XLV. — CASIMIR
Le comte d'Almavilla et Ubaldo arrivèrent le soir à Lanslel'ourg, où ils se logèrent assez piètrement; ils allèrent se chauffer à la cuisine, devant un foyer bas, où pendaient à la crémaillère plusieurs marmites dans lesquelles bouillait le souper. Les deux montagnardes qui s'occupaient de la cuisine portaient des jupes dedroguet et de grandes coiffes à gouttière, dont les ailes allaient et venaient à ebacun de leurs pas; elles avaient de p 'tris -tabliers blancs, bien propres, à la mode du pays, et leurs pieds étaient enterrés dans de lourds sabots en bois d'aune, à hauts quartiers creusés, en forme de souliers: elles faisaient, en marchant dans la maison, autant de bruit que deux mulets ou deux chevaux ferrés. Cet accoutrement, nouveau pour eux, excitait la curiosité d'Ubaldo, qui en riait avec son père, lorsqu'on entendit dehors un mouvement de plusieurs survenants, et le garçon d'écurie vint chercher à la cuisine de la lumière et une chaise. Le comte demanda avec curiosité ce que signifiait tout ce remue-ménage. Les femmes lui répondirent qu'elles n'en savaient rien, mais que c'étaient sans doute des étrangers. On vit, en effet, entrer un vieux prêtre avec une dame, suivis de deux robustes montagnards, qui portaient sur une chaise une jeune femme pâle, gémissante, et presque évanouie. On approcha la chaise du feu, et on courut chercher le chirurgien du village, qui.se trouvant en soirée chez l'archiprêtre, arriva accompagné de ce dernier, en prévision de quelque accident survenu dans l'auberge.
Les voyageuses étaient deux dames qui, venant d'Italie, se rendaient à Genève, et qui avaient passé deux fois le mont Cenis, à l'allée et au retour. La plus âgée était arrivée, avec le prêtre, dans un char -à -bancs; la jeune femme avait voulu, pour jouir de la vue de ces montagnes, voyager à cheval. A la
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descente, elle avait donné dans une meute qui chassait un daim. La pauvre bète, que les chiens poursuivaient depuis longtemps, courait en désespérée à travers ces anfractuosités, faisant des bonds prodigieux d'écueil en écueil, et s'élançant à travers les rochers, franchissant les ravins et les ruisseaux, jusqu'à ce que, arrivée au détour de la croix, sur le chemin de la Ramasse, elle vint se jeter à ['improviste, et par un dernier clan, dans les jambes du cheval. Effrayée par ce choc imprévu, la moniure de la jeune femme se cabra et se jeta de côté avec tant d'impétuosité, que celle-ci en fut désarçonnée et alla tomber rudement parterre, laissant un pan de sa robe accroché à la boucle de la sous-ventrière. Le roussin, déjà effrayé, à ce nouvel obstacle devint furieux, et, quittant la roule frayée, se précipita à travers les broussailles, traînant api es lui, au milieu du fourré, la malheureuse jeune femme, qui lut bientôt couvertede contusions et de blessures, laissait un morceau de son amazone à chaque tronc, à chaque épine de ce chemin périlleux et inusité, jusqu'au moment où les montagnards accourus à son aide furent parvenus à la dégager, en arrêtant le cheval tout essoufflé et haletant. En voulant la remettre sur ses pieds, ils s'aperçurent avec crainte que la jeune personne, à demi brisée et presque privée de sentiment, ne pouvait pas se soutenir. Cro\ant que dans sa chute elle s'était cassé quelque membre ou même rompu les reins, ils la portèrent sur leurs bras jusqu'à l'auberge de Lanslebourg.
Le chirurgien la fil reprendre par ses porteurs qui la montèrent dans une chambre où elle fut doucement déposée sur le lit, pour que le praticien pût examiner attentivement son état. Après une minutieuse observation il constata qu'aucun os n'avait été fracturé et que toutes les jointures étaient intactes. La foulure d'un de ses pieds qui causait à la malade de cruelles douleurs lui arrachait des plaintes et des cris d'angoisse. Le chirurgien qui avait heureusement la pratique de ces sortes d'accidents, par les chutes assez fréquentes des bûcherons, des chevriers et des bergères dans ces âpres localités, prit alors le pied démis entre ses deux genoux, lui donna une forte secousse qui le fit craquer et le remit d'emblée : des qu'il l'eut replacé, il le serra convenablement entre des planchettes qu'il assujettit et fixa avec des bandelettes et recoucha la pa-
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tienle; puis il ordonna qu'on lit bouillir un grand pot de vin avec lequel il lava les égratignures, les bosses et les contusions dont la jeune femme était couverte par suite de la malencontreuse course qu'elle venait de faire à travers les fourrés et les ronces de la côte.
