II. Y A B01XAKTE A!*S
rapidement sur l'eau sans se consumer! Quel est doue ce miracle?
Et si, en tournant leurs yeux vers le rivage, ces morts ressuscites voyaient le long de la côte fleurie du Vésuve, voler comme le vent vers la torre del Greco, toutes ces grandes voitures reliées ensemble et formant une longue traînée, sans apercevoir l'ombre d'un cheval qui les traîne, ils diraient, tout surpris :
— Quel est donc encore ce prodige?
S'ils pouvaient, se promenant dans la nuit par cette large et magnifique rue de Tolédo, la voir éclairée comme en plein midi par ces colonnes de bronze qui jettent des gerbes d'une lumière blanche et brillante, sans huile, sans mèche, ivres d'élonnement et de surprise, ils diraient encore :
— D'où vient toute celle lumière? Comment se fait-il que la clarté coule dans les canaux comme l'eau dans les fontaines'.'Où est donc la source lumineuse de toutes ces flammes si resplendissantes?
Mais que diraient-ils, grand Dieu! s'ils apprenaient que le roi envoie de Naples ses ordres à l'extrême frontière de la Olabre en quelques minutes par la vuie du télégraphe électrique ! C'est alors que ces morts affirmeraient sous serment que ces miracles ne peuvent être que l'œuvre d'esprits célestes ou infernaux qui volent plus prompts que la pensée, d'un bout à l'autre du monde; ce miracle leur paraîtrait plus surprenant encore si on leur disait qu'à Londres on sait à l'instant ce qui se passe dans la même minute à New- York, à Philadelphie et à Boston; que la nouvelle passe en un instant de Londres à Paris; qu'un autie instant la porte de Paris à Vienne et que deux minutes suffisent pour que de Vienne elle arrive à Venise et à Milan.
Qu'on leur dise que dans quinze jours la vapeur vous transporte des Indes à l'isthme de Suez; que des navires sans voiles vont de l'Amérique du Nord à Liverpool et au Havre en douze jours ; que quelques heures vous minent de Trieste a Vienne, de Vienne à Berlin, à Bruxelles et à Paris. Que maintenant il n'y a plus de montagnes nulle part pour les voyageurs qui les percent d'outre en outre dans leurs voitures sans chevaux et que l'on fait en six heures le chemin que ces braves
défunts faisaient en quinze jours, lorsqu'ils vivaient il y a quarante ans. Que maintenant on se promène à pied ou en voiture sous les rivières sur lesquelles naviguaient alors les plus gros bâtiments de l'Orient et de l'Occident. Que l'on va, dans un corridor suspendu dans les airs à une hauteur qui permet aux navires de passer dessous toutes voiles dehors, de Londres à une petite île ; que l'on ne va plus en gondole sur la lagune pour entrer à Venise, mais qu'on y va en voiture et que des armées entières avec leurs fourgons et tout un parc d'artillerie traversent des fleuves très-larges et des vallées très-profondes sur des ponts suspendus dans l'air par de simples fils de fer. Que penseront ces morts ?
Mais que penseront-ils aussi, nos amis d'il y a quarante ans, si nous leur disons :
— Donnez-nous une chemise et, sans que la main de l'homme s'en mêle, vous allez voir ce qu'elle fait toute seule: elle ?e coupe, elle se macère, devient une pâte, se tamise, s'effeuille, se cylindre, s'essuie, s'imprime et devient en quelques instants une feuille toute couverte de taches noires qui vous apprennent les nouvelles du monde entier. Donnez-nous une poignée :de brins de laine : ils se cardent sans cardoirs, tout seuls, se filent sans quenouilles, ils se forment en ourdissage et en trame, ils se tissent, s'épluchent, s'ébarbent, se rasent, se repassent, se lustrent : ces petits tas de laine, sans que l'homme 's'en soit mêlé, sont devenus des draps très-fins qui exigeaient autrefois un travail long et difficile de mille ouvriers et que dix à peine suffisent à diriger. De votre temps, nos respectables trépassés, il vous fallait, pour dorer les métaux, un feu très-ardent, du mercure, des frottements et des frictions qui 'donnaient aux pauvres doreurs et aux argenteurs des paralysies •incurables. Eh bien ! maintenant on jette le métal dans une cruche remplie d'eau d'or ou d'argent, on y met en contact deux fils, l'un de cuivre et l'autre de zinc, et l'on va tout bonnement se coucher; le lendemain tout est doré ou argenté, comme il vous plaira ; faites-leur une petite lessive, brunissez-les et ces métaux deviennent de l'or et de l'argent sans que vous y pensiez davantage. En voulez-vous plus? vous prend-il fantaisie d'avoir votre portrait si ressemblant qu'il reproduise le moindre poil, la plus petite tache, la ride la
■moins profonde? Vous allez l'avoir sans palette, sans couleurs, sans pinceaux, et ce qui est plus fort encore, sans peintre ! Approchez-vous d'un daguerréotype ; en trois secondes votra portrait est fait, vivant et presque parlant.
