‹ Ubaldo et IrèneChapitre 53 sur 94 · X.HO I BALUU i:r IHBNR · texte numérisé non relu

X.HO I BALUU i:r IHBNR

— Comment savcz-vous cela ? dit le comte.

— La première danseuse du Théâtre-Royal est venue chez moi hier au soir, pour acheter un petit col renversé en point de Rotterdam : pendant qu'elle en discutait le prix, je l'examinais avec attention ; elle avait un superhe corsage à la Pompadour, en velours amaranthe. Je lui demande :

— Madame, où avez- vous donc acheté ce gracieux vêtement?

— Eh, eh, me répond-elle, ces galanteries-là ne peuvent venir que de Paris et des ateliers de la fameuse madame Rolland, qui est la première couturière de la capitale.

— En êtes-vous bien sûre? votre très-humble servante Giorgina a l'honneur de vous affirmer qu'elle en s;iit faire de tout pareils, et, à l'occasion, de plus élégants que celui-là, qui ressemble tout à fait à celui que je viens de confectionner pour la contessina d'Almavilla.

— Ah! vous seriez hien habile! me répondit la danseuse; car vous saurez que ce corsage est ce que j'ai vu de mieux dans le magasin de Lévi, qui vient de recevoir de Paris un assortiment de robes et de garnitures du meilleur goût.

La danseuse s'en alla : je prends mon voile, et je cours tout droit au magasin de Lévi. Que vous dirai-je ? je vois que tout ce fameux assortiment n'est autre chose que le trousseau de madame la vicomtesse Lauretta, trousseau que j'ai fait moimême à l'aide de mes demoiselles, en toute hâte, à cause de son prompt départ. Pensez, Excellence, quelle ne dut pas être ma surprise! alors, ne faisant semblant de rien, je demandai à Lévi où il avait eu toutes ces belles choses :

— De Paris , me dit-il effrontément.

— De Paris? non pas, lui répond is-je : ceci a été volé sur la grande route; car tout ceci sort de mes ateliers.

Le renard se sentant pris au piège, me dit alors, au milieu d un déluge de protestations, qu'il les avait effectivement achetées de deiix Français qui disaient arriver de Paris et qui avaient aussi beaucoup d'autres garnitures de tulle et de point de Flandre, enfermées dans deux malles en basane, cerclées en acier et garnies de clous en cuivre. — Vous le voyez, madame la comtesse; ce sont là précisément les malles où j'ai rangé, il y a quinze jours, le trousseau de imdatne la vicomtesse.

LE mont crNis. 281

A celle narration, le comle et la comtesse avaient lu le frisson; ils ne voyaient pins qu'agression à main armée, blessures et pent-èire pis encore; mais l'abbé Lcardi, les voyant si troublés, leur dit :

— Voyons, voyons, ne vous efTrayez pas trop ; je veux percer ce mystère et je vais pêcher dans l'eau trouble jusqu'à ce que j'arrive à découvrir quelque bonne infamie. Laissez-moi penser, en attendant, que Nardos, pour ne pas avoir l'embarras de voyager avec un trop grand surcroît de bagages , aura éebangé, au Ghetto, les deux malles en question contre de bonnes pièces sonnantes qui ont peut-être servi à payer les deux cents louis qu'il a perdus au Pharaon, deux soirées avant son départ, chez l'ambassadeur français.

XLfV. — i e vo>t r.r.Ms.

Dans une belle journée de mai, l'a plus pure et la plus sereine qui eût encore, cette année-là, embelli les sommets du mont Cenis, deux mulets bien bardés, aux fourniments bouclés en cuivre bruni et aux têtières ornées de glands rouges, portant de bruyantes sonnettes au cou, atteignaient d'un bon pas les Ferrières. fies deux mulets étaient montés par deux voyageurs, un jeune homme et un homme d'environ cinquante ans, mais frais et bien portant qui avait les jambes emprisonnées d;ms deux grosses battes à l'écuyère, et se tenait enveloppé dans un grand manteau de bouracan, pour se garantir de la bise des Alpes : le jeune homme, au contraire, était chaussé de bottes cascantes en maroquin, à revers blancs de lait, en peau anglaise vernie ; il avait jeté sur ses épaules, plutôt comme ornement, que pour avoir chaud, une petite pelisse en loup cervier, doublée de camelot bleu-de ciel, et faisait claquer gaiement, tout le long du chemin, un pe! il fouet de chasse qu'il tenait à la main. Ces deux cavaliers étaient

2S"2 IUALUO KT IRÈNE.

suivis p;ir deux domestiques également montés, <|iii esobr •aient les morceaux d'une voiture qu'on avait dû, sans doute iémonter à Suse, pour passer la montagne.

