‹ Ubaldo et IrèneChapitre 62 sur 94 · XLVII. — l'école miiitaire · texte numérisé non relu

XLVII. — l'école miiitaire

In beau jeune homme d'environ dix-sept ans, portant l'habit militaire, sortait un matin d'un grand bâtiment à demi gothique, au\ toits pointus, percés de petites fenêtres, sur deux rangs superposés, sous l'avancement de deux gouttières: ce bâtiment était dominé par une haute tour placée au bout de la dernière de ses cours nombreuses et surmontée par une pique de 1er au haut de laquelle tournait à tous les vents une girouette représentant un serpent ailé. Devant la porte de cet édifice, sous un très- large auvent soutenu par de grosses chaînes en fer, deux factionnaires se croisaient continuellement dans leur monotone promenade de quinze pas : sur la longueur de la façade, des deux côtés de cette porte, é'aient accrochés à deux longs râteliers, un grand nombre de mousquets à la tête desquels étaient placés deux tambours couchés sur deux chevalets en croix. Le jeune soldat était accompagné par deux messieurs, l'un en uniforme de général, l'autre en habit bourgeois. Les sentinelles présentèrent les armes et se tinrent immobiles dans cette position tant que le général s'arrêta près d'elles pour tendre la main au bourgeois et lui dire :

— Rappelez-vous, comte, que le jeune homme doit être rentré au quartier avant la nuit.

— Ne craignez rien, général.

Us se saluèrent et le jeune homme porta le revers de la main à la visière de sa coiffure, exécutant le salut militaire : le général rentra; les sentinelles, remettant l'arme au bras, reprirent leur promenade et les deux autres montèrent dans une voiture qui les attendait en dehors de la palissade.

Le jeune homme portait un uniforme bleu à collet, parements et doublures rouges, avec des revers blancs à deux rangs de boutons : il était en culottes collantes avec des guêtres en

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drap noir, montant au-dessus du genou et serrées par une jarretière ; il était armé d'un petit briquet d'infanterie suspendu à un baudrier : sa personne était svelle et pleine d'une désinvolture toute militaire. C'était notre Ubaldo qui, depuis deux mois, avait été placé à l'École militaire républicaine de Paris. Ce jour-là, le comte d'Almavilla était venu le chercher pour lui procurer un peu de distraction et lui faire passer une journée avec lui dans une jolie maisonnette de campagne, précédée d'un grandet beau jardin ornéde belles et fraîches allées, qu'il avait louée sur les bords de la Seine. Dès qu'ils y furent arrivés, ils allèrent s'asseoir sur l'un des bancs en marbre blanc qui bordaient une charmante pelouse entourée d'une couronne touffue de gros lauriers, et ils se mirent à causer au chant des oiseaux qui voltigeaient tout joyeux sous la verte feuillée.

— Eh bien ? demanda le comte, comment t'arranges-tu de ta nouvelle existence? — Tu voulais te faire moine? J'ai rempli tes désirs, tu es dans un ancien monastère, qui fut habité pendant bien des siècles par des révérends en tunique blanche, noire ou grise; que sais-je ? Tu couches tous les soirs dans un de leurs longs dortoirs; tu te débarbouilles tous les matins dans leurs piscines; tu manges dans leur réfectoire; tu vis à lombre de leur vieux clocher; tu pries dans la même église!

— Oh ! quant à l'église, vous pouvez m'en croire, papa, on n!en use guère les dalles et on n'y laisse pas de quoi balayer ; pour sûr! à peine si quelques uns y entrent le dimanche, pour y assister à un petit bout de messe de chasseur ! Si ce pau\re diable de prêtre s'avisait de dépasser d'une minute les huit ou neufminutcs d'ordonnance, il s'élèverait aussitôt un ouragan de toussements, de crachements, de soufflements de nez, de chut, chut, accompagné d'une grêle de frottements de pi'ds, de remuements de chaises, de craquements de bancs; je dirai même de blasphèmes siffles entre les dents : le malheureux prêtre est. forcé de courir la poste. — A tout prendre, c'est un de ces \>vè[va\\\ons assermentés qui portent l'excommunication sur leur face et qui sabrent cette pauvre messe de manière à crier amen sur les talons A'oremus. On n'a pas le temps d'avaler si salive entre Vlnlruibo et Vite missa est. Pensez-vous

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qu'en m'a dit qu'il avait bredouillé les trois messes de Noël en vingt-cinq minutes !

