‹ Ubaldo et IrèneChapitre 54 sur 94 · II. HUM'J LfcMS · texte numérisé non relu

II. HUM'J LfcMS

Albert ies(a inconsolable, et, se rappelant lepoque à laquelle la jeune fille avait fait allusion, il vil qu'elle n'avait pas survécu un mois aux paroles qu'il avait prises pour une plaisanterie enfantine. Le sentiment de la douleur fut chez lui si fort et si cuisant qu'à peine se fui- il résigné, il pensa à metlre en sûreté les intérêts de son àrne, la détachant des vaines et futiles jouissances du inonde : sachant qu'il avait passé les premières années de sa jeunesse dans le complet oubli des luis du Seigneur, il voulut p rompt ement regagner le temps perdu, et, se faisant moine, venir parmi nous pour y mener la vie de contemplation et de labeur au profit de ses frères.

En achevant eette histoire, le Frère hospitalier ajouta:

— Vous voyez donc bien, Monsieur, que, quoique nous soyons enterrés dans les glaces et dans la neige, les rigueurs de ces montagnes n'ont pas présidé à notre naissance et à notre éducation, et que l'amour de la croix et le désir de soulager nos semblables nous ont seuls engagés à tout (initier pour vivre, de travail et de privations.

— Quoiqu'il en soit, reprit le comte, d'autant plus grossier et entêté qu'il se voyait vaincu par l'évidence ; quoi qu'il en soit, mon révérend Père, vous ne pouvez p is nier que pendant les quatre mois qui s'écoulent entre mai et septembre, lorsque les voyageurs trouvent les passages libres et accessibles, vous ne nierez pas que vous autres moines, vous vivez dans l'oisiveté, et vous passez tout votre temps à vous proirv mer joyeusement et paresseusement.

Le Père fut étonné en entendant un langage si inconvenant

se trouvait assise auprès de lui, lui dit lout lias à L'oreille: — Priez pour moi : je vais demain faire mes pâques à Santa Milita. J'ai le pressentiment qu'il m'arrivera demain un grand malheur. — Comment! répondit l'auteur: est-ce que vous auriez des pressentiments, comme les femmelettes de Camaldoli ! — Le jour de Pâques, la marquise, de retour de l'église, déjeuna avec la famille comme d'habitude; mais vers une heure après midi, pendant que sa femme de chambre l'habillait, elle s'écria tout à coup: — Giida, je me sens mourir: mon Dieu, je nie meurs ! — Elle tomba sur une chaise et ne parla plus. On la porta sur son lit ; là son mari et l'auteur accoururent ; on appela les médecins, mais tout fut inutile : elle ne parla plus, et vers le soir elle expira, posant sa tète sur la main de l'auteur qui recommandait son âme et lui repétait les doux noms de Jésus et de Marie. Bien heureuse fut elle ; car elle était toujours prèle ! [L'auteur.)

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et si discourtois; mais, habitué à prendre pitié de l'humaine sottise et à exercer la saiute vertu de l'humilité, il répondit d'un air calme et souriant :

— En vérité, mon cher Monsieur, vous voyez les délices qui poussent ici et vous les avez ('prouvées vous-même dans la bise qui souille sur le plateau et qui vous a si doucement caressé, que sans ce bon feu auquel vous vous êtes un peu dégelé, vous aviez le visage tout roidi et tout contracté. Mais du reste, je dois vous dire, que, même sur le sommet des Alpes, nous avons le secours des livres qui, tout ignorants que le monde nous appelle, sont la plus agréable compagnie des solitaires; c'est précisément dans ces ermitages et dans ces cellules que nous avons sauvé du naufrage universel de l'ignorance, comme Noé sauva du déluge les animaux dans l'ai che, les livn s des anciens savants, qui furent l'étincelle main tenue vivante dans le silence des cloîtres, pour ranimer la flamme de la civilisation actuelle. Vous avez sous vos pieds l'abbaye de la Novalaise, d'où est sortie toute la lumière qui éclaira l'Italie; les autres monastères renfermés au milieu des montagnes les plus inaccessibles et dans les vallées les plus sombres et les plus boisées, répandirent dans le monde nouveau tous les trésors des sciences et des arts anciens. Croyezmoi, Monsieur; sans l'oisiveté des moines, que le monde méconnaît maintenant avec tant de lâcheté, ni vous, ni les antres, ne sauriez, je ne dis pas seulement la littérature, mais ni lire, ni écrire votre propre nom.