Le timon, enlevé de l'essieu, était porté ados dliomme, ainsi }ue les ressorts et l'avant-train de la voiture. Tout ce qui ne pouvait pas être transporté par des hommes, sur leurs épaules du sur des brancards, avait été placé sur les bâts des mulets, qui portaient aussi les roues de devant et celles de derrière : la caisse de la voiture avait été placée sur un grand brancard, et on portait dans des paniers les chevilles, les moyeux, les tenons, les boulons, les é< tous, les ressorts, et tons les autres morceaux du char. Vous voyez, lecteurs, quel embarras donnait le transport d'une voiture à travers les Alpes, dans ce temps-là ! En arrivant à Lanslebourg ou à Susa, il fallait remonter tout cela, voir si toutes les pièces étaient bien à leur place, si toutes les vis avaient été bien serrées ! si les boulons étaient rivés comme il faut, enfin si on ne courait pas le risque de se casser le cou pendant le reste du voyage. Nos voitures modernes sont d'une construction bien plus simple que celles de ce temps-là; toutefois l'an dernier un lord d'Angleterre voulant traverser le saint Bernard, fut obligé de payer pour le transport de sa voiture, depuis Saint-Remy jusqu'à Martigny, une bonne vingtaine de livres sterling.

Nos deux voyageurs, arrivés au sommet du mont Cer.is, avaient grand froid, principalement aux jambes, malgré la belle matinée de mai, dont nous avons parlé. Ils mirent pied à terre à l'hospice et s'approchèrent d'un bon feu, après avoir avalé une grande lasse de lait bouillant. Un Père hospitalier, très-aimable, qui leur tenait compagnie, leur demanda affectueusement, s'ils avaient beaucoup souffert pendant la longue et rude montée qu'ils venaient de faire :

— Pas trop, mon père, répondit le plus âgé des deux voyageurs; nous n'avons pas eu de tempête, le ciel a été constamment beau, depuis le pied jusqu'au sommet de la montagne, et, étant bien couverts, nous n'avons pas eu trop froid, si re n'est que nous en avons été un peu pinces, apiè< les premières cascades de la Dora.

Le jeune homme, à peine son compagnon eut-il fini de parler, demanda à l'hospitalier de quel ordre il était et coin-

LE BOUT CBMIS. iS^

ment lui et ses frères pouvaient résister pendant L'hiver au terrible froid qui régnait sur ces cimes.

— Nous sommes, répondit le Père, une colonie de moines de la Novalaise. et nous vivons au milieu de ces glaces et de ces neiges presque éternelles, pour venir en aide aux pan vies voyageurs qui, sans notre seci urs, mourraient souvent assiderés par le froid ou ensevelis sous les neiges : nous en trouvons d'évanouis que nous réchauffons et ranimons; nous i élevons ceux qui tombent, nous remettons dans leur chemin ceux qui s'égarent, et nous allons pêcher au fond des ravins ceux que les avalanches y ont entraînés — Pendant l'hiver nous surveillons les cantonniers, pour qu'ils aient à déblayer la route des neiges qui l'encombrent, afin que le passage soit libre. Peu de voyageurs se risquent par ici pendant la maii vaise saison ; mais, dans ces temps de guérie, les allées et les venues de France eu Italie, sont continuelles. Des courriers, des estafettes, des exprès passent par ici nuit et jour. Plus les tempêtes sont furieuses, plus nous devons être sur nos gar es pour les conjurer; lorsque les loups affamés euxmêmes n'osent pas mettre la lète hors de leurs tanières, nous autres moines, nous quittons la douce tic leur de nos cellules, nous affrontons la fureur des typhons, pour aller au secours de quelque malheureux voyageur qui s'e-t jeté la face contre terre, afin détacher de ne pas être enlevé par la tempête et précipité dans les abîmes. Lorsque les républicains français nous voient, nous et nos chiens, qui les déterrent de dessous la neige, occupés à les arracher des griffes delà mort, ils en ont l'air tout étonnés; ils se demandent si ce sont des hommes ou des anges, les êtres qui sont venus à leur secours; malgré l'impiété de plusieurs d'entre eux, ces Français, qui ne peuvent pourtant tout à fait oublier la magnanimité et la courtoisie de leur nation, versent des larmes de surprise et d'affection pour la charité religieuse, et, dans un élan spontané de reconnaissance, ils s'écrient :

