‹ Ubaldo et IrèneChapitre 64 sur 94 · L ECOLE MILITAIRE · texte numérisé non relu

L ECOLE MILITAIRE

tables ou maréchaux de France. Ces petits gars-là entrent au collège en faisant une poussière et un esbrouf des cinq cents diables: ils portent haut la tête; ils choisissent les fils de nobles pour camarades, les tutoyant, les prenant sous le bras avec une gaucherie et des airs horriblement ridicules, se faisant reconnaître sur-le-champ pour des vilains, sortis d'un étal de boucher, du peigne et du cardoir d'un matelassier ou de la cuve puante d'un tanneur. A table, ils ne sont jamais contents; ils jettent leur potage; ils recrachent leur viande; ils récriminent conti e le chef de gamelle : dans la chambrée, ils veulent avoir le pas sur les autres; ils grognent; ils répondent malhonnêtement à leurs supérieurs. Les élèves nobles s'arrangent de tout, sont toujours les premiers à saluer et ils ne commettent jamais ou bien rarement des actions basses et viles; mais on protège les premiers, parce que leurs pères ont crié : Toile contre le Capet ; ont brûlé les monastères ; ont persécuté les prêtres et ont voté ou conspiré pour les membres de rassemblée et maintenant votent et conspirent en faveur des dictateurs et des despotes du Directoire.

— Et comment t'arranges-tu avec ces gens-là?

— Le mieux possible ; prenant bien garde de ne pas mériter d'eux le titre à'AIUSTO que l'on donne ici aux nobles: j'étudie, je parle peu ; je me tiens sur la réserve; je ne donne de familiarité à personne et lorsqu'ils font du tapage sur le préau, à l'heure de la récréation, je m'entretiens à l'écart avec nos sergents de brigade, parmi lesquels j'en trouve qui ont fait les campagnes d'Allemagne avec Dumouriez, Moreau, Pichegru; ou celles de Bonaparte en Italie, et j'en tire des renseignements et des éclaircissements très-utiles à la vie militaire. —

Pendant qu'Ubaldo, sons les ombres épaisses de ce petit bois, était tout enflammé dans sa narration et que le comte l'interrogeait adroitement pour connaître toutes les phases de cette vie de collège, ils entendent mai cher sur le bord ombragé qui s'étendait au-dessous de leur jardin, le long de l'eau, quelqu'un qui silflotlait entre ses dents une ariette d'opéra, comme le fait un promeneur désœuvré qui marche sans but. S'étant approchés du mur à hauteur d'appui pour voir le siffleur, ils aperçurent un homme qui s'avançait la tête en l'air et les mains derrière le dos. A leur vue, ce passant pâlit ; le

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sifflottement expire sur ses lèvres: il tourne rapidement sur ses talons comme quelqu'un qui cherche un ohjet égaré, et prenant la descente il disparait. Le comte le reconnaît et s'écrie tout effaré :

— Ah, Ubaldo!!!

Ubaldo qui était bien en train de bavarder et qui allait entamer les batailles et les ruses de guerre, voyant son père si étrangement frappé et lui entendant pousser cette exclamation, s'arrêta court et se mit à regarder de tous ses yeux du côté que le geste effaré du comte semblait indiquer.

— Ah, Ubaldo! as-tu vu? Je parierais ma tète que c'était lui ! comme il s'est troublé en nous voyant, ce gibier de poience! comme il a changé de visage; comme il nous a tourné le dos en se baissant pour chercher son chien, qui était là, devant lui ! Il l'appelait, la canaille, et en même temps il levait le pied comme un lâche voleur qu'il est, le

scélérat ! — Par le sang et par la mort — Ai-je été bêle?...

J'aurais dû m'élancer sur ses traces! j'aurais pu le rejoindre ; lui couper le chemin... l'empêcher de se sauver. — Ah ! misérable!... brigand!... mais il tombera sous ma main!... sais-tu bien cela?

En écoutant ce singulier soliloque, Ubaldo éprouva pendant un instant une crainte étrange : il pensa que son père devenait fou, en le voyant écarquiller les yeux, mordre ses lèvres tremblantes et blêmies, serrer fortement les poings, frapper violemment la terre du pied et lancer avec fureur les bias menaçants dans le vide.

— Papa, lui dit-il étonné; papa, qu'esl-il armé? .. à qui en avez-vous?... contre qui vous emportez- vous?

— Comment, répondit le comte; tu n'as pas vu surgir là-

bas, au boul do ce soulier, ce mauvais gueux? Tu ne l'as pas vu pâlir, nous tourner le dos et prendre la fuite?

— Je n'ai rien vu; j'étais occupé de mon raisonnement : oui, il m'a bien semblé qu'un individu montait par là-bas, contre les lauriers et qu'il a pris à la bàle à travers bois où il a disparu. Mais quel est donc cet homme, dont la vue momentanée vous a troublé à ce point?

— Tu me demandes quel est cet homme?... Je te dis, moi, que c'est ce traître de Nardos qui nous a volé ta sœur, qui l'a dévalisée à son tour; le misérable assassin de mon sang ; l'infâme ravisseur de notre avoir ! — C'est lui, je l'ai bien reconnu à sa face de si Caire, à ce balancement des bras, à ce dandinement, à ce mouvement de tète si audacieux et si féroce qui semble défier la justice, sa hache el sa corde! Le gueux!...

— Mais vous m'avez dit, à votre dernière visite, que désormais vous désespériez tout à fait de retrouver ses traces en France : comment pourrait-il donc avoir poussé au milieu de ce bois comme un champignon?

— Je t'ai dit la vérité : depuis deux mois que nous sommes à Paris, il ne m'a pas été possible de trouver le bout de cet échevcau si emmêlé. De deux choses l'une: ou la police fait la main aux voleurs, ou bien ce Nardos s'est tellement transformé qu'il n'y a plus moyen de le reconnaître. Sache, en attendant, qu'en Lorraine et en Alsace, ce Nardos n'a jamais été connu ni pour gentilhomme ni pour honnête homme, ni pour homme du peuple, ni pour chien ni pour chat: Nardos est donc un nom postiche, dont cet intrigant s'est affublé en Piémont. J'ai déposé au tribunal un mémoire contenant toutes les circonstances de ce mariage clandestin; de la dot indiquée par Lauretta et exigée par ce misérable et que l'ambassadeur fiançais à Turin m'a forcé de débourser avec la supercherie la plus despotique du monde; j'ai parlé du duel, j'ai décrit la voiture : j'ai indiqué le moment de son entrée en France. On a cherché, remué, compulsé : ce nom ne s'est trouvé nulle part. On a cru rencontrer seulement quelques traits de ressemblance entre mon voleur et une atroce frimousse de fripon qui entra, à et tle époque, en France avec sa femme, non pas par le Dauphiué, mais par Nantja et Neu-

ville, venant de Genève et du pays de dex : mais celui-ci avait un passe-port au nom de Thézerac et portail l'uniforme d'officier de la république, ce qui a été pratiqué aussi par le Nardos : mais ce Thézerac serait un enfant trouvé de l'hospice de Paris, à qui on avait donné, dans la maison, le sobriquet de bijou (t). Le beau bijou, ma foi; la belle merveille! Tu vas voir. Ce Thézerac s'était placé chez un boucher comme garçon d'étal, dans le faubourg Saint-Honoré où il était chargé d'égorger, d'assommer, d'écorcher et de dépecer: fonctions qu'il remplissait avec un talent tout à fait supérieur, se vantant de terrasser un taureau du premier coup de massue. On dit que c'était un beau garçon, très- bien tourné et qu'il servait de modèle aux peintres. Notre homme cumulait les emplois; car il entrait tous les soirs dans les coulisses de l'Opéra où il était figurant ou comparse.

— Or, que peut-il y avoir de commun entre cet homme et un vicomte?

— On ajoute, continua le comte, que ce cher Bijou quitta la boucherie des bœufs, des veaux et des moutons pour entrer dans la grande boucherie des aristocrates et des prêlres à l'Abbaye. 11 se jeta tête baissée dans la révolution dont il deyint un des sicaires les plus féroces et les plus cruels, massacrant avec tant d'ardeur qu'il fit des journées de plus de vingt homicides, se faisant un mérite d'écorcher si proprement qu'il enlevait la peau d'un homme tout entière, comme on enlève une peau d'anguille, et il la vendait cher aux peaussiers qui en faisaient confectionner des éventails, des culottes, des carmagnoles à la Marat et à la Robespierre. — Au commencement des guerres sur le Rhin, il suivit d'abord l'armée en qualité de vivandier; puis, à la prise de Mayence et de Francfort, il se créa de son autorité privée commissaire et quartier-maître, imposant des tailles monstrueuses et se faisant donner triple dose de provisions, comme qui dirait : pour six mille hommes; fourniture de pain, viande, bière, lard, légumes, etc., etc...... 20,000 rations : bois, fourra'ges, paille, avoine, orge, etc.. 20,000 rations : il empochait donc tous les jours des milliers de florins qu'il perdait toutes les nuits dans les tripots et dans les (averti') N'oubliez pas, lecteur, que les mots français imprimés en petites capitales

o.iietê écrits dam celle langue par l'auteur. {Le traducteur.)

nés, volant d'une m liu ce qu'il jetait des deux. — Rentré en France aussi gueux qu'il en était sorti, il se mit au service des tyrans les plus cruels, il égorgea les Girondins et l'ut l'instrument meurtrier des terroristes. Dans la descente de Kellerroann et de Sihérer, il passa en Italie, et la police en perdit tout à fait la piste. — Tout cela résulte des notes du livre noir; mais de Nardos, ni vent ni nouvelle.

— Se pourrait-il que mon gentilhomme de beau-frère fût un diable aussi noir que cela?... J'ai peine à le croire : àT.<rin il menait grand train et fréquentait les émigrés de la plus haute noblesse française; il avait du maintien et il agissait assez noblement : si cet homme avait pué la boucherie, le bon nez des aristocrates l'eût senti, ce me semble, comme !e chien d'arrêt sent la caille et la perdrix.

— Je ne le crois pas non plus : néanmoins, on m'a dit plus d'une fois que le vicomte avait par moments des façons grossières et communes qu'il voulait justifier en se faisant passer pour un homme tout rond, habitué au sans-gêne de la vie des camps. — Non, non, mille fois non : cet homme de la police ne peut être Nardos! Un Thézerac, un bâtard, un boucher, un assassin?... Bah, bah! ce n'est pas lui; ce ne peut être lui! Propos d'espion mal-appris. Je sais ce que m'a dit Lallemenl, ministre de France à Venise, en m'assurant que le vicomte de Nardos était très-riche, tiès-bonnête et très-galant gentilhomme.

— Quant à cela, papa, je me souviens que vous m'avez dit que tous les émissaires des Jacobins qui arrivaient à Venise pour y ourdir les conspirations les plus sales, étaient prônés aux trois inquisiteurs d'État par le ministre républicain, comme des fleurs de loyauté, de délicatesse et de vertu ! — Mais, dites-moi un p.-u : si ce Thézerac voyageait avec sa femme, est-ce qu'on n'a pas sur eelle-ci quelque renseignement précis? Était-elle jeune et jolie? Était-elle blonde, brune ou rousse? Était-elle grasse ou maigre, petite ou grande? On en trouvera bien un bout de signalement quelque part ! Je sais que dame police connaît à deux onces près ce que tout le monde pèse ; que tous les nids à filous lui sont familiers et qu'elle découvrirait l'antre du secret et les labyrinthes de messire B;elzébuth,son cousin germain.

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— Je le dini que la police de Paris n'a rien su m'en dire de plus. J'ai cherché alors, par l'entremise deCarnot, à pénétrer les mys'ères de la haute police générale; mais dans tous ses registres, — et ils sont nombreux, je te le jure ! — pas un moi. de ce vicomte de Nardos que Lùeu confonde! On trouva sur le Thézerac des notes dont il résulte, que c'est un gibier de potence du premier numéro, un coquin matricule in utroque, et la malheureuse qui est devenue sa femme pour l'expiation de ses péchés, estime victime qui ferait pitié aux rhinocéros. La police de Genève rend compte à ceile du Direc'oire qu'il est entré en ville un Français, venant d'Annecy, — <]ue l'on croit un espion de l'Angleterre, — avec sa femme qu'il vient d'épouser en Italie, ainsi qu'on l'a su par un garçon d'hôtel à qui elle l'a dit elle-même.