N'ètes-vous pas encore satisfaites, mes illustres ombres? si vous êtes chauves, et cela me parait excessivement possilile; on vous fait ipso facto une chevelure si belle et si abondante que vous la prendrez vous-mêmes pour avoir poussé sur votre tête. Avez-vous le cou de travers, comme les faux dévots? le médecin jette un coup d'oeil sur les cordons qui soutiennent votre tète sur vos épaules; il vous coupe d'emblée un petit tendon et votre cou se redresse comme un ressort. Vous perdez un œil, qu'est-ce que c'est que cela? une misère : on vous en insère un autre dans la tête. Vous avez laissé toutes vo? dents dans le fond de votre fosse? si vous avez deux cents misérables francs, on vous replace dans la bouc lie vos trente-deux dents, incisives, canines et molaires et elles sont si serrées, si bien alignées qu'après diner vous n'avez plus besoin de curedents; l'humidité de votre séjour souterrain vous a-t-elle contracté les nerfs d'un pied ou de la jambe; enfin, soit dit sans vous offenser, vous boitez? ziff! un petit coup de bistouri sur le tendon d'Achille et vous marchez droit comme un I. Vous êtes louche? c'est très-bien; on vous coupe un petit nerf de rien du tout ; vos yeux se redressent et vous faites de l'œil d'une manière irrésistible.
Il est vrai qu'on n'a pas encore trouvé la panacée qui prolonge la vie; mais on a amélioré de beaucoup la manière de vivre à l'aise, au milieu de délices que vous ne connaissiez pas du tout il y a quarante ans. Si tout le monde n'a pas encore trouvé un plaisir infini à s'en aller dans l'autre vie, un grand nombre néanmoins se plaisent à se donner ce petit passe-temps : on se suicide très-agréablement par un coup de pistolet, une prise de moi fine ou une délicieuse asphyxie. Il y a, dans ce siècle bienheureux, degrandsamateurs qui savent tuer les autres sans leur donner la fièvre. On a ouvert certaines universités humanitaires (carbonaresoumazziniennes). spécialement en lialie, qui apprennent à leurs adeptes l'anatomie, bien mieux que Spallanzaui, Morgagni el Scarpa, et ces adeptes savent frapper du premier coup, au milieu des ténè- D. 6
tU LHAI.DO ET IltEfiE.
bres, la jugulaire, le cœur, le cervelet, les ventricules des plus petites artères et envoient les chrétiens dans l'autre inonde en une seconde, sans les faire souffrir. Ils vous frappent dans les bras d'un ami, sur le sein de votre femme, vos enfants sur vos genoux, au milieu delà frmle, à la promenade, sur la place, dans régi i se De * otre temps on ne décernait pas des diplômes pour ces sortes de lauréats; mais nous avons à présent ces docteurs patentés in utroque jure dans presque toutes les villes d'Italie.
Nous vous dirons aussi en toute confidence que, dansi'espaee de ces quarante années passées depuis que vous avez quitté ce monde, on n'a pas fait grand chemin dans l'art de se mêler de ses affaires, de se tenir à sa place, de se soumettre tranquillement à l'autorité légitime qui nous gouverne; dans l'art enfin de pratiquer ce grand précepte de l'Esprit-Saint : Inquire pacem et prosequere eam. — Mais, au lieu de cela, nous sommes devenus maîtres passés dans l'art des révolutions. Oh ! quant à ça, voyez-vous, aucun de nos ancêtres ne saurait nous damei le pion! pensez donc : en moins de trente jours, c'est-à-dire, du 24 février au 15 mars 1848, la Sicile se révolte, Naples tempête, Rome s'agite, la Toscane se débraille, le Piémont se bouleverse, Milan se secoue, le lion de Venise se réveille, Vienne a des tournements de tète, Berlin hérisse ses poils, Paris lance sa foudre et envoie Louis-Philippe voir si j'y suis, avec tant de promptitude que le pauvre diable est obligé de laisser dans sa cassette plus de cent millions de francs, qu'une trentaine d'ivrognes et de noceurs ont bel et bien avalés au cabaret, après lui avwr lancé dessus la machine qu'ils avaient fabriquée à la taverne ( I ).
