas salir la gloire de noire maison par la marque indigne de la moinerie!

— Il me semble pourtant qu'Ubaldo

— Tu m'ennuies; j'en ai cent pieds pir-dessus la tète! ah les malotrus! les ordures du monde! — Voyez donc celte stupide, cette Iraîlresse de Virginie; comme elle m'a attrapé! — .Moine! moine! Sa...! — Que le diable me

— Mon père, s'écria la pauvre Irène en se jetant à ses pieds: je n'ai pas dit qu'Ubaldo voulait se faire religieux : ne jurez pas

— Ote-toi de là : celte sotte Virginie va m'en tendre tout à l'heure

Pendant que le comte d'Almawlla faisait cette scène inconvenante, un domestique descendait à la hâle au jardin, et lui annonçait le comte Grimaldi, arrivé de Turin, qui élait à l'attendre dans le salon v^rt.

— Vite, vite, dit le comte ; qu'on lui serve à déjeuner.

Et il monta auprès de son hôte. Après les premiers compliments, Grimaldi dit au comte :

— Mon ami, j'ai à causer avec toi en secret d'une affaire grave.

D'Almavilla le conduisit alors dans son cabinet dont il ferma la porte et ils s'assirent sur un sopha.

— Eh bien! quelles nouvelles, mon cher Grimaldi? demanda le comte.

— Peu agréables en vérité, reprit Grimaldi! mais tu es un homme du monde, un philosophe qui sait prendre les choses du bon côté; tu as l'âme froide et ferme, qui ne s'étonne de rien, car les aventures vont et viennent comme les marées de l'Océan.

— Est-ce la calolle des cieux qui va me tomber sur la tôle, ou bien quelque autre moine, que tu me fais là un exorde, comme les prédicateurs !

— Si ce n'est point un moine, ce sera une religieuse qui te tombera sur le corps; une petite nonnain au voile couleur de rose, de celles qui chantent au lutrin et qui savent entonner les antiennes en fa mineur.

— Au diable soient les religieuses et ceux qui nous les lancent dans les jambes! Je suis déjà assez embéguiné par ma femme qui serait capable de faire une nonne même de Lauretta : voyons, Grimaldi; finis cette plaisanterie qui m'embête.

— Oh ! ne crains rien ; l.aurctla est une petite nonnain de première classe! dis-moi, Almavilla, connais-lu un certain jeune homme français qui se fait passer pour émigré, et qu'on nomme le vicomte de Nardos? Use dit Alsacien et très-riche.

— Oui, je le connais ; c'est un jeune homme comme il faut, et qui m'a demandé la main de Lauretta. Monsieur Lailement, ambassadeur de la république française à Venise, m'en a dit beaucoup de bien : depuis que je suis de retour, monsieur de Ginguené m'assure qu'il est digne d'entrer dans ma maison et d'être le mari (me disait-il) d'une jeune personne aussi accomplie que l'est notre Laurelta. J'ai déjà vu Nardos plusieurs fois et je lui ai parlé très-familièiement : il a l'air d'un gentilhomme républicain, c'est-à-dire libre et franc, aux minières un peu rudes et sans façon, si tu veux, précisément parce qu'il a rompu avec toutes les cérémonies aristocratiques pour ne pas réveiller les soupçons des républicains : il m'a parlé de la dot avec mépris, car il est démesurément riche, et il dit que ma Lauretta porte une dot inappréciable sur son visage et dans son cœur. Bref, c'est un jeune homme charmant et il me larde qu'il revienne d'une course qu'il vient de faire en Alsace, pour mettre en ordre les intérêts de son immense patrimoine.

— Allons, allons! tu me donnes de très-consolantes nouvelles, mon cher Éilouard : mais as-tu vu la preuve écrite de toutes ces richesses?

— Qui ne connaît le vicomte de Nardos? j'ai parlé avec plusieurs personnes qu'il m'a désignées : chacune d'elles

TEI. AftBSE, 1KI. KUUIT. 2n

a fait a-saut pour m'en diie du bien : celui-ci a é é dans son palais à Strasbourg et il dit que c'est une demeure royale: celui-h a été à la campagne dans ses châteaux près de Colmar, àLunéville et à Metz, et il les dépeint avec leurs tours, leurs ponts-levis, leurs jardins, leurs terrasses, leurs parcs giboyeux : on a vu ses chevaux de race aussi beaux que ceux du Meckiembourg; on m'a parlé des gros capitaux qu'il a placés sur les banques de Francfort, de Mayem e, de Cologne, d'Hambourg et de Copenhague.