Voici le rapport de ce garçon d'hôtel :

— Le premier soir de leur arrivée, dès qu'ils furent retirés dans leur chambre, madame se plaignit à monsieur de iv qu'il avait pris un chemin trop long pour arriver à Lyon; qu'en attendant, elle n'avait pas de femme de chambre pour la coiffer, ni de valet pour la servir, elle qui, chez son père, avait des gens de service comme une grande dame : elle répétait souvent : — Si j'avais au moins ma Julie! — Monsieur lui répondait : — Mon ange, calme-toi, rassure-toi, dans quelques jours nous serons à Lyon . à Paris, tu vivras en princesse—

— Oh! oh! interrompit Ubaldo : Julie? Voilà un indice de Lauretta.

— Bon ! vous verrez qu'il n'y aura pas d'autre Julie dans le monde que la femme de chambre de ta mère ! — Au reste, la police de Genève continue à chercher les poux à la tête de ce Thézerac: elle dit que dans les quelques jours que cet individu a passés dans la ville, il a joué et perdu énormément; qu'un jour ce misérable, ayant pris tous les bijoux de sa femme, le ; \endit huit mille francs: la pauvre créature pleurait et criait à la trahison en disant quelle en écrirait à ses parents et que s'il ne l'avait épousée que pour la dévaliser, qu'il eût à lui donner seulement la somme nécessaire pour s'en retourner chez elle, où elle servirait de femme de chambre à sa mère qui est une sainte et qui l'aurait reçue à bras ouverts. Le soir

LE CHANGEMENT DE NOM. .'ijj

en se plaignant de l'enlèvement de ses joyaux, elle ajoutait qu'elle avait bien peur que ses malles ne les eussent précédés par le même chemin et qu'elle n'espérait plus les retrouver à Lyon. Alors son mari se prit à la gronder et à la menacer, et comme elle se fâchait à son tour, ce rustre lui assena un soulflet si furieux, que le sang en jaillit par le nez et parla bouche: la jeune femme se sauva toute sanglante et alla se réfugier dans la salle, au milieu des garçons. Les maîtres de l'hôtel accourus au bruif, cherchèrent à calmer l'affaire; mais le lendemain matin Thézerac reçut l'ordre de quitter Genève sur-le-champ.

— Là aussi, mon père, je trouve beaucoup de rapports entre Lauretta et madame Thézerac : elle dit que sa mère est une sainte; cette qualification convient à maman en tous points.

— Euh ! il ne manque pas de femmes bigotes pour la désolation de leurs maris! Non, non. Ubaldo ; ton rapprochement n'a pas le sens commun : la police de Bellegarde annonce le passage d'un Thézerac dont le passe-port avait été marqué à Genève d'un signe de reconnaissance pour que la police française eût à le surveiller.

— Quel est ce signe, papa?

— Ce sont des chiffres de police dont la police a seule la clef : par exemple, la date posée plus haut ou plus bas; le nom écrit avant le prénom; une barre, un ziz-zag, un trait de plume, placés avant ou aptes un certain mot; que sais-je encore? La police comprend île suite quel est le poil de la bête. Il n'est pas à dire comme on aura épluché le Thézerac à Bellegarde, en lui demandant toutes sortes de paperasses ; des attestations, des visa, des certificats, des permis de séjour, des laissez-passer, des cartes de sûreté, des certificats de civisme, des reçus d'impositions, des actes de notoriété, des cartes d'exemption, des extraits des registres de l'État civil, des quittances de loyer, des brevets, des diplômes, des patentes, des attestations de bonne vie et mœurs et le reste, car je n'ai pas tout dit : puisque les Français sont, comme disent les Anglais, qui, celle fois, ont raison, — la notion la plus paperassière du monde entier! ! — Mais à l'endroit du Thézerac, la chose était entre Juif et Normand : on trouva, ou l'on fit semblant de trouver notre voyageur parfaitement en règle.

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— Il n'était cependant pas en règle du tout envers sa pan vie femme, qu'il dépouillait.

— Tu vas voir que la femme était vraiment une marchandise du contrebande : après avoir déliassé Nantua, les hauteurs et les profonds ravins de la route et laissé derrière eux les magnifiques cascades de Cardon, ils arrivèrent à Neuville pour la dinée. Après quelques instants de repos, on les appela dans la salle à manger où ils se mirent à table. Déj't Thézerae commençait à attaquer vaillamment le dîner lorsque arriva une pleine cai rossée de voyageurs qui furent immédiatement introduits dans la -aile commune. Thézerae était assis en tête de la table, juste vis à-vis la porte d'entrée : il lève les yeux et en voyant entrer l'une des voyageuses, il devient blanc comme un linge, baisse la tête sur son assiette, et sa femme s'aperçoit que sa fourchette tremblait dans sa main et que ses dents claquaient.

La voyageuse était une grande et forte personne, — ce que Ton est convenu d'appeler une belle femme, — jeune encore et tres-fraiche, n'ayant pas trente ans : elle avait les cheveux excessivement noirs, ayant, à la mode républicaine, deux petites boucles collées aux tempes que l'on appelle des accroche-cœurs; die était très-haute en couleurs, — autre expression consacrée dans le langage négligé de la bourgeoisie parisienne; — son costume était élégamment bizarre, ^avançant vers la table et jetant un coup d'œil circulaire autour d'elle, son regard s'arrêta sur la figure de Thézerae : aussitôt elle saisit une chaise et la plantant violemment à côté de lui, elle s'assied fièrement et le fixe avec une ténacité désespérante. Thézerae devenait de toutes les couleurs et suant à grosses gouttes, il faisait semblant de manger sans faire attention à l'amazone qui s'était clouée à ses côtés.

La femme de Thézerae, voyant son mari tout ému, lui dit en italien :

— Chehai ? ti vîen maie ? (qu'as-tu? te trouves-tu indisposé ?)

— Non, la soupe bouillante que je viens d'avaler trop vite me fait transpirer.

Mais cette Junon, voyant que son voisin faisait la bête, le prit par le bras et le foudroyant du regard, elle s'écria ;

— Bien, Monsieur Firmin je vous fais mon compliment de votre nouvelle épuuse ! — Je vous retrouve donc, enfin : vous aviez disparu ; on ne savait où : je vois que votre bon goût vous a conduit en Italie, pour y cueillir cette jolie pomme -rose ! Bravo, Monsieur Firmin, bravo! Vraiment le choix ne pouvait être meilleur : si elle a deux mille louis de dot que vous puissiez lui dévorer, vous l'aurez bientôt plantée dans quelque auberge pour reverdir, ci vous irez courir à la chasse d'un autre couple de mille louis. Savcz-vous qu'il n'y a pas de marchand pour connaître le trafic mieux que vous ? La criasse aux dots est une chasse réservée, trèsgracieuse et bien agréable !

Les voyageurs avaient d'abord été surpris de cette brutale agression du grenadier femelle ; mais dès qu'ils eurent compris qu'il s'agissait de l'événement assez ordinaire d'un mari entre deux femmes, ils ne purent retenir l'envie de rire qui les gagnait et tous les visages devinrent joyeux et railleurs, tous les coudes se touchèrent, tous les pieds se pressèrent sous la tahle; c'était réjouissant à voir ! Mais Thézerac, après avoir essuyé la première bourrasque, se remit entièrement et se retournant vers le serpent qui l'attaquait :

— Madame, lui dit-il, à qui croyez-vous parler? Vous me prenez pour un autre, sans doute. 11 est étrange qu'il vous faille deux maris ; et que tous les deux se ressemblent si bien que vous les preniez l'un pour l'autre; mais malheureusement pour vous, voici ma femme. Sans cela j'eusse pu vous prendre au mot, au moins, jusqu'à ce que l'on ait repêché votre Firmin.

— Abominable effronté, s'écria-t-el!e : tune reconnais pas la Jeannette? — Ah! pourquoi l'as-tu connue, misérable? Tu ne l'aurais pas volée, maltraitée, trahie et abandonnée comme un trognon de chou, au milieu de Paris ; et si mes mains n'ét lient pas habiles comme elles le sont ; si après avoir été mai tresse et patronne, je n'avais pas eu l'énergie de me faire ouvrière et servante, pour gagner honnêtement ma vie; s'il n'eût tenu qu'à loi, viie canaille, je serais m jrte sur un fumier !

— MessienrSjdilTh'zerac sans répondre directement à cette femme et déployant un papier : voici mon pissc-port; voyez

si je suis le Firmin que rêve cette femme dont je ne comprends nullement le but : est-elle intrigante ou folle? Je' ne sais : au reste, l'un ou l'autre m'est parfaitement indifférent. En achevant ces mots de l'air d'une personne complètement sûre d'elle-même, Tbfaerdc reprit négligemment son passeport et le serrant dans son portefeuille, il fit signe à sa femme, se leva, salua et voulut sortir pour se remettre en voyage ; mais la grande femme se leva comme un trait et se jetant sur lui, tenta de le saisir à la cravate :

— Non, criait-elle; tu ne m'échapperas pas une seconde fois...

Thézerac qui avait une force herculéenne, saisit le bras qui le menaçait et lui imprimant une forte secousse, il le laissa aller avec tant de violence, que la femme, après avoir tourné deux fois sur elle-même, alla tomber rudement au milieu de la salle. Les commensaux accoururent pour la relever et la placèrent à demi évanouie sur une chaise, lui faisant respirer le vinaigre contenu dans une des burettes qui étaient sur la table. On appela les servantes de l'hôtel et on la lit porter sur un lit, dans une chambre voisine. En même temps notre gladiateur, ayant pris sa petite femme tout effrayée sous le bras, la lit dépendre, ordonna qu'on attelât à la hâte et se remit en route pour Lyon.

— Papa, et la haute police de Paris, reprit Ub ilïlo, n'a pas pris note de quelques autres particularités concernant la bigamie très-présumable de ce Thézerac?

— Comment donc? Il y a l'histoire entière de l'inramie de ce brigand, dans les notes de la haute-police. — Jeannette était une des premières et des plus célèbres modisles-lin^ères de Paris, dont les magasins étaient dans les galeries du Palais- Royal (1). Elle avait tant de goût et de finesse, que pas une des grandes mariées de la capitale, n'eût consenti à faire faire son trousseau ailleurs que dans sa maison : la vogue était si grande que les daines n'auraient pas voulu paraître à l'Opéra, dans

(!) Le Palais-Tloyal était peut-être à cette époque le séjour des modistes célèbres de Paris ; nous ne voudrions cependant pas le garantir. Iiepuis bien loi.£temps, les modistes du Palais-Royal n'attirent que les regards des désœuvrés ei la pratique de quelques provinciales des extrémités de la France, peu au courant des modes du bon ton et du bon goût. 'Le tradscttur )

LG CHANGEMENT l>t NOM. 3r">7

une fête ou un bal, «ans avoir une robe de Jeannette. Lorsque ses modes étaient passées à Paris, elle les expédiait en province où, lorsqu'on disait : Madame une telle a une robe de Jeannette, un bonnet de Jraiinctte, un ruban de Jeannette, cetle personne-là devenait l'objet de la plus terrible envie.de la jalousie la plus ardente de luules les élégantes de {'endroit: sur la promenade, les femmes mariées, les jeunes filles et les grand mamans elles-mêmes, faisaient les cent lourspour examiner l'idole sur toutes ses faces et toujours avec un battement de cœur, un mouvement d'envie, un geste de dépit : on se disait :

— Ah! si j'avais cela !... que c'est beau!... que c'est bien arrangé!... que de grâce!... quelle légèreté.!... quel bon goût!... c'est incomparable!...

La célébrité de Jeannette était si grande, qu'elle disaitavec modestie :

— Il y a trois sommités dans Paris : Lalande, Bonaparte et Jeannette.