L'empire du droit sur la force brutale, qui régnait seule dans les siècles passés, nous le devons également au palladium des anciens codes que les cénobites nous ont conservés; car, pendant que l'Occident était inondé par les barbares ultramontains et couvert d'incendies, de rapines et de morts, dans des guéries cruelles, les cénobites, dans le silence et dans la paix de la cellule, copiaient atlentivement et laborieusement sur des parchemins soigneusempnt préparés, les historiens, les philosophes, les poètes, les orateurs et les juristes, et ornaient ces pages, ressuscitées par la plume des religieux, d2 mille charmantes miniatures: ainsi ferait-on pour une belle jeune fille revenue d'une maladie mortelle que sa mère pare de ses habits de fête pour la montrer aux regards de ses pa-

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rend tout joyeux, couronnée du diadème virginal, le cou et les bras ornés de colliers et de bracelets précieux. Les Goths, les Vandales, les Longobards brûlèrent les bibliothèques impériales : l'Église, qui perdait patiemment, dans ers r api Des, tous les trésors consacrés au culte de Dieu et à l'honneur des Saints, s'empressait avec une égale sollicitude de soustraire aux sacrilèges les vases sacrés et aux flammes les livres des savants.

Il n'y avait pas de monastère qui ne conservât jalousement les œuvres des écrivains grecs et latins; quoique les Danois aient brûlé et démoli les monastères de l'Angleterre ; les Frisons, ceux des Flandres; les Thuringes, les Ruges et les Scandinaves, ceux de la Germanie; les Normands, ceux de la France; les Hongrois ceux du Frioul et de la Lom' ardie ; les Sarrasins d'Afrique ceux de l'Espagne, et ensuite ceux de l'Aquitaine et delà Provence; les Sarrasins de Frassineto ceux de la Novalaise et de toutes les Alpes; et les Sarrasins de Sicile et de Sardaigne, ceux des côtes de toute l'Italie; au milieu de cette destruction et de cette immense ruine qui consuma, dispersa et mita néant des milliers de volumes, les moines qui avaient survécu, dès qu'ils eurent relevé les abbayes de leurs cendres, réédifièrent d'abord l'église pour y chanter les louanges du Seigneur, puis ils allèrent fureter dans tous les coins pour déterrer quelque codex et le copier. Les abbés d'un monastère envoyaient des messages et des copisb s dans les monastères les plus proches, en suppliant de leur laisser transcrire les livres soustraits aux flammes ou trouvés sous les pieds des chevaux; car les barbares faisaient la li'ière dans les écuries, avec les feuilles précieuses des œuvres les plus sublimes de Platon, d'Hérodote, de Thucydide et d'Homère, de Tite-Live, de Varus, de Tacite et de Uicéron.

Les moines anglais envoyaient en Allemagne; les Allemands en Hollande, jusqu'à Lubeck, à Brème et en Finlande; les Français cherchaient en Helvélie, en Provence et en Belgique ; les Italiens dans les îles, dans la Pouille, en Calabre, dans les autres villes de la domination byzantine, et jusque chez les Dalmates et en Morée ; toujours heureux de pouvoir rencontrer un livre amien qu'ils transcrivaient à plusieurs exemplaires, pour les répandre en plusieurs endroits. On re-