Mais revenons à vous, nos bons pères, oncles, parrains et amis, morts depuis quarante ans. Vous avez eu tort de ne pas vivre encore au moins pendant deux lustres; vous n'auriez pas alors eu besoin de dire, avec Job, que votre chair n'est que pourriture, aliment des vers, puisque le Sicilien Segato avait trouvé à celte époque, dix ans après votre décès, l'art de rendre la chair des cadaxres'aussi ferme que du granit. Mais, quoi !
(1) Oii veut parler ici de l'invasion si prompte des Tuileries, dont, en 1 84S, une poignée de va-uu-pieds chassa Louis-Philippe d'Orléans qui eut à peine le temps de se sauver avec sa famille. {L'auteur.)
les vivant^ aujourd'hui, les vivant* eux-mêmes se laissent couper bras et jambes, on leur broie la pierre, on leur ai roche je ne sais combien de dents, et tout cela <ans qu'ils s'en doutent le moins du monde, en vertu d'un certain éther que l'on absorbe par les narines en guise de tabac, et qui vous plonge dans une extase si douce et si profonde, que l'on ne se sent plus vivre du tout ! — Je n'en finirais pas si je voulais vous faire passer la revue de toutes les choses merveilleuses que l'on a inventées depuis 1811, et qui font la gloire de nos modernes Salomons ! — Napoléon 1er, qui ne s'étonnait de rien, aurait dû lui-même être surpris, s'il s'était trouvé au siège de Sébastopol, en voyant tous les arguments de guerre qu'on ne connaissait pas de son temps, et encore plus, par ma foi ! en contemplant, chose inouïe! l'année française en communauté de gamelle et de bivouac avec messieurs les Anglais, et, sur les navire^ de France, le pavillon tricolore flottant de compagnie avec les bannières que Nelson déployait à Aboukir! Mais permettez-moi, chers défunts, de me résumer, pour ne pas trop surcharger votre mémoire, qui doit, je pense bien, s'être un peu affaiblie. Nous disons donc qu'à présent on roule en voiture sans chevaux; on navigue sans vent; on éclaire les villes sans huile; on marche dans les airs, au-dessus des plus larges fleuves et des vallées les plus profondes, sur de simples fils de fer; on peint sans couleurs; on fait la cuisine avec de la fumée; l'eau se congèle avec du charbon; en frottant, on fait du feu; la flamme prend dans l'eau; on perce les montagnes comme du fromage mou; on écrit des lettres avec la foudre, et on les envoie en une seconde aux quatre points cardinaux... Je m'arrête, car la liste serait trop longue si je nommais toutes les découvertes inappréciables du génie de l'homme, appliquées aux arts mécaniques par l'usage des plus légers principes des forces de la nature.
Donc, si ceux qui sont morts depuis quarante ans pouvaient voir toutes ces choses, qui sont devenues tout à fait vulgaires pour nous, ils s'écrieraient pour sûr que nous touchons à la fin, et que l'antechrist est arrivé parmi nous, où il se manifeste par des signes merveilleux,, en faisant descendre le feu du ciel sur la terre en présence des gens; et qu'il a séduit par des prodiges les habitants de la terre, selon la permission qui lui a été
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donnée (i). Eh! non, non; le Seigneur a dit que le pseudoprophète étonnera le monde par ses merveilles, et nous voyons des choses inouïes et incroyables. Omnisinsula fugit, et montes non sunt inventi. Diantre! on navigue avec le feu, on court la poste sans chevaux, on écrit avec la foudre ! Petites bagatelles, n'est-ce pas? L'antechrist est certainement parmi vous. — Paix, mes chères âmes, paix. L'antechrist existait déjà de votre temps; mais alors il était tout petit et il apprenait à lire. Son maître lui donnait des patoches; la révolution française a été sa nourrice; les sociétés secrètes ont été ses berceuses, qu'on appelle aujouid'ui des gouvernantes, et ces bonnes petites vierges l'ont élevé si doucereux, si dévot, que c'est merveille. Voltaire a été son premier maître de littérature; Weishaupt l'illuminé son grand professeur de théologie, qui lui donna le d;plôme de docteur; le carbonarisme est son secrétaire particulier, et la jeune Italie est sa fiancée. On va célébrer les m ces solennelles de l'antechrist, qui se