‹ Ubaldo et IrèneChapitre 60 sur 94 · II · texte numérisé non relu

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voient au-dessous d'eux aucune aspérité; tout leur semble plan et uni comme la main. — Lorsqu'on en fut arrivé aux noces, Casimir se crut assuré de la conversion de Callinice, comptant sur sa tendre affection pour lui qu'elle lui avoua exister depuis bien longtemps, avant qu'il ne lui eût fait connaître son propre amour ; car, dès l'âge de quatorze ans, elle le préferait à tout autre enfant, et l'aimait déjà de tout son petit cœur, quoiqu'elle mît tout en œuvre pour cacher ses sentiments à tous les regards.

La mère et les sœurs de Casimir virent ce mariage avec chagrin : elles aimaient Callinice, mais la divergence des croyances les séparait dans la partie la p'us belle et la plus intime du cœur; néanmoins, elles donnaient à la jeune femme toutes les marques de la plus jsincère affection, l'aimant comme une fille, comme une sœur. Callinice au sein de sa nouvelle famille, se trouva bien plus heureuse qu'elle ne l'avait été dans la maison paternelle où, étant la dernière arrivée, on ne l'avait regardée jusqu'alors que comme une enfant. Elle n'eût jamais pensé qu'on la traiterait, dans la maison de son mari comme au dehors, avec tant de déférence unie à tant de délicate courtoisie. Elle admirait l'ordre, la dignité, la bienveillante qui régnait dans cette noble famille, au milieu des finesses les plus exquises de la mutuelle affection des parents envers leuis enfants, et de ceux ci à rencontre de leurs auteurs b'ien-aimés qu'ils comblaient des prouves du plus profond respect et d'une simple et facile soumission. Elle était émerveillée en voyant tons les soirs la famille se réunir dans la chapelle, autour de moi, pour réciter le Chapelet , après le juel tous les domestiques en étant sortis pour vaquer aux obligations de leur service, le marquis, sa belle-mère et ses belles-sœurs continuaient dévotement leurs prière-. Callinice trouvait dans tous ces actes un sentiment tout autre que celui que pouvait inspirer une froide lecture de la Bible.

En rentrant le soir dans ses appartements pour se mettre au lit avec l'aide de ses femmes de chambre, elle voyait Casimir s'agenouiller au pied de sa couche et adresser à Dieu une. courte mais ardente prière : elle se sentait tout émue et récitait tout bas quelques versets de psaumes. Casimir lui dirait quelquefois :

— Ma belle, veux-tu <jue nous invoquions ensemble la lumi re do PEsprit-Saint ? Tu crois au Saint-Esprit ; lu sais que sans sa lumière et sans la charité qu'il répand dans nos cœurs,

nous ne pouvons obtenir la giàce de Dieu. Voyons disons:

F'.ecte quod est rigidum, Fove quod est f rigidum, Rege quod et devium.

« Fléchissez ce qui se roidit, « Chauffez ce qui se refroidit ; « Soutenez tout ce qui tlechit. »

Puis il se levait, l'embrassait et s'apercevait qu'elle pleurait.

Un mois après le mariage nous commençâmes l'instruction catholique : Caroline et Marie firent en sorte qu'Agnès et Mathilde assistassent aux conférences, dans la visite quotidienne qu'elles rendaient à leur sœur. Je ne saurais assez vous dire, Messieurs, avec quelle avidité ces âmes candides et bien nées, buvaient les célestes doctrines de l'Église, et combien de fois elles se surprenaient le cœur palpitant, les joues enflammées et les yeux pleins de larmes, sans s'en être aperçues. Callinice était la plus rétive ; pendant que ses sœurs se taisaient et paraissaient convaincues, elle se raidissait et jetait le mépris sur la force lumineuse de la vérité, au moyen de mille subtilités, mille sophismes ; par des échappatoires et souvent avec des mots acerbes, des phrases hostiles, des rebuffades malveillantes et des rires moqueurs dont j'avais toujours l'eir de ne pas m'apercevoir; mais le pauvre Casimir, qui assistait à la leçon, s'en désolait, rougissait et prenait un air tout cà fait mécontent.