— S'ipristi! Il a donc la langue bien déliée, ce gaillard -là! on lui a très-bien coupé le lilel ! — Vous prèche-t-il ?

— Une fois par mois, pétulant quinze minutes. Voici le sujet de son sermon mensuel qui tombait tout juste dimancbe dernier: — Un soldai vaillant est l'homme le plus vertueux du monde entier (I). — Je m'attendais à lui entendre au moins ajouter : Parce qu'il remplit les devoirs que Dieu lui a imposés. — Mats hah ! il n'y a pas de danger qu'il nomme jamais le bon Dieu, cette espèce d<? prêtre-là! — Il a prouvé sa thèse en parlant des Trois cents aux Tliermopyles; d'Horatius Coclès sur le pont, et de Mutius-Scsevola, la main sur les charbons ardents de son réchaud ! Arrivant aux gloires de la république française, il a parlé des batailles de Montcnotte, de Lodi, de Cassano, d'Arcole, de Rivoli, d -s Pyramides et de Memphis. Les généraux Moreau, Joubert ou Berlhter, auraient pu nous faire ce sermon-là, et mieux torché, encore !

— Porte-t-il la soutane, au moins, votre luron d'aumônier ?

— Ah ! bien oui; la soutane! je ne dirais rien encore, s'il mettait une veste ; car il vient souvent sur le préau, jouer aux barres ou à la paume avec nous en manches de chemise, avec un pantalon à la mamelouk et coiffé d'un diable de bonnet qu'il nomme phrygien et que j'appellerai tout uniment de galérien, sans la moindre périphrase. Il sort dans Paris en cravate blanche nouée à la Pétition et porte souvent d. s bottes, comme celles que portait notre écuyer Dimien, lorsqu'il nous suivait, monté sur Visir, à la promenade du Valentin.

— Faites-vous vos prières soir et malin?

— Oui, mais c'est au dieu Morphée que nous les adressons ! Parler de prières dans une école de héros? il ne manquerait plus que cela pour non achever de peindre. On nous corne continuellement aux oreilles que le signe de la croix n'est qu'un chasse-mouches; qu'il n'y a que les esclaves qui plient

(1) Le pore Gavazzi, en faisant un sermon aux républicains blessés, à l'hôpital militaire de Rome, en juin 1S49, leur disait: — Voyons, mes frères; voyons, martyrs de la liberté italienne, dites avec le cœur et la bouche : Vive la République! et tous vos péchés vous seront pardonnes. Celui qui a vaillamment combattu pour eile, s*il meurt, est un saint! [L'auteur.)

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les genoux ; que l'oraison est l'action d'un lâche ; que le soldat qui prie n'est qu'un poltron, digne d'aller (iler avec des femmes. — Si les nouveaux débarqués de la province se mettent à genoux pour dire un Angele Dei, on les inonde d'eau; on leur fait un charivari ; on les barbouille d'encre. Si on vous aperçoit au cou, une petite croix, une médaille, une relique, on vous l'arrache, on vous en sangle le visage, puis on va la jeter dans.... j'allais dire où, ma foi! — A propos de cela, papa, tenez ; prenez cette petite boîte où j'ai renfermé mon joli médaillon de la relique de saint Ubaldo, et renvoyez -la à ma mère qui m'avait si bien recommandé de ne la quitter jamais, quoiqu'il pût m'arriver; mais plutôt que de la voir profanée, conspuée et jetée aux ordures, je la lui renvoie. — Et ce cher petit crucifix d'or avec la Vierge des Sepl-Douleurs à ses pieds ! Combien je suis désolé de ne pas le conserver; de ne pouvoir le serrer le soir sur ma poitrine ; l'embrasser et l'implortr pour vous et pour tous les miens ! Irène me l'avait donné en me disant :

— Ubaldo, voilà notre espoir; Jésus et Marie : conserve-les pour l'amour de moi et pour ta défense.

