‹ Ubaldo et IrèneChapitre 43 sur 94 · XL11. — LE DÉPART · texte numérisé non relu

XL11. — LE DÉPART

C'est le propre du pauvre cœur humain de se contredire sans cesse ; la crainte est toujours mêlée au moindre de ses désirs ; il veut, et il ne veut plus; il affirme ce qu'il vient de nier; il attaque et défend à la fois avec des alternatives de haine et d'amour, d'attrait et derépulsion, de joie et de peine, de plaisir et de souffrance, qui prouvent qu'une lutte pénible et incessante le tourmente continuellement.

Laurelta était tout occupée du soin d'assembler son trousseau de voyage : elle désirait depuis bien longtemps voir arriver l'heure bienheureuse où elle quitterait sa famille, en s'affranchissant de la tutelle maternelle, où elle n'entendrait plus les reproches d'Ubaldo, lesdoucesadmonestations d'Irène ; où elle n'aurait plus à remplir tous les petits devoirs qui in combent à une jeune fille noble chez elle et au dehors, de-

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voirsde causer ou de se taire, d'amusement ou de travail féininin : elle ne pouvait pas supporter le moindre assujei tisse meut ; elle enviait les femmes mariées qu'elle croyait plus libres : il lui semblait beau d'être maîtresse el il lui tardait infiniment de voir arriver l'heureux moment où un maître d'hôtel lui dirait en entrant : Madame est servie. — Elle pensait à un pareil bonheur pendant toutes les nuits : dans ses lubies, dans ses colères, dans ses moments de méchante humeur, elle se disait :

— Ce sera bientôt fini. 11 me larde mile ans de me défaire de ces liens, de briser cette chaîne, de me désempêirer de celte glu ! Oh ! si j'y parviens, on en crè\ era de haine et de dépit ; tant mieux ! Dans la cour de l'hôtel, son imagination lui représentait souvent une grande voiture de voyage doublée île gi os de Naples bleu de ciel, aux portières en cristal de Bohême et aux panneaux armoiries à l'écusson du vicomte, aux roues dorées, et attelée de six chevaux de poste. Elle voyait les postillons en riche tenue portant de grosses bottes à l'écuyère, le cor en baudrier, qui attendaient la nouvelie épousée, pour la conduire au triple galop dans ses propriétés de l'Alsace. Le courrier, habillé de rouge aux brandebourgs d'or et aux panaches en saule pleureur retombant sur sa toque, donnait le signal, et on partait avec fracas. Toutes les grandes routes de sou imagination étaient larges, unies, bordées d'arbres comme la route royale qui conduisait de Turin au château de Rivoli ; les villas, les bourgs, les cités se peuplaient sur son passaged'une foule curieuse qui venait admirer la dame voyageuse et qui s'écriait en la voyant passer :

— Qu'elle est heureuse ! qu'elle est belle ! combien elle est gracieuse! quel air de princesse ! oh ! sans doute, c'est une princesse du Rhin, peut-être même de la Haute Allemagne ! Non, non ; c'est une Anglaise, une Milady; elle doit être pics que cent-millionnaire !

Lauretta, couchée dans son lit et la tête sur ses oreillers, prenait un air majestueux et essayait ce pelilsourire gracieux qui se montre sur les lèvres des grands personnages admirés par la foule; elle saluait par une légère inclination de la tête et sa pensée nageait dans un océan de félicite.

M-iisson rêve le plus fréquent était celui de son arrivée dans

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ses châteaux. Elle voyait tous ses vassaux accourant de toules les fermes et entourant les grilles du parc pour border la haie dans son entrée triomphale : au dedans des grilles, tout le long des avenues d'arbres larges et ombreuses, elle marchait sur une herbe fine et épaisse et apercevait, rangés sur deux longues files et portant la livrée du seigneur, les valets de pied, les gaidiens des ponts-levis, les Concierges des tours, les gardes forestiers, les gardes-chasse, les gardes-champêtres, les fermiers, les métayers qui, tous heureux et surpris de la voir, applaudissaient Son Excellence, se proclamant charmés de l'avoir pour maîtresse, ambitionnant de pouvoir lui plaire et de recevoir l'honneur de ses ordres. Le vicomte accordait des faveurs à tous ceux qui en demandaient ; il invitait les parents et les amis; on voyait partout arriver de riches livrées, de superbes voitures, de fringants chevaux, des dames charmantes; on faisait de somptueux repas, on donnait des bals magnifiques ; c'était enfin une cour plénière : Lauretla était l'objet de tous les so ns, le centre de tous les rayons, le nom de toutes les bouches, la lumière, la clarté, la joie et le bonheur de chacun ! elle se créait mille aventures ; elle remportait mille victoires; elle éclipsait mille beautés; son cœin> se gonflait d'orgueil; sa poitrine se soulevait; elle étouffait presque de bonheur, et pourtant, sous ses draps, elle se donnait un air modeste, baissait les yeux et se proposait dêtre douce, bienveillante, indulgente, se reprochant à elle-même des sentiments de fierté qui ne convenaient pas à la généreuse dame du château. Mais, héias ! d'auties songes succédaient à ce songe, et dans tous elle se voyait primant toujours et l'emportant sur tout le monde!