En disant ces mots, elle prenait un air digne, baissait les yeux et tressaillait d'orgueil. Dans un jour néfaste Thézerac, superbement habillé, entra dans le magasin du Palais-Royal et demanda une douzaine de paires de gants blancs, et grisperle ; et six cravates de soie tricolore, à la républicaine : il paya sans marchander et s'en alla ; mais pendant que Jeannette étalait devant lui différentes boîtes de gants et de cravates, deux autres citoyens étaient entrés pour acheter deux coupons de soie pour gilets. Dès que Thézerac eut quitté la boutique :

— Quel est donc ce citoyen ? demanda l'un des nouveaux venus à la marchande ; le connaissez-vous ? qu'il est bien, par Dieu !

— Je ne le connais pas; mais il est vraiment fort bien.

— Je le connais parfaitement, reprit l'autre : c'est un richard de Nantes; le citoyen Firmin; il a deux cent mille lianes de rente claire et nette et dont il ne doit compte à personne, car il est seul et garçon.

Les deux chalands payèrent et s'en furent à leurs affaires. Quelques jours plus tard, Thézerac, dans une nouvelle ei plus spiendiJc toilette, couvert de b'illanls, revint chez Jeau- 11 M

35H UBAI.DO F.T 1RICNE.

nette pour acheter beaucoup d'étoffes, les payer et partir. Ces visites se renouvelèrent plusieurs fois; toujours élégant, toujours souriant, trouvant la marchande charmante, l'appelant l'heureuse reine de l'art et de la mode : il fit si bien, que la bonne Jeannette s'éprit du beau garçon, si aimable, si riche, et s'en éprit au point d'en sécher sur pied. Le séducteur conduisit sa barque avec tant d'adresse qu'à trois mois de leur première entrevue l'infortunée lia son sort à celui de l'escroc par un mariage civique contracté à l'ombre de l'arbre de la liberté ; mais en moins de trois autres mois, il lui avait joué à la roulette et engouffré dans les mauvais lieux tout son avoir et voulait y engouffrer sa personne ; le misérable, pour ne plus entendre les plaintes et les justes récriminations de sa femme, avait mêlé dans son vin un poison subtil qui l'en eût débarrassé en peu d'heures; mais se sentant prise de cruelles douleurs d'entrailles, Jeannette en soupçonna la cause et faisant venir une de ses jeunes ouvrières qu'elle affectionnait tout particulièrement, elle l'envoya chez le médecin qui administra immédiatement un contrc-poi.<on. Le coquin, qui s'était mis en mesure, changeant plusieurs pièces de magnifique velours en bons écus sonnants, disparut de Paris, où il laissait sa pauvre femme sur le pavé.

— Dieu sait, dit Ubaldo, combien de faux ce misérable doit avoir commis pour venir à bout de touies ses tromperies. Doit-il en avoir fabriqué, des pièces probantes avec cachets, signatures, contre-seings et légalisations pour prouver qu'il était natif de Nantes, i\U d'un tel, fort riche, hon.ête homme, bon citoyen, et personnage notable !

— Tu es encore bien jeune, mon enfant : il te reste à voir beaucoup de ces sortes de tricheries. Le monde veut passer pour clairvoyant et prévoyant ; mais il se laisse prendre aisément à des embûches si grossières que les aveugles les eussent eux-mêmes aperçues... Et ta sœur, ma pauvre Lauretta, s'est laissé prendre aux filets de ce gredin de Nardos, qui l'aura réduite, Dieu seul sait à quelle extrémité !

Ici le comte se frotta violemment la figire, d'abord depuis la front jusqu'au nez ; puis, du nez jusqu'au menton, comme pour enasser une pensée importune qui lui soufflait tout bas, au fond du cœur:

LE CHANGEMENT PK .nom. 3î»9

— C'est toi qui as fabriqué le filet, en élevant cette malheureuse enfant à la débandade, sans la crainte du Seigneur, n'aimant qu'elle-même et le monde ; la laissant croître capricieuse, bizarre, ayant dans la cervelle les mille sottises d'une folle philosophie ; ignorant toute chrétienne vertu, ne connaissant que des romans et l'art de faire entièrement sa volonlé; vaine, dissimulée, inconvenante envers sa mère.

Toutes ces considérations étaient peut être venues à l'esprit du comie ; mais ce frottement de figure les avait toutes effacées en moins d'une seconde . Se tournant vers Ubaldo, il reprit :

— Entrons diner : dès que je t'aurai ramené à ton collège, j'irai déclarer à la police que le vicomte de Nardos, n'importe sous quel nom il y soit, est indubitablement à Paris où je l'ai vu de mes yeux, ayant eu la sottise de le laisser échapper. —

Pendant que tout ceci se passait à Paris, la comtesse Virginie et Irène étaient en grande peine du sort du pauvre l'haldo. Elles ne pouvaient penser, sans désolation, à la désaffection et à la cruauté de ce père, qui cassait le cou à son fils, plutôt que de lui permettre d'être heureux au service du Seigneur, en suivant son ardente vocation et qui le donnait au diable, plutôt que de le laisser se consacrer à Pieu ! Virginie ne croyait pas, pour cela, que Part militaire fût un mal en lui-même ; mais elle pensait que dans le métier des aimes il y a mille dangers et mille occasions de perdre son àme ; quant aux dangers du corps, certes, il n'y a pas de comparaison possible entre le service de Dieu et celui du monde; nous dirons mieux, celui du mousqiet, du canon et des grenades ; puisque, enfin, le soldat n'est fait que pour exposer sa poitrine aux balles, aux boulets, aux bombes, et à la pointe des baïonnettes, des lances et des épées ! Et quel dur métier ne faut-il pas faire pour avoir Phonoeur de se faire tuer ? De longs et fatigants exercices sur les préaux et dans les gymnases ; des marches forcées à pied ou à cheval, dans des chemins effondrés, rahles, montueux, à travers des marais, sous des déluges de pluie, sous la grêle, sous la neige, ou sous les rayons dévorants de la canicule ; écrasés par le poids énorme du fusil, du sac, du sabre et de h giberne, du

360 DBALBO ET IRÈNE.

shako, du bidon, île la marmite, de ia capole... de quoi donc encore ! Des haltes de nuit, souvent dans la boue, sous un ciel pluvieux, ou sous la brume glacée, au sifflement des vents, à la lueur des éclairs, au retentissement du tonnerre, sousles éclats de la foudre. Au milieu d'un lourd sommeil, le tambour bat ; la trompette sonne; allons ! debout : foui bis tes armes et marche, tout trempé par la pluie qui n'a pas cessé de tomber sur toi, pendant toute ta nuit d'un repos écrasant et agité. Si tu as un dur morceau de pain noir, mange-le; situ n'en as pas, marche à jeun, mais marche. Si tu tombes de lassitude, si tes pieds sont écorchés, si tes cors te font voir les étoiles en plein jour, marche encore, ou sinon :

— S... f. .. traînard...

crie le capitaine, qui arrive sur toi, achevai, on l'appliquant un coup de cravache à travers le visage, dont tu porteras la marque pendant huit jours.

Nous-même, qui avons passé notre jeunesse sur les limites de l'Allemagne, au milieu des guerres napoléoniennes, nous avons vu ces scènes-là et plus d'une fois nous avons laissé monter derrière notre voiture deux ou trois soldats qui tombaient d'épuisement sur le chemin, principalement dans les marches forcées : le cœur nous saignait lorsque nous en voyions tomber languissants, demi-morts, sur les bords des fossés, avec des mouvements convulsifs et que nous les voyions ramasser par les chariots d'ambulance, sur lesquels on les jetait agonisants. En arrivant à l'étape, qui est presque toujours dans des villages et dans des hameaux écartés, le pauvre soldat doit encore faire plus d'un kilomètre pour atteindre l'auberge et, au premier coup de tambour, il faut courir aux magasins, pour y prendre des charges de bois, de pain, de viande, de haricots ou d'autres légumes, retourner au quartier et faire la cuisine avec les plus proches.

Le bois est vert ou très-mouillé : on souffle, on attise, on jure ; il en sort une fumée qui étrangle et qui aveugle , l'eau commence à bouillir, enfin! on se déchausse, on désentortille ses pieds blessés, livides, crevassés, écorchés et tout sanglants à faire pitié. On les frotte avec du suif, on les couvre de charpie, on les entoure de bandes nouvelles,

données par une pauvre villageoise compatissante, et tout le monde est debout, pour se brosser ,• pour fourbir les plaques, les boutons, les batteries et les canons des fusils, blanchir les fourni inents, astiquer les gibernes et le shako, graisser leschausures et les noircir, recoudre les boutons, rafistoler l'équipement, retaper les guêtres. — Mais les pauvres cavaliers, bien plus malheureux encore : à peine arrivés, rompus et brisés par le frottement de la selle, les jambes enflées par le long pendillement, ils doivent, a\ant de songer à eux, s'occuper de leur cheval, le panser, l'étriller, le bouchonner, l'abreuver, le couvrir, le mettre a l'écurie; aller au fourrage, à la paille, à l'avoine, au son, à l'orge ; lui faire sa lineiv, garnir sa crèche, peigner sa crinière, nouer sa queue, nettoyer le fourniment, oindre ses sabots, arranger la selle, fourbir le mors, les gourmettes, les plaques, les boucles, les chaînettes, les traits, la bride, le bridon, le caveçon ; étendre la housse, brosser la couverture, épousseter les fontes ; pins, faire briller le casque, la cuirasse, le fourreau du sabre, de la latte ou de l'espadon, elle reste, comme les fantassins; plus, les pistolets et la lance (1 ).

Le soir arrivé, une brassée de paille dans la cuisine ou dans l'écurie; une querelle avec le pékin de la cassine, pour avoir un drap et une serpillière; on étend les capotes devant le foyer pour les faire sécher; le tambour bat l'appel; il battra la diane avant le jour, le scélérat de tambour! Ces mâtins de lapins sont réveillés comme des potées de souris; les guerdins!... disent les piuu pions, les tourlourous, les pousse-caillou et tous les autres sobriquets dont ou gratilie les héros

(1) Nous avons tâché de compléter, en vieil homme du métier, la nomenclature des devoirs du soldat et de ses fatigues en marche, sans prétendre toutefois avoir tout dit; nous faisons uotre compliment tres-sincère à l'auteur qui, pour un homme d'église, s'entend Ires-bien à ces choses- là, comme à une infinité d'auires. Nous profitons de cette occasion pour le prier en grâce de vouloir bien nous pardonner les quelques suppressions et le petit nombre d'additions que nous avons pris la libelle de faire à son excellent livre dont nous partageons toutes les opinions, nous approuvons toutes les maximes, en admirant la sublimite de sa morale et l'orthodoxie de ses doctrines. Nous n'avous pas le bonheur d'être prêtre ; mais nous sommes chrétien pratiquant et grand admirateur des religieux qui, comme M. Bresciaui, savent joindre à la science et à l'érudition, la pureté des principes, la fermeté des idées et l'ardent amour du la cbarllc caiholique, (Le traducteur.)

363 l'BALDO ET IRÈNE.

qui raillent sur, — qui défendent, qui sauvent et qui se font assommer pour la patrie, au chant des belles rimes de :

Gluire,

Victoire;

Lauriers,

Guerriers;

France,

Vaillance;

Valeur,

Champ d'honneur

Mais nous l'avons dit; on bat la diane : debout, soldais, — habillez-vous, — prenez vos armes, — chargez tos sacs, — portez vos armes, — l'arme au bras, — à vos rangs, — par h flanc droit et par le flanc gauche, — pas accéléré, — en avant, — aaarche! Et ainsi de suite;... et toujours ainsi, jusqu'à ce que, arrivés en face de l'ennemi, on le combat comme dans les terribles batailles de Wagram, d Austerlilz, de Friedland et de Moscou.