Cela durait depuis vingt jours, lorsque, un malin que les sœurs de Callinice étaient déjà arrivées, Mathilde, sans être remarquée, passa près de moi et me glissa furtivement un biMet que je mis dans ma poche. Lorsque la conférence fut terminée, entrant dans la chambre du travail, poussé par une anxieuse curiosité, je tirai de ma poche le papier de Mathilde, je l'ouvris à la hàle et je lus ce que je vais vous redire, dont je n'ai pas oublié une seule expression. Écoutez:

312 UBALUO l-i iliL.M..

« Monsieur l'abbé paul,

« Vos paroles ont soulevé dans mon âme un grand combat « <jui me jette dans des transes et dans des anxiétés inexpi i- « mahles, dont je ne saurais me délivrer à l'aide de mes seu- « les forces, si nous ne venez promptement à mon secours. « Ce que vous me dites au sujet de l'unité de la foi en Jésus- « Christ est d'une si grande évidence, qu'une intelligence « droite et saine ne pourra jamais le nier. Si Dieu est la vé- « rite, et la vérité ne saurait se contredire, il est suret cer- « tain que la Foi doit être Une; par conséquent l'Église qui « la contient, doit être une seule Église, et que celui qui sort « de l'Église, sort de la Vérité et de la Foi. Si le Christ a fondé « l'Église et s'il en a fait son épouse, celui qui abandonne « l'Église, abandonne en même temps le Christ. Donc, si le h Christ a donné à l'Église sept sacrements, celui qui n'en a croit que six, quatre ou deux, ne peut plaire au Christ « comme celui qui croit à tous les sept. 11 en est de même du « Symbole : si les articles de la Foi sont douze, celui qui n'en « accepte que dix ne croit pas au Symbole : Dieu, qui en veut « douze, s'il est vraiment Dieu, il ne peut pas n'en admettre « que dix, car alors il cesserait d'être Dieu. Toutes les sectes « dissidentes prétendent connaître exclusivement et posséder « la vérité: or, comment toutes ces vérités pourraient-elles « s'accorder ensemble'. Deux ne peut pas être sept ; dix ne « sera jamais douze. Nous autres Luthériens nous avons des « vérités que les Calvinistes ne croient pas et ceux-ci croient « ce que les Anabaptistes nient, ainsi que les Quakers, les « Presbytériens. Le Christ serait donc divisé maintenant? « L'Église catholique seule est ferme et immuable dans ses « croyances; toutes les autres se sont détachées d'elle et vous « nous l'avez démontré par des preuves irrécusables.

« Monsieur l'abbé Paul; l'intelligence de votre écolière est « vaincue ; mais son cœur regimbe encore. J'ai besoin d'o- « raison et vous m'avez éprise, tellement éprise de la Vierge « Marie, que je ne saurais m'empêcher d'invoquer son assiste tance. Oh! quand même les catholiques n'auraient que celte « bonne maman-là, ils auraient le plus solide moyen d'obtenir « de Jésus Christ toute sorte de grâces. — Et la dévotion à

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« notre ange gardien, comme elle est belle, comme elle est « douce, comme elle est gracieuse? Cet ami fidèle m'obticn- « dra, pour sûr, le don précieux que je lui demande avec tant « d'instance : oh! il ne m'abandonnera certainement pas, je a le sens; je le reconnais aux douces impulsions que j'é- « prouve : j'entends des paroles suaves qui arrivent jusqu'à « mon cœur ! Monsieur l'abbé, priez; priez pour votre re- « connaissante « Mathilde. »

Dix jours plus tard, Mathilde était toute prête à se rendre à la vérité et à courir se jeter dans les bras maternels de la sainte Eglise Catholique Romaine. Mais Callinice en était encore bien éloignée : on eût dit que plus l'intelligence s'instruisait, plus la volonté s'obslinait. La mère et les sœurs de Casimir redoublaient de prière et de la pratique des sacrements : Marie, qui avait une âme d'élue et le cœur le plus doux et le plus charitable qu'on puisse trouver, s'imposait les mortifications qui pouvaient lui être les plus pénibles, pour obtenir la grâce de celte conversion. Au milieu d'une symphonie qu'elle exécutait avec un plaisir indicible, en commençant le trait qu'elle affectionnait le plus, et qu'elle jouait le mieux, elle levait la main et s'arrachait du piano. Elle avait une véritable passion pour monter sa jolie jument Zaïre et la lancer à toute carrière; eh bien; elle se donnait mille prétextes pour la laisser à l'écurie. Elle aimait beaucoup les fleurs qui, pendant l'hiver, sont si rares en Russie. Si on lui faisait présent d'un beau bouquet, au lieu de le garder afin de le soigner avec tendresse, elle l'envoyait, pour la chapelle de la Vierge, à l'église des Jésuites qui dirigent le pensionnat des nobles, à Saint-Pétersbourg. — Dieu, qui voulait éprouver la persévérance de ces bonnes âmes, paraissait sourd à leurs supplications et Callinice qui était, à tout autre égard, la joie de la famille, leur causait, à ce sujet si important, la douleur la plus amère.

Mais il arriva un événement funeste qui mit en danger la vie de Casimir et qui chassa de cette maison le bonheur et la paix que la mutuelle, affection de ses habitants y avaient entretenus jusqu'à ce jour.

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