Pensez donc, lecteurs, si Lauretla, sous l'empire de tant de belles illusions, ne devait pas hâter de toutes ses forces le moment qui la jetterait au milieu de cet orgueilleux bonheur ! Qui le croirait pourtant ? Nous voilà arrivés aux contradictions du pauvre cœur humain dont nous avons parlé en ouvrant ce chapitre. Lauretta, au moment d'arranger dan.les Coffres, les petites boites, les étuis, et les corbeilles, tout l'assortiment des bagatelles du monde féminin ; Laurett.! était triste, inquiète, découragée et sans force. En voyant entrer Ubaldo i-l Irène tout attristés, elle éprouva un serrement

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de cœur qui touchait presque à la défaillance et éclata (ont à coup en pleurs et en sanglots si douloureux que les deux enfants se jetèrent à son cou et se prirent à pleurer avec elle. Personne ne parlait, et ils se serraient réciproquement sur le ,ein l'un de l'autre. Les battements des cœurs de son frère et ie sa sœur avaient une éloquence si terrible et si ineffable, me l'àme de Lauretta la comprit et recula d'horreur. Elle sentit tout le reproche de son péché ; elle vit la pureté virginale de ces deux jeunes créatures; elle respira le saint parfum je la vertu, éprouva la chaleur céleste qui les animait et se «entit saisie de dégoût pour elle-même.

Ne pouvant plus alors résister au combat que lui livraient le remords et la voix de sa conscience, elle s'arracha de leurs bras et dit :

— Adieu, mes bien-aimés : souvenez-vous de voire sœur. Vous, qui êtes si bons, priez pour moi ; je n'oublierai jamais vos personnes et votre affection.

— Mais où vas-tu, Lauretta? dit Ubaldo ; pourquoi ce départ si prompt? quand, comment et avec qui t'es-tu donc mariée ?

— Je ne puis vous entretenir de tout celr ; j'ai épousé le vicomte de Nardos et je pars pour Paris.

— Je désire que lu sois heureuse, ma Lauretta; pardonnemoi mes vivacités et mes colères ; pardonne-le à mon caractère fougueux et trop vif; pardonne-le à ma grande jeunesse qui me rendait impatient et qui m'a fait manquer au respect que je te devais comme à mon aînée, quoique je le ûsse par excèsde zèle.

Lauretta lui serra la main. Se tournant vers Irène, elle la vit occupée à placer soigneusement dans les malles des rubans, des dentelles de Flandre, des garnitures et des tulles brodés, pour en faire des manchettes et des cols. Julie en larmes mettait en ordre la toilette, elle plaçait dans de petites boîtes les poudres de savons, les petits fers à papillotes, lescartesd'épingles et les étuis. Les autres femmes étendaient dans les coffres tout le linge avec soin, pliant avec méthode les jupons, les corsets, les camisoles, les bonnets de nuit; elles plaçaient dans les angles des paquets de souliers de satin, les petites pantoufles de velours, les bottines en mérinos; toutes les chambres

ressemblaient à des niagasinsde nom eaulés : les chambrières, les modistes, les corselières, les couturières et les brodeuses étaient toutes grandement occupées : les unes disaient : « Laissez-moi faire, les autres reprenaient : — Je vous recommande, prenez garde à ces blondes ; n'écrasez pas ces petits bonnets ; ces bouffants doivent cire placés tout au-dessus, ne mettez rien sur ces dentelles ni sur ces garnitures. Maria, donnez-moi cela. — Nina, posez ça ici : — Cegia, pliez en trois ces petits châles; — allons donc, Clarisse, vous abîmez ces manchettes et ces modesties; mettez les au milieu des garnitures ; c'est bien comme cela. » — C'était un bavardage, un caquelage ; on eût dit une volière remplie de moineaux criards qui vous cassent la tète.