feront à Turin, dans le nouveau temple des Vaudois, qui sera richement tendu et décoré avec les feuilles de la Buona-Novella. Bianchi-Giovini sera le grand muphli qui les mariera devant l'autel élevé au milieu du temple, et formé des volumes impies amoncelés de Giuseppe Ferrari, de Pippo de' Boni, de Giuseppe Mazzini, de De Sanctis et d'Achilli,avec Y Histoire des papes de Giovini, les Histoires d'Italie de Farini, de Farina, Guaherio Devecchi. Les marches de l'autel seront formées des volumes de l'Histoire de Piémont de Brofferio, et de {'Histoire de Toscane de Zobi. Fischietto sera le sacristain. La Gazette del Popolo, la Strega, YOpinione et Yltalia e Popolo, seront les demoiselles d'honneur de la nouvelle mariée. Tous les blasphèmes qu'on a écrits, qu'on écrit encore et qu'on publie en Piémont dans la Libéria délia Starnpa, seront l'encens bien agréable pour le nez de l'antechrist, que le grand muphti brûlera sur l'autel. Vous le voyez, âmes bien-aiméesdenos trépassés; vous voyez tout cela. Mais croyez -le : l'antechrist pourra bien se servir des inventions humaines de notre temps, parce que l'on peut abuser de tout; pourtant ces inventions sont en elles-mêmes très-inno-
(1) Fecit signa magna, ut etiam ignem faceret de cœlo descendere in terram iu conspectu hominum, et seduxit habitantes in terra, prupter signa quae data suul illi facere. Aroc, xiii, 13, 14.
centes, et ne sont autre chose que l'effet des progrès de la mécanique et de la ch mie.
Pour en revenir k notre début et y appliquer l'étonnement des sauvages de l'Australie et de la Califorme, au sujet des effets naturels que leur ignorance ne leur permettait pas de comprendre, nous dirons : Si dans l'ordre physique, ceux qui sont morts depuis quarante ans, voyaient des prodiges, les trépassés de 1790 à 1800 qui pourraient jeter un coup d'oeil sur l'Italie, apercevraient bien d'autres prodiges dans l'ordre moral, arrivés dans le court espace de dix années et leur intelligence n'arriverait jamais à comprendre l'étonnement incroyable el inextricable, rempli de profonds mystères, qui s'emparerait de leur esprit. Us avaient laissé en mourant l'Italie dans un repos, dans une tranquillité, dans nue paix si profonde qui, depuis bien des années, n'avait jamais été troublée! Ce pays avait trois républiques; celle de Venise, entièrement aristocratique; les républiques de Gènes et de Lucques étaient mixtes ou aristo-démocialiques. Vers les Alpes, il y avait le royaume de Sardaigne et le duché de Milan; ceux de Parme et de Modène étaient au centre; plus bas, celui de Toscane; au midi de la Toscane, les États de l'Église et le royaume des Deux-Siciles, depuis le Liri jusqu'à la mer d'Afrique. Les populations conservaient encore la foi et la piété antiques unies à la simplicité et à la grâce native jusqu'au Tronto; au delà on rencontrait la rudesse du Nord, la vigueur latine, l'àpreté et la sobriété des Sabins; plus loin la mollesse grecque et l'acrimonie des Calabrais.
Telle était à peu près la nature des populations italique0, un mélange d'une bien heureuse ignorance, contente du présent et d'une secrète anxiété incertaine de l'avenir : l'Italien, même idiot, est fin et prévoyant. Mais à cette époque, la bourgeoisie était déjà bien habituée aux doctrines voltairiennes, plus encore qu'elle ne paraissait l'être. La noblesse était molle et dissolue ; mais, il faut le dire, les nobles, les bourgeois et le peuple avaient sous les yeux, depuis bien des années le détestable exemple de l'inimitié des gouvernements envers la sainte Église, et ce scandale surnageait, erapoisonnantet corrompant les villes et les campagnes. L'éducation de la jeunesse était, toutefois, généralement chrétienne; au sein
6fi inw.no kt uiéne.
de la demeure domestique, elle vénérait et respectait ses parents; le clergé la guidait et l'instruisait, la rendant docile et bien élevée et la poussant vers la vertu avec une certaine sévérité antique ; les jeunes gens révéraient encore les hommes d'Église, et les vieux parents, conservant l'ancienne parcimonie italienne, ne laissaient pas à leurs enfants trop d'argent ni trop de liberté.