Et ne croyez pas, au moins, que les officiels soient plus heureux que les soldats. Oh que nenni! Combien de fois les a-t on vus arriver aux logements noyés d'eau comme s'ils sortaient de la rivière; les bottes remplies, couverts de boue, méconnaissables. Les bagages du b-itaillon étant en arrièregarde, nos mères, remplies de pitié pour ces braves, leur faisaient .endosser les hardes de leurs maris, en attendant que leurs uniformes fussent mettables. Il arrivait souvent qu'il fallait couper leurs gants et leurs bottes pour les leur ôter, après avoir tenté en vain tous les efforts imaginables pour en venir à bout sans dégâts.

Lorsqu'en 1812, les corps de la réserve se mirent en marche pour la cruelle campagne de Russie, on vit passer les vélites italiens, qui étaient les gardes citoyennes (1) choisies parmi

(1) Mille fois pardon, M Bresciani: mais nous croyons pouvoir vous assurer que les vélites italiens n'étaient p;js des gardas citoyennes, ni exclusivement des fils de riches bourgeois et d'opulents marchands ; nous sommes votre contemporain et nous faisions nous-mème, à Milan, partie des vélites de la garde royale du prince Eugène 'vBeauharnais), vice-roi d'Italie. C'était un bel el bon régiment d'élite, en uniforme blanc, à collet, revers, doublure et parements pistache; il y avait des vélites, des sous-officiers et des officiers français. Ses derniers colouels furent, de 1609 à 18i2, MM. Salvatori [ex-moine), Peraiûi et

Lli CHAtSGLMEM DE NOM. 3G3

la plus riche bourgeoisie et les marchand? les plus opulents vie rilalie et foi niaient les garnisons des villes de la Lombardie, de la Vénétie, de l'Italie centrale, de la Romagne et des Marches; c'était une pitié que de voir ces beaux et gracieux jeunes gens, dans leurs uniformes bleu de ciel, après avoir abandonné leurs douces et belles contrées natales, grimper sur les rudes montagnes germaniques, passer le Rhin et aller mourir de froid, de faim et de misère dans les landes boréales. Mais ce qu'il y eut de plus douloureux à voir, ce fut le passage de la garde noble (i) de Murât, de la princesse Élisa et de Beanharnais, qui fut appelée à son tour pour soutenir les déroutes de la Kussie.

La garde noble [guardia d'onore) de Beauharnais, vice-roi d'Italie, se tenait à Milan; elle formait l'escorte d'honneur du prince, montait la garde dans l'intérieur du palais, l'entourait dans les (êtes publiques, au spectacle, dans les réjouissances pour les victoires impériales, et elle se composait de la plus fine fleur de la hauîe noblesse italienne. Les plus grandes et les plus antiques familles italiennes entouraient à cheval le beaulils de Napoléon et la princesse Amélie de Bavière; depuis bien des siècles on n'avait vu aucun roi entouré et honoré d'une couronne plus belle de chevaliers; chaque nom que saluait Eugène, était un nom historique et glorieux. Les Visconti, les Slorza, les Litta, lesTrivulzi, les Serbelloni,lesScotti,lesMelzi, les Arese, les Beigioioso, les Borromei et cent autres de Milan auraient sulfi pour rendre fier un monarque ; mais si on y ajoutait les grands noms des familles princières et patriciennes de Venise, de Brescia, de Manloue, de Vérone, de Padoue et des autres villes vénitiennes et lombardes, avec ceux de Plaisance, de Parme, de Modène, de Bologne, de Ferrare, des nobles villes de la Romagne et du Piceno; depuis Charlemagne peut-être, nul roi ni empereur n'eut tant de splendeur de princes, de ducs, de marquis, de comtes et de barons autour de son trône!

Tous ces nobles soldats avaient chacun un adroit et fidèle palfrenier donné par leur famille, qui les suivait dans le^

lloroni; ces deux dentiers étaient Corses, et M. Horoni était un ancien avocat. Ce régiment était logé dans la superbe caserne de San-Franoesco, sur ta place Saint-Ambroise.

(1) Celait la garde d'honneur et non la garde noble. {Le traducteur.)

304 UBALPO ET IREiNE.

marches; qui, à la posée, soignait leur cheval et leur servait ensuite de valet de chambre; la plupart de ces gens étaient d'anciens et loyaux serviteurs de la noble famille, qui avaient vu uaî Ire et qui avaient porté dans leurs bras leur jeune seigneur, qu'ils aimaient hien plus comme un fils que comme un maître. Les mères, ces dignes matrones, avaient confié leur sang aux soins dévoués de ces fidèles serviteurs, qui méritaient si hien la confiance de ces jeunes guerriers, qu'ils servaient comme les anciens écuyers avaient servi leurs aïeux belliqueux, avec amour et fierté. Mais à peine eurent-ils franchi la frontière italienne, qu'un décret impérial arriva qui ordonnait qu'aucun garde d'honneur n'aurait de palfrenier; que chaque garde panserait son cheval, comme tous les autres cavaliers de l'armée : La guerre rend égaux tous les soldats. Ce qui fut dit fut fait. Les gardes nobles du vice-roi d'Italie entrèrent dans les gorges du Tyrol sans le moindre domestique; nous les avons vus en veste et en pantalon d'écurie, comme les autres soldats, coiffés d'une casquette en gros drap, courbés sous les bottes de fourrage, sous les sacs d'avoine, sous les charges de bois, de viande et de pain; ils pansaient leurs montures et faisaient leur litière; ils nettoyaient leurs habits et les fourniments.

La même chose arriva aux gardes nobles de la Toscane et de Lucques, formées des descendants de tous les héros de la diiine comédie, chantés par Dante, l'Homère immortel de 1 Italie, et cités par les historiens Giovanni Villani, Niccolo Machiavelli, Benedetto Varchi et Giovanni Guicciardini, parmi lesquels il y avait des gentilshommes de génie, d'infiniment d'esprit et les plus aimables du monde.

Mais rien ne peut être comparé à la garde noble napolitaine pour la beauté des chevaux et pour le luxe des uniformes. C'étaient de magnifiques jeunes gens, grands, élancés, au visage brun et à l'œil noir et hardi. Ils portaient la tenue des hussards, aux dolmans rouges brodés d'or, h cordons, brandebourgs, glands, olives et fourragères d'or; leurs pantalons rouges, collants, tout chamarrés, bordés et passepoilés en or, leurs bottes à la houzarde, bordées et à gros glands d'or; leurs colbacks en poil d'ours, à flammes pourpres, à aigrette en plumes d'autruche, leurs sabretaches brodées, leurs pelisses riche-

\.K CHANGEMENT DB NOM. 36j

ment chamarrées, élégamment jetées sur l'épaule et retenues autour du cou par une grosse cordelière en or, avec leurs manches pendantes brodées et garnies de précieuses fourrures aux poignets et an collet, leurs sabres recourbés et traînants ornés de dragonnes à glands d'or, leurs éperons d'argent retentissant comme des clochettes, leurs admirables petites gibernes en cuivre doré et argenté suspendues à de riches baudriers en maroquin merveilleusement brodés, cerclés, couverts de boucles et de plaques en or, la ceinture de taille en grosse tresse or et argent et à glands d'or; tout cela constituait la parure la plus splendide que l'imagination puisse créer. C'étaient presque tous des princes et de grands feudataires du royaume, et, lorsqu'on les voyait passer sur leurs beaux chevaux de race royalement caparaçonnés ; avec leurs brillants uniformes tout chargés d'or, on eut dit un escadron de maréchaux, allant recevoir les hommages de leurs vassaux obséquieux. Mais au moment de leur passage dans le Tyrol, il tombait des averses si torrentielles, que ces pauvres enfants, convertis en fleuves, faisaient mal à voir! En arrivant à l'étape, il fallait s'occuper des chevaux, aller à la provende; puis tâcher de se sécher et de se nettoyer comme les derniers des fantassins. Toutes ces fatigues, après avoir quitté les délicieux rivages de Chiaja, de Pausilippe et de Mergellina, sous un ciel si doux et si pur, devaient les faire mourir de froid et d'angoisse, sur les bords glacés du Dnieper et du Boryslhènc.

Je vous laisse donc à penser, ami lecteur, si la comtesse Virginie devait avoir des raisons pour se tourmenter et se désoler en songeant à son cher Ubatdo, arraché par un père sans religion, à la tranquillité de la vie domestique et citadine et, si Dieu l'y appelait, à la vie religieuse, qui a, elle aussi, ses fatigues et ses mortifications, mais qui ne sont nullement comparables aux dangers, aux fatigues, aux privations affreuses qui affligent l'existence des gens de guerre. La condition religieuse est confortée dans sa nudité par la grâce de Jésus-Christ, et le religieux est heureux de souffrir pour son amour; mais la vie du soldat, si rude et si pénible, s'achève pre.-que toujours dans quelque fos-é,sur une brèche, ou dans un sillon. Le religieux meurt dans la paix du Seigneur, en-

•Joe UBALDO ET IKtNt.

touré par la charité de ses frères, rendu fort par la grâce des sacrements, avec la douce espérance de la \ie éternelle; le soldat meurt en tuant, au milieu du désordre, du fracas, dans le bruit d'une victoire inutile pour lui, ou d'une honteuse déroute; au tonnerre de l'artillerie, dans des tourbillons de fumée, écrasé par les camarades qui tombent sur lui; entre les cris des blessés et les gémissements des mourants; frappé à mort, il glisse et tombe dans le sang de ses compatriotes, de ses frères; personne ne lui tend une main secourable, ne verse unigoutte d'eau sur sa lèvre brûlante; le froid le roidii; le soleil le dévore; il ne peut ni se tourner, ni échapper aux atteintes; et pendant qu'il agonise, une charge de cavalerie passe au galop sur son corps et le foule sous les sabots ferrés de ses mille chevaux. Souvent, dans les défaites, tout un train d'artillerie le broie et le mutile sous les roues de ses chariots, de ses caissons et de ses affûts! Les moins ma'heureux, si leurs blessures ne sont pas mortelles, si la cavalerie ne les foule pas aux pieds, s'ils ne sont pas broyés par les roues de l'artillerie, ils sont enlevés sur deux fusils, jetés sur un char d'ambulance et ti aînés à l'hôpital.

Il n'y a pas de cœur humain qui puisse supporter la vue de cet horrible spectacle. — Après une bataille sanglante, les blessés sont transportés dans la ville la plus proche sur deux cents, trois cents, cinq cents... quelquefois, sur mille chariots, où ils sont entassés comme le bétail qu'on mène à la boucherie. Les hurlements, les cris, les gémissements, les sanglots ne sont rien en comparaison des mutilations de cette pauvre humanité! — Un coup de sabre a détaché cette mâchoire qui tombe pendante et ensanglantée sur la poitrine, laissant toutes les dents à découvert : une baïonnette a arraché cet œil de son orbite : un boulet de canon a emporté un bras et brisé la moitié d'une cuisse à ce tronc informe et sanguinolent : la mitraille a brisé et fracassé ces jambes qui pendent inertes entre les jantes de ce chariot. Voici des visages mutilés qui font horreur à voir... — Partout du sang, du pus, de la sanie; les blessures reçues depuis plusieurs jours, et dont les pansements n'ont pu être renouvelés, offrent des plaies gangrenées, rongées par les vers et qui, en pleine putréfaction, répandent une affreuse odeur cadavérique et pestilentielle. Ces

LE OU&6EHEKT DK NOM. otj7

pauvres tronçons d'hommes, si malheureux de ne pas avoir été tués sur le coup, sans aucun soulagement de pansement frais, de baume adoucissant, de bandelette prolectriie, de bouillon réconfortant; les cris des soldats d'escorfe qui pressent la marche des voilures, les imprécations et les blasphèmes des paysans (jui stimulent et harcellent la lenteur de leurs bœufs, enlevés à la charrue et au travail des champs qui pressait; l'arrivée de ces lugubres convois, au milieu de la nuit, éclairés par les tristes torches à vent de la cavalerie, sous une pluie battante qui envenime les plaies des malheureux blessés, dont plusieurs expirent d'an^oi^se dans les chai relies... Tout cela est hideusement épouvantable!!