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trouva beaucoup do manuscrits mures dans de vieilles habitations, et qu'on avait renfermes dans des caisses en plomb pour les soustraire à l'humidité : on en trouva dans les citernes desséchées et dans les cavernes, auprès des monastères ruinés. Il y avait dans l'Église de Dieu un si grand désir de conserver vivante quelque étincelle de la science ancienne, que les souverains pontifes proclamaient des indulgences de faute et de peine pour quiconque donnerait un livre aux cathédrales et aux monastères; ces fiers comtes, ces puissants landgraves, ces belliqueux marquis, rentrés, après de longues batailles, dans leurs noirs châteaux, déposant le casque, là cuirasse et l'épée, demandaient à leurs femmes si elles n'auraient pas trouvé dans les tiroirs de leur garde robes, quelques livres que l'on pût envoyer en don à l'abbaye la plus voisine, pour obtenir la rémission des péchés qu'ils avaient commis pendant la guerre, par des pillages, des meurtres et des sacrilèges de toute nature : lorsqu'ils en trouvaient quelques-uns, ils les faisaient relier dans des peaux très-fines et les ornaient de gros fermoirs en or et en argent, garnis de rubis, d'émeraudes et autres pierres précieuses. Plusieurs de ces seigneurs voulurent offrir eux mêmes le livre qu'ils allaient déposer sur l'autel, accompagnés par une grande cavalcade de barons et de vavasseurs montés sur de superbes destriers couverts de housses magnifiques, aux têtières d'argent bruni, surmontées de cimiers en belles plumes de mille couleurs. Ils descendaient à la porte de l'église, précédés par des trompettes, des massiers, des écuyers et des pages qui portaient le livre dans des coupes dorées: le seigneur le déposait à genoux, au pied de l'autel, lorsqu'il ne le. faisait pas présenter par ses propres filles enguirlandées et habillées de blanc, pour que le livre, offert par des mains pures et innocentes, fût plus agréable à Dieu. Les moines recevaient l'offrande dans un voile de soie et ils allaient la copier sur des feuilles de parchemin richement ornées de miniature où l'or fondu se mêlait arlisleraent à l'azur et au carmin.

Voilà, monsieur, quelle était l'oisiveté des anciens moines ; les hospitaliers du Saint-Bernard, du Saint-Gothard , du Simplon et du mont Cenis, au douzième siècle et dans les siècles suivants, jusqu'à l'invention de l'imprimerie, travaillé-

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rent aussi à celle helle entreprise de la transciiption, pendant les longues nuits neigeuses, au bruit des aquilons et sous la fureur déchaînée des tempêtes. Ce monde qui appelle aujourd'hui les moines oisifs et ignorants, ne sait pas, ou ne veut pas savoir, qu'il a fait tout, ses effVrts pour détruire tout ce que les moines avaient exécuté pour lui; car, si au seizième siècle, quelque partie de l'Europe ne lût pas restée catholique, par la grâce divine, aujourd'hui il n'existerait pas un seul livre; beaucoup d'ouvrages des anciens sont perdus, parce que les luthériens, en Allemagne, et les autres hérétiques en Angleterre, en Ecosse, en Danemaik, en Suède et en Norwége, en égorgeantleurs moines, en ruinant les monastères et brûlant les bibliothèques,, exterminèrent les anciens manuscrits, ftuits des veilles de tant de siècles, et l'espoir des générations futures. Les parties de la France qui furent parcourues, saccagées et incendiées parles huguenots ne conservèreui ni un livre, ni un diplôme, ni un parchemin; ce qui a échappé en France aux huguenots a été détruit de nos joins par la Révolution. Je vous dis que, si l'empire de la force dure encore quelque temps en Italie, vous verrez les bibliothèques des monastères hiûléeset dévastées par les voleuis. — Et le monde a l'audace de nous appeler sots, paresseux et ignorants?

Ici, ici même, à l'hospice, après la bataille de Strassoldo et de la Ramazza, la charité des moines accourait pour enterrer les morts, panser les blessés, consoler les mourants, et pendant ce temps, ces enragés de républicains pillaient notre maison, dévastaient les bibliothèques, allumant leurs pipes avec les feuillets des ouvrages des plus grands écrivains, et jetaient les volumes tout entiers pour attiser le feu sous les chaudrons et les marmites où ils faisaient cuire leur dinerî

— Il n'y a pas grand mal, ajouta le comte avec un vilain sourire dépité! le mal n'est pas grand; vous autres moines, on le sait bien, vous n'avez d'autres livres que des frère Rodriguez et ses pareils; quand ils seraient tous brûlés, le beau malheur! le monde n'aurait pas tant de moineries qui le déparent, et puis, croyez-moi bien, révérend père, depuis un demi siècle, il y a tant de paperasses imprimées sur la terre, qu'elle risque de s'effondrer ; si cela continue, je vous assure

