U BAI DO ET 1HÈM
— Voilà, dirait le comte, voilà un père bien malheureux et bien puni par le ciel ! je perds en même temps ma fille aînée, objet de ma première affection, qui contracte un mariage illicite et honteux: mon fils unique, qui veut se faire religieux ; mon autre fille qui en voudra faire bientôt autant ! honte sur honte; solitude et désespoir! et par-dessus tout cela, une malheureuse femme, cause de toutes mes peines; puis, la ruine de tout mon patrimoine!
— Je vous plains, dit alors Virginie; mais le chagrin vous montre tout en noir aujourd'hui : j'ai l'espérance que vos deux autres enfants feront votre consolation : quant à la fortune, ne vous en préoccupez pas; vous savez que je suis riche et que je viendrai toujours à votre aide dans toutes les circonstances.
Le lendemain, le c »mte se mit en voyage de grand matin; il arriva à Turin de bonne heure et se rendit chez son ami Grimaldi.
— Eh bien, lui dit-il, as-tu vu l'ambassadeur ? se moutre-t-il plus traitable?
— Je ne sais trop, répondit Grimaldi : tu sais que ces genslà ont faim d'or et qu'ils en dévorent tant dans toute cette pauvre Italie, qu'elle en est réduite à zéro : je crois que depuis les invasions des barbares elle n'a jamais été si complètement volée que depuis deux ans. Les guerres rapinaient bien par-ci par là : mais le dépouillement des républicains français s'étend depuis les Alpes jusqu'au Faro, de Gênes à Venise, de Livourne à Ancône, de Naples à Brindes; c'est-à-dire en long et en large, dans tous les coins et recoins delà Péninsule, d'où ces habiles balayeurs ont ramassé tout l'or et tout l'argent, tant sacré que profane, dans les temples de Dieu et dans les maisons des hommes: pense-doncsi celui-là a envie de perdre un bon morceau : je le venais que je n'en croirais rien.
Les deux seigneurs furent introduits auprès de l'ambassadeur français qui les reçut sans se lever, sans leur offrir un siège, et les regardant de travers :
— Eh bien, citoyen Almavilla, dit-il d'une voix impérieuse, avez-vous apporté les cent cinquante mille francs de votre fille pour Nardos?
— Citoyen ambassadeur, je viens vous prier d'avoir pitié
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d'un malheureux | ère qui, après avoir vu su tille mariée clandestinement, se voit im( oser une dot au-dessus de ses moyens, car les malheurs de la guerre et les dettes laissées par mon père, le marquis de Sau-Roberto, m'ont obéré.
— C'est cela ; en Italie il n'y a pas un comte ni un marquis qui ne soit endetté par-dessus les yeux : mais le luxe et l'orgueil des aristocrates sont passés; la France est descendue pour leur faire faire des économies; tous ces dissipateurs avaient besoin d'un tuteur. On les mettra au niveau de la plèbe; |ls ne seront pas si fiers et ils cesseront d'écraser le peuple. — Citoyen, payez votre dot.
— iNos dettes sont le fruit des guerres et des bouleversements politiques : je ne puis donner à ma fille que cinquante mille francs à peine; dix mille comptant, les autres en hypothèques sur une propriété dans leCanavese.
— Vendez votre propriété et faites-en des écus: Nardos est sur le point de partir avec votre tille pour Paris; il ne peut pas renfermer des champs et des maisons dans sa malle : de l'argent et tout de suite. J ai un ordre péiemploire du gouvernement de la France de faire vendre à la criée vos propriétés de Chieri et votre palais de Turin et de vous envoyer sous bonne escorte au fort de Toulon, si vous ne payez pas.
— Laissez-moi traiter cette affaire avec nos triumvirs: je suis citoyen piémonlais et je n'ai i ien à faire avec la France : je serai jugé par nos lois.
— Que me parlez- vous de loi! La France ne reconnaît d'autre loi que la sienne : les triumvirs sont les très-humbles serviteurs du directoire. Citoyen, vous m'avez entendu; si dans trois jours vous ne m'apportez pas la somme en billets sur la banque de Paris, j'enverrai un escadron de dragons français qui vous fera mon prisonnier.
En prononçant ces mots, l'ambassadeur sonna et congédia brutalement les deux gentilshommes.
Le jour suivant toute la famille revint à Turin où le palais d'Almavilla avait l'air d'un marché : on y voyait des agents, des fermiers, des métayers du comte qui amenaient des courtiers, des juifs, des notaires, des gens de loi : c'était un va-et-vient, un murmure incroyables ; on ?e parlait à l'oreille, on clignait de l'œil ; on entrait, on sortait du cabinet