— Nous jurons devant Dieu, de ne plus jamais nous moquer des moines; car il n'y a qu'eux qui puissent arriver à ce héroïsme de charité !

Nous saisissons ces occasions-là pour leur parler de Jé-us- Christ qui donne seul, par sa grâce divine, la vertu qui brûle

2S4 UBALDO KT IRÈNE.

dans les cœurs humains. — Voilà, mon gentil jeune homme, ce que nous sommes et ce que nous faisons sur ces sommets escarpés où les glaces ne fondent que sous les ardeurs de la canicule pour se reformer à la mi-septembre par les premières neiges qui tombent sur les cimes de ces rochers.

Nus lecteurs n'ont, sans doute, pas reconnu dans le jeune homme qui écoutait avec attention les paroles de l'hospitalier courtois, et dans son eompignon, Ubaldo et le comte d Aimavilla, son père, qui, pour le soustraire, disait-il, aux pièges de la comtesse Virginie et de la monacaille, avait eu la plus cruelle pensée qu'un père tyran et un mari sans entrailles pût ima-* giner. Ubaldo, malgré les grimaces et les impatiences de son père aux raisonnements du moine, continua de l'interpeller:

— De grâce, dites-moi; vous reste-t-il le temps et la lorce de psalmodier dans le chœur, après toutes les fatigues que vous supportez? Le soir vous devez être brisés et moulus; vous devez rentrer souvent à l'hospice à jeun, trempés jusqu'aux os et à demi morts de froid.

— Cela nous arrive, et souvent bien pis que cela! car nous faisons de fréquentes glissades sur la glace et des chutes qui nous précipitent, la tête la première, dans un ravin ou dans une fente de glacier; quelquefois aussi nous restons à demi enterrés sous les éboulements des neiges qui se détachent des falaises : malgré ces accidents, si nous ne sommes pas morts, bien entendu, rentrés à l'hospice et séchés tant bien que mal, nous descendons au chœur comme nos frères de la Novalaise.

— Mais vous autres, dit brutalement le comte, pour interrompre un discours qui lui déplaisait, vous autres, vous pouvez endurer ces fatigues et de plus rudes encore, car vous êtes tous des montagnards robustes et habitués à la peine.

— Pardonnez-moi, monsieur, répondit le moine avec humilité et douceur : vous vous trompez à ce sujet. Vous trouveriez parmi nous beaucoup de gentilshommes de haute lignée et de chevaliers, qui, après avoir vaillamment combattu sur les chimps de bataille, se sont dévoués à l'accomplissement des œuvres de charité, au milieu de ces roches, tumultueux séjour des aquilons. Vous verriez des hommes qui ont clé closes et nourris délicateuent dans leurs riches palais et qui

IK MONT CliMS. 285

avaient contracté l'habitude fie la mollesse mondaine, dans les festins, dans les jeux, dans les danses et dans tous 1rs plaisirs que prennent les gens riches et oisifs; ces hommes, se détachant tout à coup des aises et des honneurs d'une spltndide existence, sont venus se renfermer dans ces latitudes si âpres et si sauvages pour y vivre en compagnie des loups, des ours et des chamois, au milieu des neiges et au sein des tempêtes. Les uns sont, des victimes du malheur; les autres ont été trompés par de fallacieuses apparences: quelques-uns ont été contrariés dans leurs affections, ou séparés par la mort de l'objet de leur tendresse : fatigués alors d'être les victimes leurs propres passions ou celles de la perversité du monde, ils sont venus souffrir pour gagner la vie éternelle, avec Jésus-Christ, dans les austérités de la vie religieuse.

