‹ Ubaldo et IrèneChapitre 57 sur 94 · II · texte numérisé non relu

II

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l'ardeur de l'heureuse jeunesse. Un matin entre autres, pendant que ses deux aînées guettaient, sur le perron de leur de meure, l'arrivée de Casimir et des deux tilles du marquis, Callinice descendit toute seule vers le lac et sautant gaiement dans la nacelle, elle saisit les rames et cria à ses sœurs :

— Adieu! Je vogue à la découverte du pôle arctique qui, à cette heure matinale, doit être déjà levé.

Casimir arriva avec ses sœurs au moment où Callinice annonçait en plaisantant la visite qu'elle allait l'aire à Son Excel lence le pôle arctique, pour assister à son petit lever :

— Attends donc, Callinice, s'écrièrent les jeunes filles en riant : Casimir va te délivrer un passe-port et te donner une dépèche diplomatique; parce que aux limites du cercle polaire, il y a K'S gabelous, et les gardes-côles auxquels Persée a donné une consigne tics- sévère, et si le passe-port n'est pa.\ en bonne forme et bien et dûment muni des sceaux, cachets et visa de rigueur, on ne passe pas! L'Ourse majeure et l'Ourse mineure ont les griffes pointues et les denîs bien aiguisées ; m ilheur à toi, si elles te mordent ou si elles t'égratignent : tu es fricassée ! Et puis, ce Persée, avec sa tète de Méduse à la crinière de serpents dans sa main; s'il te la jette au visage, le voilà Irai* be, pauvre Callinice!

— Je n'ai pas peur des Ourses et des Méduses, répondait Callinice en éclatant de rire : la belle Cassiopée prendra ma défense de dessus son trône. Savez-vous ce qu'il faudra faire? Il faudra lui porter un petit pot d huile de pied de bœuf, pour graisser le pivot sur lequel tourne notre globe sublunaire qui roule assez mal et va un peu de travers, à ce qu'il me partit et qui nous donne de temps en temps des secousses à renverser les trônes et à bouleverser les nations.

En prononçant ces derniers mots, la jeune folle donne un coup d'aviron en biais pour faire virer la nacelle vers le Casino... Mais, hélas! la yole était légère et élancée: ce coup de rame donné à faux, la fit aller en dérive : la jeune fille perdit la tète et au lieu d'appuyer fortement de tout son poids sur le plat-bord saillant, elle suivit la pen!e et la nacelle chavira dans le lac, coulant à fond.

Les jeunes personnes poussèrent un cri aigu et unanime; mais lorsqu'elles virent Callinice plonger et disparaître, elles

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portèrent les mains à leurs lêtes et parcourant le perron hors d'elles, elles se prirent à crier avec désespoir :

— A l'aide! à l'aide ! Callinice se noie !

Le petit perron était placé à environ deux mètres au-dessus du niveau du lac. A la vue de l'accident, Casimir, prompJ comme la foudre, quitta sa chaussure et sun habit, lit le signe de la croix et se jeta dans l'eau, la tète en avant. A celte seconde chute et à celte nouvelle disparition, la terreur de ces demoiselles redoubla et devint du délire; mais Casimir, qui était un nageur hardi et très-expérimenté, remonta bientôt à la surface et, après avoir i-oulflé et reniflé, il regarda autour de lui pour reconnaître la place où Callinice avait disparu, et replongea immédiatement comme un cachalot. Malheureusement celle partie du lac étaii remplie de cresson et de nénuphars qui 1\ mpèchaient de voir le fond de l'eau. 11 remonta deux fois pour respirer et il plongea à deux reprises différentes; enfin il sentit sous sa main le pan d'une étoffe; alors, nageant en haut avec sa main libre et poussant des deux pieds avec violence, il ramena la jeune fille à fleur d'eau. Lui soulevant la tête, il piqua droit àlacôlevers laquelle était accouru le père désolé, suivi de ses gens. On enleva Callinice et on l'emporta privée de sentiment dans une chambre du rez-de-chaussée.

On procéda alors à d'énergiques frictions pratiquées avec de la flanelle fortement chauffée et imbibée d'alcool et d'essences spiritueuses. Après un assez long espace de temps la noyée fit un mouvement et donna quelques légers signes de vie : peu de temps après, les soins lui étant prodigués, elle rendit beaucoup d'eau : l'estomac ainsi soulagé, les pulsations des artères et les battements du cœur commencèrent à devenir sensibles : elle reprit graduellement connaissance et rouvrant les yeux, dont les regards étaient encore incertains et languissants, elle poussa un profond soupir et dit d'une voix faible et indistincte :

- Mon Dieu ! où suis-je?

— Courage, lui fut-il répondit avec un sourire; ce n'est rien.

On l'élendit sur un petit matelas et on l'emporta dans su chambre où elle fut mise au lit. Le marquis était accouru à

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la nouvelle de l'accident et avait fait apporter de sa petite villa des vêtements secs pour Casimir, qui ne voulut pas quitter Callinice avant de l'avoir vue entièrement hors de danger. 11 consentit alors à changer d'habits et à rentrer à ■la maison.

Vous saurez, messieurs, continua le vieux prêtre, que votre humble serviteur avait accompagné le marquis à Saint-Pétersbourg. J'étais le précepteur du jeune Casimir, je l'avais élevé dans la piété et Dieu avait permis qu'il devînt le plus doux, le plus pieux, le plus modeste, le meilleur jeune homme du monde. 11 était adoré de ses parents, cher à ses amis, estimé à la cour et apprécié par l'empereur Paul Ier: le grand-duc Alexandre l'affectionnait tendrement et le faisait appeler trèssouvent pour l'entendre parler d'histoire naturelle et de numismatique, spécialement d'études sur les médailles des familles consulaires. Casimir ajoutait à toutes les vertus du chrétien cet air de jovialité débonnaire, franche et vivace qui appartient aux âmes ardentes et élevées: il eût couru toute une journée à cheval sans se fatiguer, il conduisait une barque avec l'adresse et la force d'un marinier tartare ;il eût chassé pendant vingtquatre heures dans les marais et dans les étangs, dans l'eau et dans la boue jusqu'à la ceinture, tirant les canards, les oies sauvages et les hérons sans perdre une seule charge de poudre; mais cette ardeur pour les exercices violents ne l'eût jamais entraîné à quitter la maison avant d'avoir dit ses prières du matin, et jamais la fatigue des plus longues journées laborieusement passées dans ces plaisirs ereintants ne l'avait empêché de se prosterner devant Dieu, pour la prière du soir, avant d'aller prendre un repos si impérieusement nécessaire, qu'il m'armait souvent de lui dire :

— Assez, Casimir : lève-toi et va te coucher.

— Maître, me répondait-il; je me suis amusé pendant toute la journée; il est bien juste que je donne quelques instants au Seigneur : encore trois Ave. à l'Immaculée Conception, et je vais me coucher. —

Les jeunes gens de cette trempe ne font jamais les choses à demi: ils mangent, ils s'amusent, ils étudient, ils prient avec un plaisir infini : ils sont entreprenants, solides, audacieux et confiants dans l'avenir; les obstacles sont pour eux de puis-

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