L'Italie conservait encore beaucoup d'usages et de coutumes religieuses que les communes du treizième siècle lui avaient légués, et le jansénisme, qui leur faisait la guerre avec beaucoup de finesse et de malignité, n'était pas encore parvenu à les déraciner. A l'occasion des fêtes patronales ou de celles des mystères de notre rédemption, chaque ville et chaque bourgade avait ses assemblées et ses représentations publiques et populaires qui réunissaient grand nombre de populations environnantes. A Venise, pour le jour de l'Assomption, il y avait la Regata avec la cérémonie des fiançailles de la mer et du dnge. A Vérone on courait le pallium, le jour de la Saint-Zenon ; à Pise pour la Saint-Renier, on faisait le jeu du pont ella. Luminara; Prato avait la représentation de l.i mort de Jésus ; à la Saint-Jean on faisait à Florence la course des chars; celle des Barber), à la Saint-Pierre; et la Ri/icolena pour la Nativité de la Vierge : à Padoue la course des Biges (chars à deux chevaux), pour la Saint-Antoine ; Milan avait ses fêtes; Crémone, .Mantoue, Bergame, Parme, Modène et Bologne avaient les leurs; Gènes fêtait la semaine sainte par l'admirable cérémonie des Casazze. Ces fiers républicains faisaient, ces jours-là, grand montre de leur souveraineté par la splendeur et la magnificence de leurs costumes ; jamais roi ou empereur ne s'habilla avec autant de luxe et de richesse que les portefaix de Gênes dans cette fête des Casazze.
Ces portefaix étaient partagés en confréries ; chacune desquelles luttait avec l'autre en richesses de tuniques et en grandeur et en pesanteur de crucifix. Les tuniques étaient en double velours et en moire magnifique : une confrérie était bleue de ciel, une autre écarlate, la troisième vermeille, la quairième amaranlhe ; il y avait des tuniques avec la queue et des tuniques sans queues; elles étaient brodées à grands ramages d'or plus richement que les plus beaux parements d'ë-
g\ise : on ne se contentait pus des broderies des jeunes fillct génoises, qui sont pourtant de très-habiles brodeuses, on les faisait faire à Lyon, et nous en avons vu des dIus éblouissant** Chaque membre des confréries portait des cierges d'une grande blancheur et tellement gros que les mains énormes de ces portefaix pouvaient à peine les soutenir. Mais le crucifix, qui était souvent en bois de cèdre et beaucoup plus grand que nature, posé sur d'immenses croix massives, était porté et soutenu par un large baudrier, et ces jeunes portefaix herculéens le promenaient dans les rapides et étroites rues de Gènes avec une admirable agilité. Plusieurs patriciens, jaloux de popularité, se soumettaient volontairement à cette pénible corvée et l'on dit encore aujourd'hui, pour la plus grande gloire d'un Spinnla, d'un Lomellino, d'un Doria, d'un Serra, d'un Adorno et de Marcellone Durazzo, qu'ils montaient tout le grand escalier de la cathédrale de Saint-Laurent, portant le crucifix en équilibre dans le baudrier sans le soutenir avec les mains.
Or, si les moits de 1790s'étaient réveillés en 1800, ils n'auraient plus trouvé trace de ces anciennes insiilutions italiennes, religieuses et civiles et nous dirons presque des coutumes domestiques et privées. Ce cataclysme s'opéra en Italie dans le très-court espace de deux années. De 90 à 98 tous les Étals ne formèrent plus qu'une république démocratique qui se subdivisa instantanément en république cisalpine, république adriatique, république cispadane, république transpadane, république felsinéenne, république pédémonlane , république étrusque, république tibérine et république parlhénopéenue, avec ce bouleversement universel de lois, de statuts, de droits, d'us et coutumes que vous pouvez imaginer. On vit des nobles taillés, comprimés, ruinés de fond en comble par les démagogues; on vit les églises et les sanctuaires dépouillés a* leurs trésors, de leurs précieux ornements dont la foi et la générosité italiennes les avaient dotés : le clergé et les autres religieux furent avilis et persécutés : les armées étrangères envahirent tout : on plantadcs arbres de la liberté sur toutes les places, dans le moindre petit bourg et dans chaque hameau, et la plèbe furieuse dansait autour de ces arbres : alors on ";t des mariages monstrueux, de? divorces et des sacrilège"
f)* l'BALDO ET IRÈNK.
inouïs, et le délire était si grand et si général que l'on rencontrait souvent des prêtres renégats, des moines apostats porlant sur la tète un chapeau militaire surmonté d'un plumet tricolore et traînant à grand bruit un sabre sur les pavés de leur patrie!
