II
242 ItiALDO ET 1RÉ.NE.
du comte. Ubaldo et Irène regardaient tout cela sans mot dire; ils voyaient leur mère pâle, triste et en pleurs ; le comte entrait bouleversé et disait :
— Virginie, nous sommes ruinés ! l'usure nous tue : les juifs ne se contentent pas de quatorze pour cent : ce riche négociant qui m'avait demandé mes prairies de Chivasso et qui m'en offrait trente-cinq mille francs, maintenant qu'il me voit dans l'embarras, ne veut plus m'en donner que vingtdeux mille. Les fermes de Villa Nova, on m'en offre soixante dix mille francs : ce n'est pas môme la valeur de la ferme du Bianco toute seule ! dans quel abîme suis je tombé ! le banquier de San-Dalmazzo est encore le plus honnête homme : il me prêtera quinze mille francs comptant au denier six; mais il veut une hypothèque sur les possessions d'ivrée ; il me donnera du papier sur Paris à deux pour cent d'escompte.
— Dieu nous aidera, Edouard; ne vous tourmentez pas ainsi. Mes enfants, allez de l'autre côté aider Laurel la, dit Virginie pour qu'ils n'assistassent pas à celte scène.
Ubaldo et Irène sortirent; en entrant dans la petite galerie qui conduisait aux chambres de Lauretta, ils virent des caisses, des malles, des boîtes, des paniers : les femmes de la garderobe portaient de pleines brassées de linge : on ouvrait des commodes, des armoires, des placards. Irène rencontrant Praxède,lui dit :
— Ma bonne, qu'est-il arrivé ? est-ce qu'on va partir pour le château de San-Kobei to ! il me semble que ce n'est pas encore l'époque.
— Eh mes enfants, répondit la vieille toujours aussi bavarde : ce sont des malheurs ! lorsque je me rappelle la paix qui régnait dans ce palais au temps du vieux maître, et l'abondance de toute sorte de grâces de Dieu ! maintenant on ne connaît plus de ça dans cette maison. Le comte gronde toujours; il maltraite les pauvres domestiques et Lauretla en fait tout autant : elle m'a souvent manqué de respect. Pourtant, je l'ai toujoursaimée et j'ai du chagrin au fond du cœur de la voir partir avec ce Jacobin pour aller on ne sait où.
— Est-ce que Lauretla part? demanda Ubaldo.
— Certainement; elle s'est mariée en cachette. Oh ! le bon Dieu ne peut pas la bénir : les mariages de caprice sont un pé-
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ché mortel! que Dieu vous garde, mes enfants, de pareille; tentations. Hélas! hélas! Laurelta ! trahir ainsi le petit habit du Mont Carmel, le scapulaire de la sainte Vierge ! jt n'eusse jamais cru que Praxède aurait vu un pareil sacrilège dans noire maison !
— Expliquez-vous donc, Praxède, reprit Ubaldo tout surpris : qu'esl-il arrivé à Laurelta?
— Partir ainsi sans dire gare, sans se confesser! laisseï toutes ses aises domestiques, ses parents, toute sa famille pour aller dans un pays où il n'y a plus de prêtres, où il n'y a plus d'églises! oh! quelle sottise! celle malheureuse s'en repentira ! — Praxède qui faisait si hien son lit, elle n'en trouvera plus!
Et la vieille femme, en traînant ses pieds, fut porter à Lauretta une boite de bonnets, laissant Ubaldo et Irène abasourdi.' de tout ce bavardage plaintif et mystérieux.