— Je ne doute pas que ces idiotes ne t'aient couvert de saints et de madones, de quoi t'en faire une cuirasse.

— Non, mon père ; elles ne m'ont donné que ceux-ci ; et je souffre bien, allez, de me priver de ces deux objets! Vous voyez ce qu'est devenue la liberté que ces dignes républicains ont tant prèchée et proclamée en Italie! — Oui, Monsieur ; plusieurs de mes camarades peuvent porter à leur cou les petites truelles, le marteau, l'équeire et toutes les autres diableries des francs-maçons sans que personne y trouve à redire ; et moi, si je garde l'image de Jésus, on me siffle, on me hue, on me tarabuste!...— Papa, sortez-moi, je vous en supplie, de ce sérail de mécréants ! Le croirez-vous? Je suis obligé de me sauver dans les lieux pour dire un Pater et un Ave'. !

— Dis-les avec le cœur : il n'est pas nécessaire de le faire avec les lèvres, comme une vieille édentée.

— Comme vous dites, papa : je les dis dans mon lit ; mais Dieu nous a donné des lèvres pour le louer, et elles nous sont d'un grand secours. Quand je mettais mon crucifix sous mon traversin, je le serrais sur mon cœur et il m'animait à faire un

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acte d'amour de Dieu ; mais maintenant, dépouillé de tout signe de sainteté, j'oublie petit à petit tous les sentiments du Chrétien et je deviens tout à fait semblable aux brutes. Le soir, au son du tambour, nous nous couchons tous comme des animaux : le matin, à un autre roulement de caisse, tout le inonde se lève ; on se débarbouille, on s'habille et l'on sort aussitôt sur le préau pour l'exerciee de la carabine, du sabre et du pistolet. On monte déjeuner, puis on entre dans les classes de mathématiques, d'architecture militaire, de dessin des tranchées, des cartes topographiques, de balistique, à l'école du canon, aux évolutions de ligne, à celles des voltigeurs, des chasseurs, des pontonniers et des sapeurs-mineurs. On ne pirle jamais de religion, comme si Dieu n'eût jamais existé ; mais on apprend qu'il existe à force d'entendre blasphémer son nom. On dit qu'il n'y a pas de diable, qu'il n'y a pas d'enfer, et l'on entend crier à chaque minute : — A l'enfer, les lâches ! .... Au diable les bigots ! — Si quelqu'un s'étonne, il s'écrie :

— Oh ! diable ! je veux que le diable m'emporte, si je ne me venge pas d'importance.

— Tu sais bien, Baldo, que les soldats ne sont pas des religieuses et que ces vilains mots leur tiennent lieu de bonbons et de dragées. Tu t'y feras ! Si tu reviens à Turin avec quelque sacr... dans la bouche, tu feras drôlement éternuer ta sœur Irène!

— Je la ferais pleurer, si elle savait dans quelle caverne vraiment diabolique, son pauvre Ubaldo est tombé., pour son malheur.

— Console-toi : lu nous reviendras vaillant, digne de ton pays et de notre Italie. C'est dans ce que tu appelles une caverne que l'on prend des leçons de courage et de grandeur ; c'est de cette caverne que sortiront les conquérants des nations. Tu es un des premiers Italiens arrivés aux écoles militaires de la France, et tu leur feras voir que l'Italie est une noble et généreuse nation.

— Oh ! je m'en suis aperçu, mon père ! On a une si grande vénération, un si grand respect pour l'Italie que mes camarades et même mes supérieurs, me jettent la qualification d'Italien à la tête, comme un terme de mépris et de dérision, pour

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rabattre, comme ils disent, mon caquet' — Sachez donc que ces jours derniers, mon tour étant vemï d'être chef de gamelle et de faire, par conséquent, les portions de soupe, il arriva qu'en plongeant la grande cuiller dans la soupière, pour la renverser dans l'écielle, je trouve une souris noyée dans le bouillon : j'appelle le sergent de g-irde et je lui dis :

— Apporte-nous d'autre soupe : celle-ci me soulève l'estomac.