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qu'en 1850, il y aura tant de papier sur notre globe, que tous les hommes qui l'habitent pourront s'en faire des culottes, des gilets et des. habits avec les manches à la Robespierre, et le collet à la Ravaillac; les épiciers pourront envelopper le monde entier dans un grand cornet, comme ils enveloppent le poivre, car les écrivassiers et les journalistes font imprimer un déluge de niaiseries tout le long du jour; il y a un océan de protocoles diplomatiques, de renseignements de police, d'archives des hypothèques, et puis, tout le papier qu'on emploie pour les cartouches et pour la bourre de tant de fusils et de tant de canons ! En somme, il y a maintenant sur la terre tant de millions de rames de papier que Satan s'est vu obligé de rassembler le conseil des démons, et de leur proposer un amendement qui tend à étayer la voûte souterraine qui soutient notre bicoque pour qu'elle ne vienne pas à leur tomber sur la tête et à les écraser : les étais sont déjà placés du côté de l'enfer qui se trouve placé au-dessous de l'Angleterre, de la France et de l'Allemagne; la voûte commençait déjà à se lézarder et à faire le dos d'âne : on dit maintenant que messieurs les diables sont en train d'équarrir les poutres pour les placer sous l'Italie qui se donne des airs de singer les étrangers, et qui bientôt barbouillera une énorme quantité de papier pour imprimer des journaux et des avalanches de vilains romans. Cela compense, mou beau petit Père, la rareté de papier qui existait au moyen âge lorsqu'on grattait les parchemins des anciens poêles pour y griffonner le Psautier.

— Ne craignez rien, répondit le moine; la terre ne s'écroulera pas sous le poids des modernes écritures; elles sont si légères qu'on peut les placer sur de la ouate ou du duvet, sans craindre qu'elles y laissent la moindre empreinte. Ajoutez aussi que ne se composant pour la plupart que de mensonges, de faussetés et d'erreurs, tout cela ne pèse guère, car cela est nul : il n'y a que la vérité qui soit lourde et réelle; mais la vérité n'est qu'une, et l'erreur est une montagne interminable, qui, étant vide et creuse, tient beaucoup de place, mais ne pèse pas. Considérez enfin, que Sttan, au lieu d'étayer par-dessous pour que la terre, sous le poids des écritures, ne lui dégringole pas sur la caboche, fait, au contraire, de grands trous à son plafond, parce que tous ces livres, tant gros

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que pelits, étant remplis d'erreurs, font tomber et prévariquer

un si graud nombre de personnes, que les sep! portes des péchés capitaux ne suffisent plus pour donner passage à la foule qui se presse et s'entasse au seuil de l'enfer : il a donc fallu ouvrir de nouveaux passages par lesquels ^e laissent choir les mécréants, les francs-maçons, les illuminés qui écrivent, qui lisent ou qui répandent les livres des Droits de V homme avec tous les corollaires qui découlent de ces principes* biscornus. Le diable a nommé portière de toutes ces nouvelles issues la Libellé de la presse, qui ne peut pas suffire à remplir son office. —

Le dîner était pi et : quoiqu'on fût sur ces sommets si hauts et si sauvages, la politesse et l'abondance ne firent pas défaut au festin. L'aimable hospitalier entretint la compagnie avec des raisonnements qui étaient tout à fait du goût d'Ubaldo. Un gentilhomme vénitien qui se rendait à Paris pour se plaindre au Directoire des énormes extorsions dont on opprimait la noblesse qui s'éiait engloutie avec la république, arriva à l'hospice quelques instants avant l'heure du dîner.