Arrivés à la ville, les convois se dirigent vers les hôpitaux; mais les hôpitaux regorgent de malades : il faut alors faire de longs circuits dans la ville, sous les gouttières ruisselantes, qui arrosent ces pauvres diables, déjà percés jusqu'aux os. On les décharge devant la porte d'une église : là on les fait entrer pour les jeter sur un immense lit de paille, mouillés, sanglants, souillés, pêle-mêle, pour qu'ils y attendent le travail des chirurgien.;. — Le sang, la putréfaction, les sueurs de la mort, la poudre mouillée, retenue et collée dans des haillons trempés d'eau, répandent une puanteur si affreuse, empestent tellement celte lourde atmosphère, qu'au bout d'un quart d'heure, il n'y a pas d'estomac assez fort pour surmonter cette horrible fétidité. Ces martyrs sont là, pendant de bien longues heures, sans voir un visage humain qui les encourage, sans une goutte de liqueur qui les soutienne, jusqu'à l'arrivée des majors et des aides qui se mettent à la hâte à scier, couper, rogner, scarifier, bras, jambes et cuisses, pieds, mains, doigis, ou mâchoires. Dans ce coin on coud, dans cet autre on sonde; ici on serre un membre brisé entre deux planches, avec des courroies; là- bas on coupe des chairs avec des cisailles, on extrait des projectiles avec des pinces, et les blessés rendent le dernier souffle sous l'alteinte des fers.

Ces choses douloureuses, nous les avons vues nous-mème, etflusieurs fois dans noire jeunesse, et elles ne sont que le bien pâle reflet de la réalité. Les hôpilaux etleséglises se trouvant souvent combles, on voyait dans les rues, le long des maisons, d'interminables files de blessés étendus sur des paillassons ei

368 UBALDO ET IRF.M.

même sur les dalles nues et les pavés : souvent ils étaient exposés dans cet état à la ligueur du froid, à l'intempérie des saisons humides : nos pères leur ouvraient charitablement l'entrée et les portiques extérieurs de leurs maisons pour les mettre au moins à couvert : ils faisaient bouillir des terrines de vin pour laver leurs blessures, pendant que nos sœurs et nous faisions de la charpie, des compresses, des bandes et des plumasseaux, et que nos mères envoyaient à ces mutilés, languissants et moribonds, des tasses de bouillon qu'ils recevaient en les bénissant (t).

Voilà comment le sage amour du comte d'Almavilla envers son fils unique lui gardait les suaves délices de la guerre pour 1 arracher tyranniquement à l'état auquel Dieu l'appelait d'une manière si manifeste. Le service do Jésus-Christ est une chose vile et contre nature pour les esprils mondains ; l'esclavage du monde est une chose honorable, glorieuse et selon la noble impulsion du cœur : souffrir aux pieds de la croix, en

(1) A ces tableaux si émouvants et si vrais de l'auteur, qu'on nous permette d'ajouter un épisode qui nous est personnel et qui complétera, pensons-nous, la touchante description des malheurs de la guerre.

Nous étions, dans les premiers jours de (81 i, étendu sans connaissance sur la planche étroite d'un petit lit de camp dressé avec plusieurs autres, sous une espèce de hangar, hôpital militaire improvisé dans la ville de Mayence; une bulle de fusil avait, depuis environ quinze jours, fait élection de domicile dans notre coude-pied droit, d'où on n'avait pas encore songé à la déloger, occupe qu'on était à se retirer devant les Austro-Russes, avec le corps d'armée de Kellermann. Réveillé par un cri déchirant et terrible, nous ouvrîmes les yeux et nos regards tombèrent sur un superbe colonel de cuirassiers, beau jeune homme blond, haut de six pieds, qui venait de recevoir une affreuse blessure au bas-ventre. On avait assis le colonel sur le pied du grabat qui faisait face au nôtre, et M. L)..., chirurgien eu chef de l'armée, entouré d'un nombreux etatmajor médical, s'occupait d'extraire de cette large blessure, un morceau d'acier le la cuirasse du colonel que le coup de feu qui l'avait atteint y avait engagé; cette opération douloureuse avait arrache au blessé l'horrible cri qui nous avait tiré de notre défaillance; ce fut le dernier qu'il poussa: le spasme atroce lui avait donné la mort.

— Ahf...! H n'y a plus personne, dit froidement le grand major; à un autre. L'autre, c'était nous. Kn voyant notre blessure, l'opérateur dit à ses aides;

— Il faut amputer ça vilement.

je ae veux pas du tout qu'on ampute ça, criâmes-nous.

Vous ne voulez pas, blanc-bec? Allez vous faire f...

El il nous tourna les talons. Nous avons conservé notre pied.

(Le traducteur .)

l'iNMUM! aiE MILITAIRE. 309

s'unissant aux sublimes passions du Verbe fait homme pour le salul du monde; c'est un sacrifice inexcusable et stupide : souffrir pour les délires de l'orgueil et des ambitions des conquérants, c'est une magnanimité de preux, une gloire de héros! — Nous ne dédaignons pas la valeur humaine; nous la louons, au contraire, et nous rendons hommage à l'art de la guerre, quoiqu'il soit un funeste héritage de la colère céleste; mais nous voudrions que noire siècle eût à son tour pour la valeur des saints le respect et l'admiration qu'on doit avoir pour ceux qui mctlcnt la gloire divine au-dessus de la gloire humaine, celle du ciel au-dessus delà gloire terrestre, l'éternelle au-dessus de la mortelle, et qui préfèrent au service du monde, celui du Seigneur, jugeant qu'il n'y a ni force, ni valeur, ni victoire plus grande, que celle de se combattre et de se vaincre soi-mê.ne pour le pur amour de la ver lu.

XLIX — l'infirmerie militaire.

L'oisiveté et la mollesse n'étaient pas, à vrai dire, les voies des collèges militaires de France, au temps de la république et de l'empire. On n'appréciait dans ces espèces de champ clos, que les muscles d'acier, les os de bronze, l'ampleur de la poitrine, la carrure des épaules, la souplesse du jarret et un cœur de lion. La nature Spartiate revivait enfin dans ces éeoles guerrières, et la jeunesse grandissait si apte au métier des armes, telle que nous l'avons vue dans les guerres sans fin de Napoléon; si remplie d'esprit martial et d'amour de la gloire, que l'Europe ne suffisait pas à son ambition. Pour cette ardeur juvénile tous les jours étaient sereins, il n'existait pas de distances, toules les pentes étaient douces, tous les rochers étaient unis: l'hiver on glissait sur la ghee; s'il tombait de la neige, o bonheur! on descendait sur le pré et on en for-

370 H'.ALDO KT IIIF.NH.

niait des bastions, des redoutes, des detni-lunes, des ancre? de siège ; on en dessinait, selon la stratégie nouvelle, des fortitieations dans toutes les règles de l'art, avec des angles aigus, des courtines à sabots, des tourillons en biais, des cavaliers en pente, des passages couverts, des appuis, des garde-fous, des soutènements pour l'artillerie de front, de but, de volée.

D'autres élèves dressaient, avec ce matériel peu solide, des défen-es par flanc, formant les tranchées avec les gabions, les coufi'es, les fascines à fleur-de-lèvre ; des chemins en zigzag, des approches ondukuses, des parallèles,desdents,des éperons, di'S revers, des cloîtres, des palissades, des chaperons, des embrasures (1). Derrière les défenses, d'autres apprentis Vauban confectionnaient les boulets de calibres divers: ceux àtirerde loin; ceux d'une moindre portée ; ceux qu'on l.ince du haut en bas ; ceux qu'on pousse du bas en haut : et les bombes quel'on fait pleuvoir sur les assaillants. Toutes ces opérations achevées, l'écile se partageait en deux camps; celui des assiégeants, celui des assiégés : l'un et l'autre camp choisissaient leurs généraux qui formaient les divisions; chaque division recevait sa consigne. Avant de donner ou de soutenir l'assaut, chaque chef haranguait sa phalange, comme avait faitBonaparte avant les batailles de Monlenolle, de Lodi et de Castiglione ; puis, au sondes tambours, on attaquait, on se défendait. — Le général et les capitaines du collège, aux fenêtres de l'établissement, regardaient à travers leurs lorgnettes, les traits de bravoure de ces enfants, remarquant l'adresse des manœuvres, la précision des mouvements, la hardiesse des coups de main, le bon ordre et le calme des retraites, tirant bon augure de la valeur de chacun, lorsqu'il aurait à agir pour son compte et pour tout de bon.

Pour tout ce qui exigeait de la souplesse, delà sagacité, du courageet de l'intrépidité, l'audacieux Ubaldo était toujours au premier rang : c'était un beau et grand jeune homme, taillé en colosse, déjà destiné à porter la cuirasse : il s'exerçait au maniement de l'espadon, au sabre droit et au manège monté

(1) Nous laissons à l'auteur la responsabilité de tous ces termes de construction militaire : nous n'avons été ni élevé de l'école polytechnique, ni colonel du génie Nous nous contenterons de garantir l'exactitude de notre traduction.

Le traducteur.)

l'infirmerie militaire. 371

sur des chevaux de la plus forte taille; c'était déjà un vaillant et solide cavalier. — Un jour entre autres, il faisait des armes à cheval, d'abord contre deux, puis contre trois maîtres, dont il avait à parer tous les coups. On voyait notre Ubaldo faire jaillir son cheval comme un poisson, le faire bondir comme un daim, faisant des courbettes, des ronds de manège avec tant de vélocité et d'ensemble, qu'on eûL dit un cpervier en chasse : les maîtres ne pouvaient le toucher ni d'estoc, ni de taille, ni par flanconnade, ni d'un coup de manchette. Ils s'en éraer veillaient , surtout en le voyant jouer serré, droit au corps, sous la garde, sans rompre et fans quitter le fer ennemi ; puis en le venant parer par des coups droits, des ripostes, des coups fouettés, furieux, avançant sous le fil, à mi-lame, par coups secs, parades imprévues, feintes éblouissantes, sous toutes les gardes, avec tous les assauts, les bottes secrètes, les retraites et les coups allongés que l'art prescrit.

La galerie se composait de trois ou quatre vétérans et du jeune Piémontais Traversa, qui était un fier tireur et qui, revenu à Turin après 1814, fut le maître d'escrime de beaucoup d'officiers aux gardes et des troupes royales de toutes les armes : ce vaillant homme de bien est mort âgé, il y a un an. On l'avait appelé tout jeune en France pour donner, dans les collèges militaires, les connaissances de l'école piémontaise qui est intermédiaire entre les écoles française et napolitaine, négligeant les eslocadesvolantesdesNapnlitains, l'escrime piémontaise s'en tient aux coups fourrés; elle enquarte et serre par des moulinets plus étroits et a des engagements de lame, des demi-cercles, des feintes plus francs que ceux des Français. Traversa assistait donc, avec les trois vétérans, aux exercices (l 'Ubaldo et admirait avec eux la hardiesse, la méthode, l'aplomb, la force, la souplesse, la rapidité, le sang-froid, la justesse, le feu, l'élégance et la grâce avec lesquels le jeune Piémontais se défendait contre ses trois habiles prévôts d'armes. Le vieux trio soldatesque s'écria d'une seule voix :

— Bravo ! CRÉ NOM DE GlEU! Vit-on jamais un AB1STO plus drgouidi, plus déluré que celui-là ? Comme il se fourre

dessous ! quels coups de faux ! quelles s feintes ! Comme il

pare sous garde ! Comme il pousse sa pointe ! Il faut avoir une poigne d'acier pour mouliner ainsi avec une latte. Comme

372 UBAl.DO ET IKEISE.

il vous porte sa cuirasse ! lise tortille là dedans comme dans un gilet de satin ' — Ce gueurdinAh deviendra la première cuirasse des grossas buttes du Murât !

— F oui, dit une grosse moustache ébouriffée delà

2me demi-brigade d'Augerean : ce lapin-là est un des plus crânes élèves de notre collège. 11 est chouette au canon ; il est cloué sur sa selle pendant tant d'heures d'exercice, et il en descend frais comme nue rose : c'est un voltigeur carabiné: grenadier en serre-file, il charge à la baïonnette comme un taurin brèzounecq qui d'un coup de corne vous f... les boyaux au soleil. — Il instruit ses camarades de l'escadron ; il les échelonne, il les met en rang ; il les groupe et il les déploie ni plus ni moins qu'une vieille culotte de peau ; bref; c'est un bou. . . à trois poils !