Après avoir laissé la jeune dame à la garde de sa vieille compagne de voyage, le chirurgien descendit rassurer le prêtre qui était resté tout inquiet dans la cuisine.
— Monsieur l'abbé, lui dit-il; n'ayez aucune crainte; l'accident n'est pas grave : une luxation du pied droit ; mais je n'ai constaté sur le sujet aucune fracture, nulle importante lésion organique: quelque solution de continuité cutanée; plusieurs hémosthoses humerai es; diverses parties du torse contuses. Nous avons opéré précipuement la commixion du pied : nous avons lotionné par incidence les érosions du cuir superficiel, par l' esprit vineux soumis à Y ébullition préalable : procédant à la médication progressive des emmaquatures advenues à la région sous-cutanée humérale à\i sn']c\ , nous les avons soumises à Yimbibition réoivificatrice du liquide tonique et nous avuns tout lieu de présupposer sans exagération du pronostic qu'après quelques petites imbibitions aqueuses mitigées et acidulées par le vinaigre, réactif astringent apte dans l'espèce, notre sujet pourra, sans inconvénient grave et aucune phase maléfique non récurrente, être, usant d'un brancard pour en exécuter la locomotion, transféré à Mudane, petite ville dont le séjour sera plus homogène à l'état morbide du sujet, que celui de notre alpestre village. Nous devons néanmoins constater qnel'Esculape de cette localité n'est peut-êlre pas assez éclairé par l'expérience d'une longue pratique; mais il arrivera; il arrivera, j'en réponds : je suis d'autant mieux en état d'en dunner l'assurance, que nous l'avons nous-rnême initié au grand art de guérir et nous l'avons trouvé malléable aux enseignementsdelasciencedont nous lui avons ouvert quelquesunes des portes, nous osons le dire, d'une main sûre et experla : nous lui avons appris à phlébotomiser avec une telle lévite, que son coup de lancette n'excède pas la poncture d'une puce : il n'adviendra pas, nous nous en rendons garant sous caution, qu'il estropie ses sujets, comme le font souvent certains sabreurs plus aptes assurément à manier le pic que la lancette':
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Le comte d'Almavilla et l'archi prêtre bien plus curieux t!e savoir qui étaient les deux voyageuses, que d'assister à la li çou de chirurgie que !e verbeux praticien semblait tout disposé à leur octroyer, se tournant vers le vieil ecclésiastique, lui demandèrent gracieusement si la malade, — le sujet du chirurgien, — était ûlle ou femme et si c'était l'entant de la dame âgée.
— Non, Messieurs, répondit l'abbé; madame Callinice n'est pas la tille de madame la marquise Domitille, ma noble et tiès-honorée maîtresse : elle est sa bru, bien soumise et bien affectueuse. Madame la marquise est une très-riche et Irèspuissante dame de la Flandre française; la jeune marquise Callinice est Prussienne; elle est fille d'une princesse russe. Le vieux marquis a été très-longtemps ambassadeur du roi Louis XV, à Saint-Pétersbourg, ainsi que du malheureux Louis XVI. Il menait grande vie en Russie, où par sa pompe, par son énorme, dépense en équipages, chevaux de luxe, domestiques, il faisait honneur à la France, donnant des fêtes royales aux seigneurs russes et aux nobles étrangers, et s'était acquis la réputation d'un grand seigneur splendide et magnifique. Le marquis était intimement lié avec l'ambassadeur de Prusse : il allait souvent passer avec lui les mois de mai et juin sur les bords délicieux de la Neva où les deux familles se réunissaient pour jouir ensemble des belles perspectives qu'offrent certains détours du grand fleuve et les admirables bords des deux lacs d'Onega et de Ladoga. Casimir, fils du marquis, était attaché à l'ambassade de son père, et l'ambassadeur prussien avait trois filles, dont la plus jeune joignait à une exquise beauté toutes les grâces d'un esprit brillant et cultivé : elle était douce, aimable et gracieuse, elle chantait admirablement, peignait avec goût, montait supérieurement à cheval et cultivait avec fruit la littérature ancienne et moderne.
Les deux familles occupaient pendant la saison deux petites villas, l'une desquelles se baignait dans le lac, à l'embouchure de la Neva. On se réunissait de grand matin à cette époque de l'année où, eu Russie, il n'y a presque pas de nuit, tantôt à pied, tantôt à cheval, le plus souvent en bateau, pour faire de longues et charmantes promenades, lançant dans les aiis de joyeux cris, de frais éclats de rires, avec tout l'entrain, toute