— Mille pestes ! et personne de ces gens-là qui sont si bien informés de ses affaires ne t'a dit encore qu'il est déjà ton gendre et qu'il veut que tu lui donnes comptant les cent cinquante nulle francs de dot dont Lauretta lui a parlé?

— Bon! tu es toujours farceur comme d'habitude : lorsque Lauretta se mariera, je saurai bien quelle est la dot que j'aurai à lui donner, et elle s'en contentera, car elle n'aura pas de discussion avec le vicomte de Nar.los à cet égard. Avant les malheurs arrivés au Piémont à cause de la guerre, j'aurais pu aller jusqu'à cent mille francs : mais à présent, si nous arrivons à cinquante mille, ce sera encore une grosse dot d'impératrice; mais je te dis et je te répèle q'ie le vicomte de Nardos n'a nul besoin de ces bagatelle-.

— Suppose, Alniavilla, que le vicomte ait envie d'investir ces cent cinquante mille francs que Lauretta lui a promis en autant d'oeufs frais qu'il en faudra pour t'en faire une omelette à la chartreuse : crois-moi; l'omelette est toute faite, et il te faudra l'avaler quand même tu n'aurais pas d'appétit.

— La poêle qui doit contenir cette omelette n'a pas encore de manche, mon cher Grimaldi ; Lauretta, à qui j'ai déjà plusieurs fois parlé de ce mariage, est bien décidée à l'épouser, et le vicomte l'aime éperdument ; mais il n'a pas encore été question d'arrangements et je pense qu'on n'en parlera pas jusqu'à son retour de Strasbourg.

— De la Cisalpine, dis plutôt, où ion vicomte a été fouffler la discorde et le feu qui vient d'éclater à Vérone et qui bouleverse toute, la Vénétie. Ton noble, ton richard n'est qu'une ;anaille plébéienne, un de ceux qui ont traîné le roi Louis XVI àl'échafaud, une àme damnée de Robespierre et qui a, à son tour, traîné aussi son patron à la guillotine : tu vois qu'il

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sait tournera tout vent! se faisant e suite l'émissaire du Directoire .il descendit en Piémont, endossant la vicomte, pour attiser la rébellion et en même temps, pour attraper une cinquantaine de mille cens à une bonne àme qui te ressemble.

— Grimaldi, je ne te crois pas assez peu réfléchi pour venir me dire impunément des injures chez moi ; car tu sais que je ne suis pas homme à le souffrir. Je te prie donc de cesser cette plaisanterie, et, si tu liens à mon amitié, de ne me plus parler de ce futur mariage.

— C'est bien : maintenant que je vois que lu prends la chose au sérieux, je te dirai, mon ami, que je ne viens pas ici eu mon propre nom, car tu sauras à ton tour que je n'ai pas l'habitudede me mêlerdes affaires d'autrui : c'est l'ambassadeur français qui m'envoie pour t'annoncer que ta fille était la femme de Nardos, même avant ton retour de Venise : ils se sont mariés clandestinement, mais très-canoniquement ; Lauretta a déclaré à son mari qu'elle avait cent cinquante mille francs de dot, sans compter l'héritage maternel qui lui reviendra à la mort de la comtesse. L'ambassadeur te demande donc, très- formellement et très-catégoriquement, que tu aies à verser la dot en argent comptant et à livrer ta fille par-dessusle marché, puisque Nardos est sur le point de partir pour Paris : l'ambassadeur voulait t'envoyer tout bonnement son huissier ; je l'ai prié de ne pas te faire une sottise pareille; alors il m'a chargé de cette démarche à l'amiable.

A ces mots, le comte d'Almavilla resta comme frappé de la foudre ; pâle, muet, l'œil hagard : tout à coup il se leva debout, fit quelques pas en chancelant, se frappa le front et alla tomber lourdement dans une bergère, en s'écriant :

— Grimaldi, est-ce possible? se peut-il que Lauretta soit tombée dans ce piège mortel ? Lauretta ! ma Lauretta, si éclairée, si adroite ?

— Trop adroite, mon cher, reprit Grimaldi, trop éclairée! tu l'as élevée avec une liberté excessive; tu lui as permis de fréquenter toute espèce de monde; elle a entendu dans ta société des raisonnements qui ne conviennent nullement à des filles bien élevées: son institutrice était une sectaire renforcée: les premières lignes qu'elle a lues n'ont certes pas été la doctrine chrétienne, ni l'art de juger le cœur et l'esprit

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