— MAIS IL NE JURE PAS! s'écria un autre : un soldat qui ne sacre point, serait-il Henri IV, ne vaut pas une chique crachée !

— 11 est Piémontais , dit alors Traversa.

— Quecq'ça f...ça, est-ce qu'on ne peut pas être Piémontais et lâcher un bon s... nom de D... par ci. par là ?

— Non : le blasphème ne pousse pas en Piémont : il y a un proverbe qui dit :

T.n Sardaigne pas de serpents; Fn Piémont pas de jurements!

— Soit, reprit le grenadier : si on ne jure pas en Piémont, on en pince un peu bien dans le reste de l'Italie, où il y a des jurons qui

Vous coupent la gueule à quinz' pas;

comme dit la chanson.— Il fallait entendre ces muletiers, ces charretiers, ces mariniers italiens; quelles gueuses de litanies ils vous déguisaient à chaque claquement de fouet, à chaque clapotement d'aviron ! Ils nous appelaient chiens sans foi ni loi, et puis, ces brigands-là, à chaque brin de paille qui craquait ^ous leurs pieds, ils sacraient Dieu et la Madone, comme des renégats.

Tels étaient les propos de ces vétérans avec le jeune Travei sa.

L'iKFinUEME MILITAIRE. 373

Nous rougissons vraiment en pensant que ces affreu.» républicains nous accusaient de jurer comme des renégats ei plus qu'ils ne le fais lient eux-mêmes dans ce temps-là: ils appelaient l'Italie, terre blasphématrice: que diraient-ils maintenant, s'ils parcouraient quelques-unes de nos villes et de nos campagnes, où les enfants, à peine sachant parler, sacrent déjà, jurent et maudissent comme de petits diables enragés?qu'eussent-ils dit, s'ils s'étaient trouvés au milieu des légions de 1848, qui inventèrent de nouveaux blasphèmes sortis de l'enfer où ils forment le dictionnaire des damnés, et les semèrent dans nos belles contrées, où ils se sont acclimatés et enracinés de manière à faire reculer d'horreur la nature effrayée de toute celte rage furibonde cuntre son Créateur et son conservateur.

Mais à cet égard, la gloire du Piémont nous console grandement; elle est vraie, elle est méritée. Celle noble nation ne blasphème pas; celle vertu antique, nous souhaitons ardemment qu'elle lui soit conservée par ceux qui ont la piétenlion de la rendre heureuse. Mais tandis que le peuple ne blasphème pas, ses prétendus sauveurs blasphèment tous les jours dans leurs feuilles abominables, qui vomissent l'enfer avec sa bave, son poison et toute sa pourriture, en inondent le royaume et l'empestent de manière à le rendre odieux au Seigneur et i Ions les bons Italiens. Cette obscène licence va si loin, qu'au dire des sages Piémonlais, on imprime maintenant plus de blasphèmes dans une semaine, que tous les hommes les plus pervers du Piémont réunis, n'en ont proféré dans l'espace de cinquante années. Celui qui, dans cent ans, lira quelques-unes de ces feuilles, n'en croira pas ses yeux et déplorera hautement que le Piémont ait été un jour couvert de tant d'infamie, au mépris de Dieu, -des saints, de l'Église et de tout ce que l'on vénère de plus auguste dans les cieux et sur la terre.

Nos lecteurs voudront bien, nous l'espérons, nous pardonner si, oubliant leur piété et leur délicatesse, nous avons osé les mener hors de roule, par un chemin si boueux et si puant; qu'ils nous le pardonnent en faveur de la pilié qui nous inspire, du courroux qui nous anime, à la vue du meilleur pays de l'Italie contaminé par des plumes presque toutes étrangères, soudoyées pour lui enlever l'une de ses gloires les plus il. 32

374 L'UALDO ET IRÈNE.

chères, dont tout peuple chrétien aurait droit d'être fier, celle de ne jamais injurier Dieu, même au plus fort des excès de colère, de fureur ou de démence, auxquels l'ivresse, la brutalité, la fougue des passions peuvent entraîner rhum une nature.

En reprenant notre histoire nous voyons que le jeune Ubaldo, malgré la pente peu religieuse assurément vers laquelle sa position nouvelle l'avait entraîné, bien loin des bons exemples et des bonnes. manières, avait conservé son cœur pur de certains vices et ses lèvres intactes de toute imprécation, de tout odieux blasphème.

L'baldo se trouvait un jour dans le champ où l'on faisait l'exercice du canon et il y remplissait les fonctions de chevauléger dans le service de l'artillerie volante qui était à cette époque un genre tout nouveau de batterie de campagne introduit dans les batailles par les Français. Les chevau-légers avaient dressé leurs montures à flanquer les pièces mobiles qu'on transportait rapidement d'un côté à l'autre du champ de bataille, pour tirer de biais sur les colonnes ennemies, ou pour courir sur un mamelon du haut duquel, envoyant leur volée sur le front de bataille de l'adversaire, elles l'entamaient, le foudroyant et le bouleversant, et le faisaient converger sur les ailes en les enfonçant et en les mettant en déroule. Celle artillerie a donné plusieurs victoires à Bonaparte dans les champs italiens, contre Bcaulieu, Wurmseï, Proféra et Alvinzi. Pendant qu'Ubaldo voltigeait avec une demi-fiatterie et que, ayant mis pied à leire, il nettoyait la lumière et le corps d l'une pièce de seize, un autre y introduisait la charge et notre jeune ami la bourrait avec soin, une pièce voisine partit à l'improvisle. Au bruit de la détonation, le cheval d'Ubaldo, qui était jeune et ombrageux, s'emporte en se jetant de cole et entraîne Ubaldo qui avait la bride autour de son bras, lui lançant une ruade dans l'os de la jambe. Ubaldo, ne pouvant se relever, fut transporté vers une charrette qui le ramena au collège où il fut conduit à l'infirmerie. Les chirurgiens le pansèrent avec des baumes et il eut plusieurs jours de vives souffrances avant d'être guéri. Les infirmiers l'entourèrent de beaucoup de bons soins, car, il faut le dire, les soldats ont beaucoup de charité pour les blesses; c'est là leur affaire;

L IRT1BMERIB MILITAIRE. 37a

quant aux fièvres et aux autres maladies communes, ils n'y entendent goutte; mais pour les blessures c'est bien différent, il n'y a pas de danger qu'ils négligent ou qu'ils transgressent les ordonnances du major! Ces vieux fourriers ne quittèrent point, pendant les premiers jours de son entrée à l'infirmerie, le petit lit d'Ubaldo, et ils se relevaient pour le veiller attentivement jour et nuit, ne prenant que peu d'instants de repos sur un matelas étendu par terre et le soignant avec amour. Le vieux soldat, habitué à la souffrance et contemplant la mort face à face, se sachant un objet de terreur en pays conquis et courbé, pendant toute la durée de sa rude carrière militaire, sous le joug inexorable de la sévère discipline, a un impérieux besoin d'aimer et d'être aimé.

Voyez le soldat, lorsqu'il arrive au logement que la municipalité lui assigne sur sa route, il se sent singulièrement attiré vers les petits enfants; il les caresse et il joue avec eux; il partage entre eux son piètre diner avec un plaisir ineffable. Les enfants, à leur tour, ont une grande et occulte sympathie pour le soldat; ils s'en approchent sans la moindre crainte; pendant que leurs pères le détestent quelquefois et le maudissent, que leurs mères tremblent et frémissent à sa vue, ces petites (réat ures naïves l'entourent comme des amis, sans s'effrayer ni de son épaisse moustatbe; ni de son air sévère, ni de ses armes; ils prennent et caressent sa main meurtrière qui les flatte et les cajole paternellement. Quoique les soldats français fussent, dans les guerres de Napoléon, bien plus affables et beaucoup plus familiers que ceux des autres nations, nous avons pourtant vu les moustaches en broussailles de ces terribles Croates, Moraves, Hongrois, Polonais et Bohèmes se remuer sous le sourire devant ces volées d'enfants qui voltigeaient autour d'eux si bruyamment lorsqu'ils arrivaient dans leurs habitations; nous avons vu jusqu'aux Cosaques de Souvarow eux-mêmes, s'amuser de voir les enfants saisir leurs longues piques et les brandir, tentant de les mettre en arrêt. Mais, plus que tous les autres, les Espagnols du marquis de la Humana s'entendaient à merveille avec les enfants; il était beau de voir ces durs visages de Basques, de Navarrois, d'Andaloux et de Galiciens, jouer avec les gamins à la toupie, à la balle, et crier :

376 UBALDO ET IRÉSE.

— Ahi caramba! muy bien, hermoso muchacho de mi aima (Ah, ticlitre! très-bien, joli pelit enfant de mon àme)!

Et ils récompensaient leurs prouesses en leur donnant des images de saints qu'ils avaient élégamment piquées en les entourant de beaux méandres et d'arabesques, avec la pointe d'une épingle très-fine et que nous avons longtemps soigneusement conservées.

Le soir, lorsque tout le régiment se mettait en rang sur la place et que l'aumônier entonnait le rosaire, une troupe nombreuse de petits garçons l'entourait et répondait avec les soldats; et lorsqu'à chaque dizaine la musique jouait un air, ces petits polissons, reconnaissant dans les rangs les amis logés chez eux, couraient sauter et gambader à leurentour comme de petits chiens. Qui pourrait expliquer ces sympathies mystérieuses entre la faiblesse et la force, la valeur et la timidité, la fierté et l'innocence? Cet amour des soldats envers les enfants nous rappelle un fait bien touchant qui mérite, à notre sens, d'être raconté.

Lors des premières descentes des Allemands dans le Tyrol en 1813, un régiment autrichien se trouvait en séjour dans la petite ville d'Ala et son colonel logeait précisément dans la maison d'Antonio Pizzini où, comme on l'a vu au commencement de ces narrations, avait été accueilli si hospitalièrement le comte d'Almavilla, père de notre Ubaldo.

Or, il arriva qu'un soldat qui avait déserté trois fois avec armes et bagage, fut condamné à mort par un conseil de guerre et qu'il se trouvait déjà dans le confortatorio avec l'aumônier militaire. Al. Antonio Pizzini avait deux fils, Giuseppe et Francesco, charmants petits bambins qui, après le diner, venaient tous les jours, vifs et joyeux, jouer autour du colonel autrichien, à sa grande satisfaction. Cecchino, qui était le plus jeune, s'asseyait souvent sur ses genoux pour caresser la moustache grise du guerrier, qui le faisait danser et l'embrassait avec une grande affection.

Madame Marianne, aïeule des deux enfants, noble dame très-pieuse, voyant toute cette tendresse du colonel pour ses petits-fils, eut la pensée de s'en servir pour sauver de la mort le pauvre condamné. Elle leur fit la leçon, et immédiatement après diner, elle quitta la salle à manger. Les rusés petits

l'infirmerie militaire. 377

anges commencèrent par faire mille jouines au sévère soldat, et, lorsqu'ils le virent bien disposé, Cecchinole prit par les deux joues et lui dit en câlinant :

— Monsieur colonel, fais-nous un plaisir, veux-tu, dis?

— Que voulez-vous, mes chéris?

— Oh, dis-nous oui d'abord...

L'oflieicr supérieur, qui s'attendait à quelque enfantillage, dit:

— Eh bien, oui ; demandez ce que vous voulez, je vous l'accorde.

— Nous voulons la vie de ce pauvre qui doit être fusillé demain.

— Oh! pour cela, je...

— Colonel, interrompit madame Marianne, en se montrant tout à coup; vous avez promis à mes petits-fils; pour avoir été donnée à des enfants, la parole d'un homme d'honneur en est-elle moins sacrée?

Le colonel lit sortir les deux petits garçons et pria la dame de ne parler à âme qui vive de ce qui venait de se passer.