On a déjà dil comment les grands seigneurs de Venise, depuis cinquante ans, étaient tombés dans la mollesse, dans le luxe, dans l'éclat et dans la débauche qui les avaient chargés d'immenses dettes: l'imprévoyance avait été poussée si loin, que beaucoup de patriciens ne savaient pas où existaient plusieurs de leurs propriétés de terre ferme : les fermiers, les agents et les intendants, les dévoraient et s'enrichissaient aux dépens de leurs maîtres qui leur demandaient del'aigentà tout prix et à toutes conditions. Ces misérables étaient devenus les prêteurs de leurs anciens seigneurs et vous pouvez croire qu'ils ne pi étaient que sur hypothèques et à des intérêts plus qu'usuraires. Toutefois, la plus grande partie de ces dettes avaient été contractées envers de riches monastères, principalement de religieuses, et lorsque les Français arrivèrent et visitèrent les livres de comptes, ils redemandèrent, ipso facto, le capital et les intérêts qui souvent n'avaient pas été payés depuis bien des années. De là le grand écroulement de plusieurs familles patriciennes, dont on vendit à l'enchère les grandes possessions de terre ferme, les splendides villas et jusqu'aux "upctbes palais de Venise, qui furent achetés à vil

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prix par les Juifs, les Grecs et les usuriers : ajoutez aussi, que les Français s'étaient emparés de tous les capitaux de l'hôtel des monnaies sur lequel beaucoup de patriciens avaient des traites et des rentes considérables qu'ils perdirent d'un seul coup. Ne parlons pas du nombre infini des autres oppressions et des pillages de toutes les natures.

Le comte d'Almavilla qui a\ail été à Venise pour le roi de "Sardaigne, et qui connaissait particulièrement beaucoup de mystères de celte chute imprévue, en vint à causer avec ce gentilhomme sur les funestes joui nées de mai de l'année précédente, et il rencontra dans le nouveau venu, un homme bien informé, puisqu'il était du grand conseil et l'une des victimes des noires perfidies de ceux qui avaient conspiré contre leur patrie. Les Sages (savi), qui appai tenaient à ia maçonnerie, s'étaient mis dans la tète que le Directoire n'élouftèrait pis la république, s'ils la rendaient populaire, et dans ces derniers jours, ils avaient rigoureusement empêché les réunions du Sénat ou du grand Conseil qu'ils craignaient beaucoup, car il était guidé par l'expérience et le savoir ; ils avaient formé dans les appartements privés du doge une conférence clandestine et illégale dans laquelle on trailait les affaires du pays : ces aff .ires se réduisirent à donner la main au Directoire pour qu'il plongeât le poignard dans le cœur de la république qu'il voulait échanger contre les Pays-Bas et le duché de Milan.

D'Almavilla aurait voulu savoir les détails les plus précis des derniers malheurs de la république et déjà il commençait à interroger le gentilhomme à ce sujet, lorsque le maître des muletiers entra en disant :

— Monsieur, je fais bâter les mules, car il est bon de ne pas perdre de temps et d'arriver à Lanslebourg avant la nuit.

— Chevalier, dit alors le comte au gentilhomme vénitien; j'espère vous revoir à Chambéry où nous pourrons causer à notre aise; il me tarde vraiment de savoir ce que les Savi ont fait pour renverser l'État qu'ils voulaient arranger à leur guise : mais le Directoire a traité la République comme on traite la tortue qu'on ne peut entamer en au -une façon, ni avec le sabre, ni avec la pique, ni avec le maillet, tant qu'elle marche naturellement et tout droit sous sa carapace; mais si elle se renverse, on peut la tuer avec la poinie d'une épingle,

LE MOKT CUMS. \'X')

la ihiT de <a niche, la faire cuire au court- ljoui lion el la manger gloutonnement.

— C'est bien cela, répliqua le gentilhomme; les Sages w t renversé la tortue et pendant que la pauvrette se démenait les pattes en l'air, et faisait des efforts pour se redresser, le Directoire n'en a fait qu'une bouchée. — Allez-vous aussi à Paris, monsieur !