Partout on entendait des chansons atroces, des propos d'hommes ivres, des cris de liberté et d'égalité, ce qui voulait dire licence et vol : les maisons royales étaient mises à sac, les princes étaient en fuite; on avait fermé les tribunaux et ouvert toutes grandes les portes des prisons; les églises étaient nues et les prostituées étaient ornées et parées comme des reines : les coffres publics étaient vides, car on avait tout volé; les taxes et les impôts étaient devenus insupportables. Autrefois, dans les grandes villes italiennes il y avait à peine un théâtre : en 1800 chaque trou voulait avoir le sien qui devenait une étrange école de morale : si l'emplacement manquait, vite on fermait une église et on en faisait un théâtre. Dans les guerres qui inondèrent la haute Italie, les églises furent converties en hôpitaux, en magasins, en granges aux fourrages, en écuries, en lupanars et en loges maçonniques. On vola tout ce que contenaient les monts-de-piété et les Jacobins français appelés sans-culottes, qui avaient descendu les Alpes, méritant bien ce surnom, s'en retournèrent chargés de butin. Après avoir enlevé tous les chefs-d'œuvre qui faisaient la gloire de l'Italie dans ses musées, dans ses galeries, dans ses palais et dans ses églises, il faut bien le dire, les Jacobins furent plus voleurs que les Métellus, les Mummius, les Verres et les autres consuls et proconsuls romains qui avaient dépouillé la Grèce, l'Asie, la Sicile et la Campanie.
Non, les morts ressuscites de 1790 n'en auraient pas cru leurs yeux : ils n'auraient pas compris de pareils changements, car ils ne connaissaient pas le pouvoir destructeur des sociétés secrètes.
La puissance de ces sociétés ressemble à celle de l'enfer : elle sait détruire; mais elle ne sait pas réédifier. L'Europe entière peut s'en apercevoir; mais tenons-nous-en à l'Italie. Cette force satani que travaille depuis plus de soixante-dix ans, et elle a renversé toutes les gloires nationales; elle a détruit les antiques institutions; elle a brisé les lois divines, naturel-
les, civiles et domestiques: elle a effacé les fa*les des grandes familles qui s'étaient illustrées dans la guerre et dans la paix par la valeur de leur liras, la sagesse de leurs conseils. Que nous a-t on donné à la place? On menace de détruire jusqu'aux vestiges de notre ancienne grandeur; mais on ne veut, on ne sait rien édifier : pourtant, malgré soixante-dix ans d'expérience on trouve des hommes qui se disent sages et aimant la patrie, et qui donnent leur nom à ces sociélés qui ne savent que détruire, consumer et mettre à néant tout ce qu'elles touchent. L'empire des sociélés secrètes ne sera jamais ni bon ni de longue durée; c'est un torrent débordé qui arrache, renverse et détruit tout sur son passage et dont les traces funestes désolent longtemps les malheureuses contrées qu'il a parcourues.
Aux temps dont nous parlons, la haute Italie et particulièrement le Piémont étaient en grande peine et s'attendaient à la descente des Français qui les menaçaient de leur ruine. Déjà le comté de Nice et le duché de Savoie étaient tombés au pouvoir des républicains de France; tous les efforts du roi pour les y soustraire avaient été inutiles : les royalistes n'avaient plus qu'à garder les hauteurs des Alpes Maritimes, vers Saorgio; des Alpes Grées, vers le mont Cenis; et des Alpes Pennines, vers le Saint-Bernard. Mais en 1794, les républicains, après avoir vaincu leurs villes de Marseille et de Lyon qui s'étaient révoltées et y avoir commis mille meurtres et mille cruautés, sous le commandement du général Dugommier, vaillamment secondé par le jeune Bonaparte, par Lapoype et Laharpe, par Mouret et Garnier, arrachèrent des mains des Anglais, commandés par O'Hara et secondés par les Espagnol^, les Piémontais et les Napolitains, la malheureuse ville de Toulon qui fut d'abord abîmée par les batteries et les bombes françaises, puis brûlée par la colère et la vengeance de Sidney-Smith qui incendia en partant tous les navires du port, détruisant ainsi la meilleure part de la marine française, laquelle ne put s'en relever pendant toute la durée de la guerre meurtrière qui ne finit qu'avec la chute de Napoléon en 18t4.