Le jour suivant les soldats entrèrent dans le jardin de mon père pour y prendre le huis qu'ils placent sur leur coiffure; nous vîmes le pauvre condamné passer dans la rue, accompagné de l'aumônier et chargé de chaînes; il était précédé par les tambours qui exécutaient des roulements lugubres sur leurs caisses détendues et suivi par le piquet de grenadiers qui devaient le fusiller. Arrivés sur le pré de mort, on lui banda les yeux, on le lit mettre à genoux, et l'officier, au lieu de crier :

— Feu!

dit en levant la main :

— Grâce !

La surprise, l'émotion et la joie du patient fui eut si grandes, qu'au lieu de se relever, il tomba à la renverse On le transporta au quartier où il fit une grave maladie; mais il rendit grâce à Dieu et remercia les deux enfants qui lui avaient sauvé la vie.

Ubaldo, dans la solitude de l'infirmerie, jouissait de beaucoup d'heures de tranquillité, et le bruit des armes, les exercices de la course, de la chasse, des chevaux et le tapage de ses

378 IUALIH) KT IllENK.

camarades ne le détournaient pas de ses pensées : il pouvait, calme et seul, rentrer tranquillement dans son for intérieur, s'y reposer et s'entretenir longuement avec lui-même. Pendant ces heures, qui étaient peut-être les premières qui lui eussent appartenu depuis son entrée au collège, il put se demander s'il était eneore l'Ubaldo d'il y a deux années et si les douces et nobles pensées qui relevaient au-dessus de luimême autrefois, l'entretenaient encore et le guidaient toujours dans les pures et claires voies de l'innocence et s'il possédait toujours le germe des vertus célestes et sereines qui, siégeant en maîtresses dans une âme chrétienne et fidèle et l'ornant de leurs giâces et de leurs mérites inestimables, la rendent chère au Seigneur, amie et souveraine d'elle-même. 11 put passer ses affections en revue pour reconnaître si elles étaient encore tournées avec amour, avec vénération vers la chère créature qui fit les délices de son enfance et de sa première adolescence, qui l'aimait tar.t, elle aussi, cette ange d'Irène, sa sœur jumelle, avec laquelle il avait fait les premiers pas dans la bonne voie, senti les premières douceurs de Dieu, respiré les premiers souffles de l'Esprit-Saint, goûté les premières saveurs des Sacrements ; avec laquelle, en parlant si souvent de Marie, il fut élevé à ces hauteurs de l'esprit, à ces extases du cœur, à ces ravissements de l'âme vers la beauté, l'excellence et la gloire de cette Reine immaculée du ciel, qui le remplissait d'une joie célestiale et d'une ardeur angélique. Il put se demander aussi, si l'image de sa mère, cette pieuse comtesse Virginie, qui le nourrit de tant de vertu, vivait encore vive et parlante dans son cœur, comme aux belles années de l'innocence de son âme, lorsque la pensée de sa mère était un baume pour toutes ses blessures, une consolation pour tous ses chagrins, un stimulant pour combattre ses passions naissantes, un témoin et une récompense pour chaque victoire remportée.

Ah, le pauvre Ubaldo n'osait plus porter ses regards dans les replis arcanes de sa conscience qu'il ne trouvait plus ornée de sa pureté première : s'il y avait pénétré, il y eût trouvé des choses funestes, principalement la perte de cette domination de l'âme sur le corps qu'elle courbait en soumettant les sens à la raison et au bon plaisir de Dieu. 11 aurait vu

L1NKIIIM BIE MILITAIRE. . 379

dans les cellules embaumées de la conscience, séjour autrefois de vertus parfumées et vides maintenant, quelque petit flacon oublié répandant encore un reste de suave odeur ! — Mais le choc de tant d'objets nouveaux pour lui, qui l'entouraient tumultueusement dans ce collège militaire ; les distractions et le tourbillon incessant de mille passions laborieusement insurgées dans sa poitrine, avaient dispersé et entraîné ses pensées, rendu son âme si inquiète et si vagabonde, qu'il ne pouvait rassembler aisément les unes et causer en paix avec l'autre. Se trouvant seul, il laissait son esprit courir et se perdre dans de folles imaginations qui lui représentaient, au bout d'une année, la liberté des champs de bataille au sortir de celte bruyante prison de soldats.

Les souvenirs de son enfance et de sa puberté venaient pourtant l'assaillir quelquefois, en lui rappelant la maison paternelle, Irène et sa mère : une pensée des innocentes joies de ces premières années surgissait tout à coup dans son cœur et ouvrait le passage à tous les bons propos, à tant de lumières venues de Dieu, à tant d'impulsions vers la vertu; à la souvenance des batailles, des triomphes ; de l'appel manifeste du Seigneur à l'état religieux, et des luttes soutenues avec son père. Ces pensées ne survenaient jamais sans qu'il se sentît, — quoique sa vocation lût bien changée aujourd'hui, — remuer les entrailles et sans éprouver une sorte d'horreur pour la violence paternelle, qui lui avait enlevé tant de bonheur assuré. 11 pensait qu'Irène arriverait peut être à son but de se taire religieuse: il la voyait heureuse; lame absorbée dans une extase divine; priant assurément pour son pauwe Ubaldo. Il lui semblait la voir quitter souvent sa cellule solitaire, pour venir, avec son âme, chercher son frère bien-aimé et lui dire :

— L'baldo, je t'aime : et loi, es tu content, es-tu satisfait de toi-même?

Ubaldo recevait fréquemment des lettres de sa mère; mais c'étaient des lettres affectueuses, qui l'engageaient à vaincre sa nature ardente, impétueuse, et à devenir savant : c'était tout. Cette manière de n'écrire que des généralités lui avait été suggérée en cachette par son fils lui-même : ses camarades ayant découvert un jour un petit paquet de lettres de la comtesse à Ubaldo, que son père lui avait donné, ils y déchif-

380 l'BALDO KT UtENE.

fièrent les doux sentiments de piété avec lesquels la bonne mère excitait son enfant à la crainte de Dieu, à l'amour de Jésus-Clirisl, à la dévotion filiale pour Marie; à la garde jalouse de la pureté angélique : ces garnements incrédules et vicieux s'étaient tellement moqués d'Ubaldo, avaient fait tant de sottes et slupides plaisanteries, qu'ils avaient fini par ne plus l'appeler que bigot d'Italien, petit coco de la Madone, avec des rires et des grimaces d'enfer. Ubaldô frémissait d'une furieuse colère et les eût volontiers déchirés comme un tigre : le moment du départ de. son père approchait ; Ubaldo avertit sa mère de se tenir sur ses gardes en écrivant, parce que ce collège était un nid de scorpions et de serpents qui avaient en haine tout ce qui avait un air de religion. Le capitaine de service ouvrait toutes les lettres des élèves et, s'il y trouvait quelques bons avis d'une mèi-e chrétienne à son enfant, il déchirait ces lettres avec colère et le» jetait aux ordures en s'en moquant avec les supérieurs

Au temps de l'en pire, les choses ne furent plus poussées aussi loin; néanmoins les bonnes mères eurent à endurer beaucoup de tourments à cet égard. L'empereur Napoléon voulait que tous les enfants nobles des premières familles de chacune des provinces conquises fussent élevés militairement: les mères chrétiennes eurent l'affreuse douleur de se voir arracher leurs enfants pour être envoyés à la Flèche. Les plus riches familles italiennes devaient envoyer de Rome, de Florence, de Turin, de Gènes et des autres villes de l'empire les jeunes gens élevés chez eux dans les sentiments de la plus exquise délicatesse et de la piété la plus sincère, pour les voir destinés au métier des armes : plusieurs princesses romaines et beaucoup d'autres très-nobles dames des villes impériales, abandonnèrent leurs somptueux palais pour venir s'établir en France, afin de pouvoir, de temps en temps, entretenir leurs enfants et les animer à rester dévoués et fidèles au Seigneur, notre Dieu. Beaucoup d'entre ces jeunes gens étaient pages de l'empereur et leurs tendres mères cherchaient tous les moyens de venir à leur aide en envoyant à Paris les prêtres savants et pieux qui avaient été leurs maîtres ; et ces bons prêtres, à force de prévenances, de délicates attentions et de gracieux cadeaux, obtenaient du gouverneur et des officiers de la

l'infirmerie militaire. 38J

Pagerie, la permission de voir leurs cheis et anciens élèves.

Ubaldo, brisé par son cheval et cloué dans son lit, ne pouvait pas toujours éviter les réminiscences salutaires de ses oclles années, et ne pas en éprouver un mouvement intérieur d'un assez bon effet ; mais ces sentiments doux et amers étaient passagers dans s >n âme, et un coup de tambour, un son de trompette, appelant ses camarades à quelques-uns des exercices militaires coupaient court à toute douce et chère remembrance du passé. En ouvrant les yeux, après un léger sommeil, les regards d'Ubaldo se fixaient avec plaisir sur les belles 'gravures qui ornaient les murailles de l'infirmerie, et qui représentaient les batailles du Rhin, de je Hollande et de l'Italie, données par les généraux de la république; mais ce qui le charmait le plus, c'était la vue du jeune Bonaparte aux batteries de Toulon, pointant ses pièces : il frémissait d'une généreuse envie en considérant l'assurance, l'intrépidité dame du commandant d'artillerie, garçon imberbe, à l'air maladif, en face des batteries anglaises, qui, du haut du fort, foudroyaient impitoyablement la redoute, lançant sur elle un déluge de boulets et de bombes qui brisaient les affûts, tuaient les canonniers sur leurs pièces, portant partout la terreur, la destruction et le carnage.

L'un dis infirmiers d'Ubaldo était précisément un ex-canonnier du siège de Toulon : un boulet de vingt-quatre, — peut-être bien le dernier lancé avant de rendre la place, — lui avait emporté une jambe; mais le gaillard portait si bien la quille de bois qui l'avait remplacée, qu'on eût dit, en le voyant marcher droit, vite et ferme, qu'il ne regrettait guère son membre si brutalement enlevé par le boulet ennemi. Le brave boiteux voyant un jour Ubaldo tout occupé à contempler la prise de Toulon :

— Ah, mille canons! s'écria t il; il fallait le voir, ce sang de navet-là, s'élancer au milieu de la batterie, en criant : Qui n'a pas peur me suive ; voici la batterie de la mort ! — Le premier peloton qui répondit à l'appel, fut nettoyé par la mitraille qui pleuvait dru comme si elle sortait d'un arrosoir. Bonaparte empoigne les dégringolés par les pieds et les tire de dessous les roues; en prend un qui était debout, au collet, pose mon doigt sur la navette, charge , pointe et fait gueu-

3^2 UtAI.no ET 1HKNK.

1er le brutal en moins de temps que je n'en mets A vous conter la chose, quoique, sans vous offenser, ma mère m'ait assez bien coupé le filet, comme vous voyez, sans vous commander! — Les autres arrivaient toujours ; mais ils n'avaient pas trop le temps de charger sans être endommagés ou escoffiés. c'est pas l'embarras ; le tas de ceux qui descendaient la garde était si haut, qu'il servait de rempart aux autres : quanta Bonaparte, gn'y a pas d'affront ! pas la moindre croquignolet un boulet lui chippe son plumet ; un autre va se nicher dans une canonnière, la démantibule et couvre le commandant de

terre et de gravas. Cette s journée-là amena la victoire

qui arriva le troisième jour, ousque']e fus débotté jambe et tout comme vous voyez, sous vot' respect, mon jeune coq, qui avez celui de vouloir m'imiter par la patte ousqu'ÏÏ n'y a pas de presse, sans vous commander ! — rour lors, Bonaparte me fit demander pour son oidonnance, et lorsque nous fûmes arrivés au quartier, je fus obligé de lui ôter jusqu'à sa chemise;

parce que la s terre lui était entrée par le collet, par

les poignets, par la brayette ; par tout, quoi? La fumée du canon l'avait noirci jusqu'au coude et, par le cou, jusqu'à la poitrine : je l'ai fait passer à la lessive et l'y ai f assez de

savon pour laver tout le linge de la batterie, comme il est vrai que vous êtes un bon b , et moi aussi !