Le capitaine qui se trouvait là par hasard, voyant que j'étais dégoûté de cette souris morte et le sergent qui enlevait la soupière, s'écria brutalement :

— Ah, Italien de m...! Je ne sais qui me retient, s... difficile, que je ne te fasse avaler cette souris d'un coup de poing sur la gueule ! — Un bon soldat doit s'habituer à manger de tout. — Dans les sièges, tu seras bien heureux de trouver des souris, des chats ou des chiens bouillis ou rôtis pour t'empêcher de crever de faim! — Sergent, laisse là cette soupe, et toi, sers-la, bégueule d'Italien : les camarades ont des poitrines de bronze.

— Quoi donc? tu te révoltes pour si peu de chose? Le capitaine aura dîné avec du chapon, du faisan, ou, au moins, avec un bon rognon de veau de Pontoise, cuit à point ; et vous autres avec des souris et du pain de munition: mais c'est ainsi qu'on élève et qu'on doit élever les gens de guerre. Eh, vous vous croyez encore sous les cotillons de vos mères! Détrompez-vous, mes chers jeunes gens : le pain du soldat est salé et a lacroû'e dure!

— Qu'il soit même vinaigré, cela m'est assez indifférent: je m'habituerai à tout; mais cet Italien de m.. ! ah, papa; c'est un morceau par trop dur et pas mal indigeste, que je ne saurais avaler si facilement. A l'un de mes camarades, qui a eu l'audace de me le répéter, j'ai aplati le nez d'une bonne giffle; j'ai lancé à un autre une ruade, qui l'a envoyé à dix pas. — Qu'on ne m'agace pas les nerfs sur 1 Italie, autrement, je leur ferai voir que les coups de poing et les coups de pied italiens valent leur pesant d'or.

— Oh! oh! mon Balduccio; de l'eau dans ton vin, s'il te plaît! Si tu ne fais pas le sourd, tu attraperas des torgnole» plus souvent qu'à ton tour! Tu as toujours été pétulant et

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avec la furia francese, vous serez comme deux coqs, qui s'assomment à coups de bec!

— S'ils chatouillent les Italiens à l'endroit sensible de l'amour-propre du pays, et du respect que toutes les nations ont le droit d'exiger de leurs vainqueurs eux-mêmes, je vous assure, papa, que les coups de bec se changeront en coups de gourdin et peut-être bien en coups de fleuret! Ils ont dû déjà s'en apercevoir dans l'éehauflourée d'il y a vingt jours.

— Quelle est donc cette écbaufiburée et quel en a été le motif? Prends garde, mon enfant, de ne pas tomber dans quelque bagarre dont tu ne seras peul-êire pas le bon marchand.

— Oh ! je n'en étais point, mais je dois avouer qu'il s'en est fallu de bien peu que je ne laissasse aller quelque coup d'aiguille dans les tripes de celui qui m'avait traité d'Italien

de , vous savez bien? Il faut que je vous dise que chacune

des républiques italiennes envoie à Paris une bande de gros garçons pour y apprendre le métier des armes : il y en a de lombards, de vénitiens, de romagnols; des gars de six pieds de haut, robustes, musculeux et nerveux ; des compères, je vous le dis, avec lesquels il ne ferait pas bon d'avoir maille à partir! — Ce ne sont pas des élèves de l'École : une partie d'entre eux porte l'habit bourgeois; les autres ont l'uniforme des légions italiennes ; ils fréquentent l'Ecole et s'y distinguent, soit comme voltigeurs ou dans l'exercice du canon ; ou bien encore dans les études stratégiques, levant des plans, traçant des fortifications, des ponts, mesurant des parallèles de tranchées, avec un tact, une intelligence, une précision que ces Français sont forcés d'admirer. — Un jour, un mirmidon de Français, rageur comme un petit roquet, sortant de l'École pour aller quelque part, rencontre un Italien des hauteurs véronaises et se met à lui rire au nez en lui faisant la nique. Le Véronais, qui était un grand mastoc, au cou de taureau et aux membres d'Hercule, déjà porté sur les rôles des cuirassiers de Masséna, se voyant berné par ce gringalet, lui dit, en le toisant du haut eu bas :

— Petit môme ! j'en mangerais dix de ta force ! Et il rentra paisiblement à l'École.

Le Francillot, — comme on appelle à Marseille tous les Fran-

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