Dès que les républicains eurent triomphé des soulèvements que les excès de Robespierre avaient amenés dans le midi de IL 1
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a France, l'adroit Kellermann, général en chef de l'armée des Alpes, furieux d'avoir été battu l'année précédente en Savoie parles Sardes alliés avec les Autrichiens, envoya des colonnes formidables aux passages de la Tarantaise, du Faucigny et de la Maurienne : ces colonnes, s'élançant avec une ardeur et une promptitude incroyables, surmontèrent les obstacles des montagnes, des gorges étroites, des tranchées et des batteries de l'ennemi : le général Bagdelone vint à bout des impraticables chemins du Petit Saint-Bernard, repoussa l'armée royale au delà de la Tuile et menaça la vallée d'Aoste : le général Doyen, avec Pressy, pourchassant les phalanges qui barraient la Mauricnne, poussèrent jusqu'aux racines du mont Cenis et s'emparèrent de la côte et du village de Termignano. Les victoires audacieuses des républicains ne s'arrêtèrent pas là : voyant que l'armée royale s'était massée sur les pics extrêmes des Alpes qu'elle défendait intrépidement, les républicains comprirent que les portes de l'italie étaient si bien gardées qu'il n'était point facile d'en faire la conquête.
Mais la perfidie vient à bout de toutes les entreprises. Les Français voyant que le passage de Saorgio leur fermait l'entrée du Piémont et que ce passage était inexpugnable, ils pensèrent qu'il fallait le tourner afin de lui ôter tout moyen de secours. Aussitôt dit, aussitôt fait : le territoire de Gênes est envahi. La république Ligurienne avait payé quatre millions pour avoir la paix avec la France ; mais qu'à cela ne tienne ! De Nice les représentants du peuple, Robespierre jeune, Ricard et Saliceti intiment à la république que la France a besoin de faire passer l'armée sur le territoire génois de la rivière de Ponent. Le marquis Spinola, gouverneur de Ventimille eut beau crier que les traités récents rendaient le territoire Ligui ien inviolable ; les républicains français, mettant en usage un droit des gens de leur invention, répondirent que la république française ne viole pas, mais qu'elle passe : traverser un territoire à main armée, malgré ses propriétaires; occuper des passages et des villes, cela ne s'appelle pas violer un traité ; ce n'est qu'un moyen d'abréger le chemin, pour aller faire une pelite visite à l'ennemi.
Avant même de mettre en avant ces raisons, vraiment dignes de voleurs de grand chemin , Dumorbion avait déjà
poussé l'a vant-garde, commandée par le général Arena,audelà de Menton, et l'arrière-garde du général Masséna, marchant sur ses talons, occupait Ventimille, la Bordighiera, San-Remo, Porto et Oneglia. C'est ainsi qu'en passant au travers des vallons des Alpes, grimpant comme des chamois et des chèvres sur des rochers que nul pied humain n'avait encore franchi et que les montagnards les plus alertes n'avaient pas osé surmonter jusque-là, ces intrépides malfaiteurs, s'emparant de toutes les hauteurs, parvinrent à descendre, après y avoir soutenu, contre les hraves Piémontais, les luttes les plus sanglantes, dans la vallée de la Roia, entre le col de Tende etSaorgio. A cette incroyable apparition des Français dans le val de Roia, le général Colli, pour ne pas se voir couper le seul chemin qui conduit au Piémont, rétrograda vers les hauteurs de Tende, laissant Saorgio dégarni; mais ce lieu était fortifié et muni d'une manière inexpugnable et ses accès étaient tellement difficiles,, que jamais on n'eût pu le prendre d'assaut ; pourtant le sire de Sant'Amore, qui en était le gardien, capitula au grand péril du Piémont. Le général Colli, qui s'était fortifié sur la crête de Tende, fut repoussé avec furie jusqu'au bas de la côte et les républicains le poursuivirent sans relâche jusqu'à Limone.