On vient précisément de m'écrire de l'abbaye qu'au mois d'avril dernier, un très-noble jeune homme bavarois s'est présenté à l'abbé pour prendre notre saint habit. On me dit qu'il est excessivement aimable et bien élevé ; qu'il a beaucoup d'esprit et qu'il est très-instruit. Gale dans son adolescence par un compagnon corrompu, il s'était livré à une vie de débauche et était tombé dans tous les excès. Se trouvant un soir chez le comte de Reizach qui donnait une petite fêle de famille, il y rencontra, parmi les modestes jeunes filles qui avaient été invitées, une jeune personne qui lui sembla si belle, qu'il en devint éperdument épris. C'était une élève de la célèbre institution des Salésiennes d'où elle était récemment sortie, si aimable et si pure, qu'on l'appelait, dans la ville de Munich, l'ange de la candeur. Notre amoureux ne trouvait plus de repos loin de sa présence; mais la jeune fille n'avait pas l'air de s'apercevoir de ses assiduités.

Un de ses bons amis lui dit un jour qu'il ne parviendrait j imais à se faire aimer sans changer entièrement de conduile et particulièrement s'il ne revenait pas aux pratiques de la religion : cet ami-la ne parla pas à un sourd: Albert, à partir de cet instant, devint un modèle de toutes les vertus du chrétien. Cette conversion toucha le cœur de la jeune personne, et bientôt les deux familles en vinrent à des arrangements de mariage.

Un soir qu'ils veillaient ensembV, Marianne assise à une rr. 25

UBALDO tT UlKNE.

petite table, près du jeune homme, se tournant vers lui avec un doux sourire, lui dit tout bas à l'oreille :

— Albert, je vous aime beaucoup; mais je crains que ce resoit pas pour longtemps: que voulez-vous? J'ai le pressentiment que dans quinze jours je n'existerai plus: Albert, viendrez vous prier sur ma tombe?

— Oui, sans doute, répondit Albert, moitié iriste, moitié riant ; mais en attendant, pensez à vivre : quant à moi, j'ai l'espoir de [asser de longues années, heureux auprès de vous : vous ne devez mourir que lorsque vous m'aurez rendu aussi bon que vous-même.

En échangeant ces mots, ils continuèrent à jouer, jusqu'à une heure avancée, et se séparèrent joyeux et pleins de vie. Un matin, pendant que le comte Albert était occupé, dans son cabinet, à lire le Spectaclede la Nature, de l'abbé Pluche, il vit entrer le hère de .Marianne tout troublé, qui lui dit en pleurant que sa sœur avait été prise pendant la nuit par un mal très-violent et que le médecin la croyait en danger. Il le de venir consoler ses parents qui étaient dans la plus grande affliction. Albert accourut et il ne quitia celte maison de tiistesse qu'après avoir pu entrer avec la mère, dans la chambre de la jeune personne, qui se trouvai^ beaucoup mieux.

— Vous m'avez fait^ dit-il en souriant, une peur effroyable; j ■ vois que vous êtes un ange; mais je ne veux à aucun prix que vous soyez un prophète.

Marianne sourit doucement, regarda une image de Jésus Nizaréen qui se trouvait devant elle et dit au comte :

— - Albei t, priez, priez pour moi.

Elle se tut.

Trois jours après, le mal, qui était dans le sang, éclata plus intense et plus violent que jamais ; on lui administra le saint viatique, et dans la nuit, après avoir reçu lExtrème-Onction, cette àme innocente se dégagea, par un soupir, de sa jeune enveloppe et s'envola vers Dieu (1).

(1) Q'ii pourra jamais expliquer ces mystérieux pressentiments ! — L'auteur de ce, livre, au mois d'avril 1827, un jour de samedi saint, dînait chez la marquise Lucrezia Rinuceini, née Ricasoli, femme tres-pieuse, dame d'honneur de la "-au !c duchesse de Toscane, à Florence. Après le diner, la marquise, qui

Page 1