— J'y vais, répondit d'Almavilla, pour sauver eel enfant et le tirer des grilles des moines qui voulaient l'attraper et m'en faire un ermite encapuchonné des Gamaldules. Pensezvous, chevalier, que nous soyons dans des temps où l'on doive s'emmoinailler? Lé monde en a assez des cagoules et des capuchons; il s'en est tellement dégoûté qu'il veut les défroquée tous : ces malheureux avaient jeté la corde au cou de ce gros enfant, pour l'enterrer tout vivant dans une cellule : y pensez-vous? mais je connais toutes les ruses des bigots et je le leur ai souffé pour en faire un homme à l'Ecole militaire de Paris: c'est la où il apprendra la vertu! j'espère qu'il deviendra un gentilhomme preux et vaillant : il y apprendra les mathématiques ou l'art militaire au grand avantage de sa patrie et à la gloire de sa famille. A peine me suis-je aperçu que sa mère lui faisait la main et que certain prêtre voulait m'entoriiller par des syllogismes, j 'ai écrit en secret à Carnot pour qu'il lui trouvât une petite place dans le collège; c'est une de mes anciennes connaissances et il a fait droit à ma demande. Je l'accompagne là-bas moi-même, car je crains toujours quelque embûche. — Qu'en dites-vous, mon révérend Père hospitalier? Ne fais-je pas bien mon affaire? j'ai été prophète : ce matin même, si je n'avais pas clé là, avec toutes les belles choses que vous savez débiter à la louange des moines, vous me l'auriez entortillé comme un morceau de foie de veau dans une barde de lard !

— Monsieur, répondit le moine ; je désire de tout mon cœur que ce cher jeune homme soit heureux, et il le sera, s'il conserve la fji et la crainte de Dieu, que l'on peut garder partout même au milieu des camps. M,Y\< vous aurez cependant un grand compte à rendre au grand Maître de toutes choses, pour la tyrannie que vous exercez contre votre enfant, en le poussant &c force vers une profession pour laquelle le Seigneur nesem-

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ble pas Tappelor. Dieu vous confia cet enfant, pour que vo-h secondassiez les tins de sa providence qui dispose de nos âmes avec une force et une suavité admirables; il ne vous l'a pas donné pour que vous missiez obstacle à ses divins conseils.

— L'enfant e>t à moi; j'ai sur lui tous les droits paternels, et il est de mon devoir de l'empêcher de se rompre le cou par de folles déterminations. Il n'y a que les oreilles des prêtres et des moines qui entendent la voix de tous ces appels de Dieu ; i 1 faut pour les nôtres la trompette et le clairon, car nous ne les entendons jamais.

— Parce que vous fermez vos oreilles, non pas avec du coton, mais avec un bouchon. Pour entendre la voix du Seigneur, il faut avoir l'oreille du cœur bien nette. Croyez-moi, néanmoins : le Seigneur parle : il y a des âmes dociles qui l'entendent et qui sont prêles à le suivre. Malheur à quiconque leur coupe le chemin et ne les laisse pas arriver où Dieu les appelle!

— Mais, si Dieu les appelle, il est assez puissant pour les entraîner, malgré tons les efforts humains. S'il en arrive autrement, il faut dire que Dieu ne l'a pas voulu.

— Pardonnez-moi, Monsieur; mais en ceci je pense, et il me semble que vous ne parlez pas sagement et en bon chrétien. Dieu nous a donné une complète liberté; il est le premier à la respecter. Pour ne pas nous l'interdire, il nous laisse quelquefois en abuser manifestement. Cela n'empêche pas que l'homme ne manque à la volonté divine, et qu'il ne se rende coupable de toutes les funestes conséquences qui proviennent de l'opposition que Dieu se laisse faire par l'abus de la liberté humaine. Ainsi Dieu permet qu'un père cruel pousse sa fille, par la violence ou par la tromperie, à épouser un homme qu'elle n'aime pas; mais toutes les larmes, tous les désespoirs, toutes les imprécations et toutes les angoisses de cette malheureuse retombent sur le père impitoyable, qui en sera sévèrement puni par Dieu. Dites la rrême chose d'un père qui contrarie obstinément la vocation religieuse de ses enfants. La paternité n'a que le droit de s'assurer avec prudence, et d'éprouver celte vocation, pour savoir si elle est véritable; mais il doit s'en tenir au jugement des hommes savants et intègres, et il ne doit pas soumet tic l'innocence et la faiblesse de ses enfants à des épreuves dangereuses, car alors ce n'est plus

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