Il ne restait à surmonter que le mont Cenis et les deux clefs de l'Italie tombaient alors entre les mains de ses cruels ennemis. On était dans toute la rigueur de l'hiver, saison où les armées déposent les armes et font trêve; mais les Français ne s'arrêtèrent pas devantles neiges des Alpes : bravant les glaces qui fermaient les passages et les tourbillons qui assaillent sans cesse ces cimes effrayantes, ils surmontèrent les chemins rocailleux du mont delà Croix ets'élancèrentàlaprisedu fort de Mirabocco. De là descendant par la vallée de Lucerne, ils atteignirent B >bio : arrivés à Villars ils rencontrèrent un gros de troupes royales qui les repoussa jusqu'au sommet. Une autre aile de l'armée républicaine avait, en même temps, surmonté les rudes hauteurs du col d'Argentoro et forcé la gorge des Barricades pour arriver aux débouchés du val de Stura : une autre aussi s'accrochait aux fourrés et aux écueils qui surmontent les falaises du mont Genèvre et de là elle fondait et chargeait à l'improvisle Césina en coupant Oulx-sansla
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forteresse d'Iciiia qui leur barrait le chemin, ces enriges seraient descendus d'un seul trait jusqu'à Pignerol.
Hais le point le plus ardu à surmonter était le mont Cerna, dont la montée est excessivement abrupte vers Lanslcbourg ; les Piémontais avaient cerné ce passage principal où ils se montraient, comme d'immenses tenailles, prêts à saisir et mordre quiconque eût voulu pénétrer dans leurs branches. Le passage était g irdé puti ois redoutes principales garnies de fortes batteries, de dents, de contre-éperons et de corne» puissantes; c'étaient : la redoute de Rivetti qui embouchait la falaise; celle de la Ramasse qui balayait les montées ouvertes, et celle de Strassoldo qui affrontait les jougs du côté droit. On eût dit en les voyant couronner ces roches avec leurs gros canons, qu'on n'aurait jamais pu les surmonter à moins d'être des aigles ou des faucons; mais le général Dumas, marchant dans l'obscurité de la nuit, se dirigea de Lanslebourg contre le fortin de la Ramasse ; le capitaine Cherbin marchait dans la forêt de pins pour tourner les canonnières de Rivetti, et le général Bagdelone, qui avait déjà surmonté les roches du Saint-Bernard, cherchait à envelopper les postes du Strassoldo.
L'armée royale s'étant aperçue des dispositions d'assaut et voyant monter les Français en colonnes serrées, commença à faire feu de ses batteries, balayant tous ces lions furieux qui continuaient à monter avec l'impétuosité du tourbillon des tempêtes qui arrache et enlève les pins et les chênes des Alpes. Les vallons refentissaient du bruit de cette artillerie formidable dont le tonnerre était répété par les mille échos de ces montagnes qui le grossissaient de la manière la plus terrible et la plus effrayante : on se serait cru arrivé à la destruction complète du globe sublunaire. Les balles, la mitraille, les tronçons de chaînes lancés par les canons mutilaient, fracassaient, broyaient cruellement les Français qui marchaient contre ces bouches de mort avec autant d'assurance, d'intrépidité, de légèreté et de nonchalance, que s'ils avaient été conviés aux plaisirs d'un bal champêtre.
Pendant que l'artillerie royale vomissait autour d'elle l'extermination, le général Bagdelone s'était embusqué avec ses troupes au milieu de ces ravines et marchait en silonciv
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grimpant à travers les écueils jusqu'à ce qu'il eût atteint les derrières du Strassoldo. Lorsque les royaux entendirent la fusillade qui les assaillait dans les reins, ils se virent perdus car ils n'eussent jamais pensé que l'audace humaine pût arriver à surmonter la nature : ils abandonnèrent donc précipitamment le Slrassoldo, Rivetti et la Ramasse qui tombèrent avec toute l'artillerie au pouvoir des assaillants, lesquels poursuivirent les vaincus jusqu'au val de Susa, et prirent leurs logements aux Ferrières et à l'abbaye de la Novalaise au pied du mont Cenis.
Si les forces italiennes n'avaient eu à combattre que la vaillance et le courage, la lutte eût été longue, rude et cruelle, sans doute; mais la victoire n'aurait pas fait défaut à ceux qui combattaient pour leur roi, pour la patrie et pour le foyer domestique, a\ec tant d'urdie, de discipline et avec une ardeur si magnanime; mais l'ardeur, la discipline et le courage ne peuvent rien contre la fureur de gens qui s'élancent comme la tempête pour briser les barrières de la nature et de la mort. Tels étaient les républicains français : l'Italie n'avait plus qu'à attendre à chaque instant, que cette trombe exterminatrice, qui rugissait à ses portes, se renversât sur elle pour ruiner sans remède ses belles et florissantes contrées.