Mais la tête la plus cassée, la plus tourmentée, était bien celle du comte d'Almavilla qui, à force d'usures, de perles, de sacrifices, était parvenu à réunir cette somme exorbitante pour ses moyens appauvris. H en avait la fièvre, tant son âme avait été mise à la torture : il maudissait dans son cœur l'institutrice voltairienne qui avait gâté sa fille et les livres qui lui avaient tourné la cervelle, et sa sottise qui ne lui avait pas permis de prévoir les effets d'une pareille cause. 11 lonsait au déshonneur de sa maison ; aux reproches de ses parents ; au mécontentement de ses amis, aux plaisanteries <!cs oisifs; mais il pensait plus encore au malheur de sa fille si mal mariée à un misérable vaurien, livrée à la merci d'un fourbe aventurier, éloignée de sa famille dans des temps si mauvais et dans un pays bouleversé par la guerre. Que deviendra-t-elle?oùira-t-elle? qui la protégera?

11 appelle son comptable et lui donne Tordre de se présenter chez l'ambassadeur français et de lui dire que la somme était prèle: il lui donne la commission d'aller dire à Nardos de s'aboucher avec l'avocat de la famille; de prendre avec lui les arrangements nécessaires pour qu'on dresse le contrat dotal et qu'on le signe : l'ambassadeur voudra bien y apposer ses cachets. Le comptable revient en disant que l'ambassadeur ne veut rien signer; il a dit : Que le comte paye, et qu'il se contente d'un icçu de Nardos sur papier timbré : la France oblige les débiteurs à payer et le comte n'a qu'à s'exécuter de sui'e ; mais la Fiance ne garantit rien et ne sert de caution à

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personne. Le malheureux d'Almavilla dut donc jeter ses cent cinquante mille francs dans les griffes de ce misérable, se Contentant de son reçu, sans sûreté, sans hypothèques, sans garantie aucune. Voilà comment, outre les extorsions et la mallôte, les libérateurs de l'Italie traitaient les intérêts privés en ruinant les citoyens.

L'avocat avait reçu Tordre du comte de diriger la nvirche de cette triste affaire, car la famille n'aurait jamais pu supporter l'idée d'avoir à traiter directement avec un misérable comme ce Nardos qui ne mettrait j imais les pieds dans le palais. Qu'on désigne le jour du départ; qu'ils s'en aillent en paix et que Dieu les accompagne.

.Nardos, qui était venu à bout de ses coupibles desseins, s'embarrassait fort peu du dédain et de la colère du comte, de !a douleur et des angoisses maternelles, du malheur de la famille : on convint avec l'avocat qu'à cinq jours delà, la voilure de voyage serait à la porte de la maison d'Almavilla; Luurelta y monterait, et on partirait : on engagea l'avocat à aller dans les remises de M. de Nardos, pour s'assurer que le vicomte avait une berline digne des Almavilla. L'avocat s'y rendit et aperçut, en effet, un landau de très-bon goût, rempli de commodités et pouvant contenir le plus riche bagage : il en fit la description à Lauretta, dont la vanité fut satisfaite ; il lui dit aussi au nom de Nardos, qu'elle aurait un courrier et qu'elle partirait de Turin à six chevaux, à l'heure de midi, pour que les nobles piémontais pussent s'assurer qu'elle avait épousé un homme qui saurait la traiter en grande dame.

Mais la comtesse Virginie, qui n'avait pas la tête remplie de toutes ces fadaises, éprouvait une douleur moi telle en se voyant enlever sa fille aînée par la ruse frauduleuse d'un inconnu qui lui avait toujours inspiré de la méfiance. Elle demanda à ses amis des lettres de recommandation, pourChamhéry, pour Lyon et pour Paris, qu'elle donna à sa fille pour qu'elle eûi à s'en servir au besoin ; elle l'engagea à lui écrire souvent et à la tenir au courant de tout ce qui pourrait lui survei ir. Elle écrivit en même temps à un docte et pieux prêtre français, qu'elle avait connue Turin, auprès de la reine Marie-Clotilde. De retour en France, il avait échappé aux massacres de la Teneur, et depuis il était revenu gouverner sa

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