— Nom de nom ! s'écria Ubaldo (sans jurer) ; mais cet

homme a une chance inouïe : on dirait que les balles de mousquet et les boulets de canon, en arrivant devant lui, se détournent par crainte ou par politesse !

— Ceci n'est presque rien, ajouta un autre grenadier, en comparaison des autres dangers que ce conquérant a courus, soit au pont de Lodi, soit au passage du Mincio, sur Valeggio, soit dans diverses rencontres sur l'Adige. Je n'oublierai jamais le 3 septembre, veille de la bataille de Roveredo, lorsque Bonaparte, au milieu des colonnes de Masséna, montait comme un tourbillon par les gorges du Tyrol pour gagner les passes de Serravalle. 11 étaitarrivé dans la petite ville d'Ala, et, voulant observer, du haut d'une élévation, les Autrichiens, qui s'étaient retirés au delà du torrent, dans la plaine de Saint- Martin et de Ger, il montait par Villaltasur un dos du Montecorno. A la suite de celte rude journée où il dut gagner

l'ihfiriherie militaiiie. 383

pouceà ponce un terrain que Davidovich lui disputa fièrement, Bonaparte était très-fatigué, et il nous semblait impossible, à nous autres, vieux lapins, qui sommes des durs à cuire, que cet homme si jeune, si frêle, si mal en poini, avec sa mine de papier mâché, pût résister longtemps à toutes ces fatigues. Il montait les mains derrière le dos, selon son habitude : se trouvant près d'une maison entourée d'un Jardinet, il se sentit pris d'envie de vomir : appuyant sa tète à l'un des montants de la porte, il commença à rendre. Un soldat allemand, débandé de son bataillon, descendait de la montagne, sautant les haies, escaladant de petits murs et courant mille dangers pour arriver au torrent, le passer à gué et se sauver dans ses rangs. Cet homme , en descendant d'un mur qui était celui du jardin de la maison, à la porte de laquelle Bonaparte était appuyé, et le côtoyant en tapinois pour arriver au chemin, aperçut un général fiançais qui lui tournait le dos et qui était dans une posture assez peu héroïque : se dressant sur ses pieds, il épaula son fusil , visa et fit feu. Il n'était qu'à une demi-portée, et Bonaparte aurait dû être tué roide; mais sa bonne étoile était là ! La balle lui effleura la tempe, alla frapper le seuil de granit et rebondit par terre, à ses pieds. Bonaparte ne releva pas même la tête pour voir d'où pouvait être parti le coup qu'on envoyait à son adresse; mais nous, qui le suivions de près, accourant au bruit de la détonation, nous vîmes le brigand qui se sauvait dans les vignes et qui nous échappa, malgré les nombreuses prunes de monsieur que nous lui dé| êchàmes aux trousses (t). — 11 s'agit ici d'un coup, dit alors un caporal borgne, d'un coup bien ajusté, mais qui a pu manquer par un léger mouvement fait par le keiserlich, en tirant la gâchette : il n'y a

(1 Ce fait a clé raconté à l'auteur par des témoins oculaires, et il arriva pré; de la maison de Marchesini. Le coup fut lire à une si petite distance, qu'il ne dépassait point douze pas. On voit dans cet événement le doigt de Dieu d'une façon bien manifeste. Il voulait conserver cet homme aux imperscrutables fins de sa providence. Un ami de l'auteur, qui passait par là, voulut, par une bizarrerie de jeunesse, appuyer la tète où l'avait appuyée Napoléon, pour pouvoir dire qu'il avait posé son front à 'a place même où le grand homme avait posé le sien. Dans cette nuit, du 13 septembre, que Napoléon passa dans ville d'Ala, il logea et il coucha dans la maison rizztni, où l'on montre encore aujourd'hui la chambre de Bonaparte. [L'auteur.]

pas de quoi en tomber en cinq coques comme des cornichons au vinaigre! Ce qui me culbute la coloquinte, c'est de penser comment ila pu tirer ses guêtres du trrrremblement du pont d'Arcole! Tesouviens-tu àeceBOUGRÉ (I) de vomissementde canons, qui était une autre paire de m.mchïs (pie le dégobillement d'estomac du Tyrol, que je dis, mittigris : qu'en dis-tu, lustucru? — Là, en tête de cette bordure effondrée, avec soixante gueulards (canons) qui crachaient sur le pont avec un boucan des cinq cent mille tonnerres du canonnier de là-haut (Dieu)! Nousautres grenadiers, faisant le tour, nous voulions le prendre d'assaut; mais pouhouhoum ! ! ! — Voilà toute l'avant-garde, les quatre fers en l'air! Entendant cette satanée pélarrade et voyant cette abondance de pruneaux, nous prenons bougr vite le chemin de la porte, pour que les

noyaux ne nous entrent pas dans le blanc de l'œil, que ça fait du bobo, mes fistons; que j'en sais quequ' chose, moi que je me suis laissé boucher le sabord que vous voyez là, absent par congé définitive .'... — Mais Bonaparte, sobriqué l'enragé, saute sur le lieutenant porte-drapeau, lui arrache le chiffon des pattes, et se fiche à crier d'une petite voix de cricri qu'on eût entendue d'une lieue :

— Soldats, n'êtes-vous pas les héro de Lodi ? — Suivez moi.

Et il s'élança sur le pool comme un lion courant sur la batterie. Lannes et tour l'état -major lui marchent sur les talons; et nous en avant, marche, au pas de charge. Mais, pouhoum, pan, patapau... patatraaas !.... Tout tonne, tout tombe, tout se casse, tout se brise ; tout saute en l'air à tous les diables! Lannes attrape trois crânes écorchures; Muiron qui, à Toulon lui avait servi d'écran, tombe fricassé entre les jambes de Bonaparte; que ceux de l'état-major qui p encore viennent vous le dire! des dragons, va voir si j'y suis; des grenadiers, brosse et sac à brosse.... Et Bonaparte? — Bonaparte,comme s'il se fût arrêté derrière une muraillede cabaret pour y faire un pas de gavotte, n'avait rien du tout, le matin d'enragé, pas plus que ma tante Gerlrude ; juste comme moi dans mon gousset, où le diable fait des armes; mais son dra-

(I) Mot que l'auteur orthographie buyre, à l'italienne : u se prononc. ou.

[Le traducteur.)

l'infirmerie militaire. 3S5

■peau était troué comme un crible ; le gourmand ! il avait tout pris pour lui! !... — Je veux que le diable me brûle s'il n'est pas ensorcelé! C'est mon opinion définitive et irréconciliable, comme tout citoyen en est susceptible et arbitraire. Les balles, boulets et autres semblables fichaise.i ont peur de ce petit trognon d'bommeque je mettrais dans mon sac plié en quatre et enveloppé dans une morvette. — l'étais dans l'avant-avant-

dernier rang de l'arrière -garde, eb oui dà, et bien, une s

esquille de n'importe qu'est-ce de rien du tout m'entre dans l'œil, et lui dit : Ole-te-toi de là que je m'y mette !.., et mon œil a f le camp, le b de capon!

— J'ons vu c'te danse-là mieux qu' toi, dit un autre, pisqu' j'étions muehé sus un tas d' déblais, en train euh d' tirer sus des Croates qui tiraient, de d'dans une maison, sus les mass' visant toujours les pus gros oiziaux. J'ons vu de c' poste, les ceux qui n'étions pas morts empoigner Bonaparte, le traîner an mélieu des gueurnadiers et battre en retraite avec; mais lui que vet véyant un cheval sans son homm', y saut' dessus comm' on chat, et c'mande qu'on renforcisse d'un' batt'rie el bout du pont pour souhaiter 1' bonjour aux z'honzards qui v'naient nous rend' leux visite. Vlà qu'un boulet d' canon li éventr' son dada, qu' tomb' par d'zeur ; mon gars y s' désempèlr' eud' là, arrête eun aut' cheval vide qui couriontcomnr" eun fou ; y Y tapot, y stut'end'zeur, et patatam, patatam, au grand galop eore eun' foës ; mais v'Ià-t-y pas qu'eunn aut bail' cass' la tel' à c' t' aut' poulet d'Inde, et qu' Bonaparte roui' dans un margouillis d'ousqu'y s' tir' tout emberlificoté comm' un goret d' cheux nous... Sus à un troisièm', et l'troisièm' fait comm' 1' deux zaut, qu' j' disons.

— Quoi donc? s'écrie Ubaldo; el il n'a pas été blessé? La mort fait tourner sa faulx autour de lui, et lorsque le tranchai t approche de ses jambes, elle perd le fil, s'émousse et devient du fromage mou?

— Ça n'est pas fini, reprend un autre grenadier; Bonapavl» qui, dans les dangers, devient audacieux, voyant que les sien-; tiraient partout, revient emboucher le pont comme si de rien n'était, el vole tête baissée entre les parapets fracassés, saute comme un daim par-dessus les embarras et les grenadiers le suivent, serrés comme une muraille épaisse; mais il n'est

386 LBALDO ET IRÈNE.

pas arrivé au tiers du pont, qu'un volcan éclate, rompt, renverse ei disperse la colonne, qui échappe, à grand'peine, en escaladant un monceau de cadavres, à une seconde et plus terrible décharge. Dans le choc, Bonaparte est pressé derrière un rebord marécageux, et tombe dans une mare qui l'avale jusqu'à la ceinture. Plus il fait d'efTorts pour s'en tirer, plus il s'embourbe : alors il crie et dément» ses bras comme quelqu'un qui étoufl'e. Les généraux Belliard et Vignol, le voyant empêtré, s'écrient :

— Sauvons le général.

Ils sautent avec leurs cheveaux dans la vase tenace comme de la poix : ils le saisissent, ils l'arrachent de ce bourbier avec beaucoup de peine, et, les dragons étant accourus, ils le font passer de cheval en cheval, jusqu'au terrain solide où il renouvelle l'assaut et gagne la grande journée.

— Voilà des prodiges incroyables, dit Ubaldo, et que vous racontez à merveille, grenadier. Ici, le savoir, la prévoyance et l'adresse n'y sont pour rien. Tout ceci est le don d'une influence céleste qui l'a sauvé au milieu du carnage : tout le monde s'abat autour de lui ; lui seul reste debout.

— Et y reste toujours, reprit le canonnier boiteux en frappant le plancher du bout de sa quille : à Caldiero, à Montebello, à Bassano, en passant et repassant l'Adige, au milieu d'une grêle de projectiles, sans une blessure, une égratignure, une piqûre, une bosse, une seule contusion ! La batterie qu'il avait en face à Rivoli ne tirait que sur lui seul et tuait tout autour de lui, hommes et chevaux : il était ferme et seul debout, au milieu de tous ces morts, de tous ces blessés, comme un chêne qui survit seul à toute une forêt, arrachée, déracinée par le choc terrible des aquilons déchaînés et par la trombe furieuse formée par la furibonde lutte des éléments bouleversés (t).

Ubaldo écoutait avec admiration ces vieux soldats, et son imagination était si remplie de la valeur et de la fortune de Bonaparte, que déjà il avait eu la pensée de demander avec instance à être envoyé en Egypte, pour apprendre l'art de la guerre sous les ordres de ce conquérant prodigieux ; mais

il) Voir tovis CCB faits dans les nombreux historiens de l'epoqne.

L'INFIRMERIE MILlTAUtE. 3S7

tout à coup, sans que personne l'eût attendu, Bonaparte tomba à Paris, à l'improviste, et trouva qu'en son absence, les affaires d'Italie et celles d'Allemagne avaient pris une assezmauvaise tournure, et que la république avait perdu en quelques mois tout ce que sa valeur avait conquis par tant de batailles.

Un matin, pendant qu'Ubaldo, dont la jambe était presque entièrement guérie, se promenait d;ms l'infirmerie, appuyé sur deux petites béquilles, deux vétérans entrèrent pour lui apprendre la grande nouvelle de toutes les scènes qui s'étaient passées au directoire et le triomphe de Bonaparte et son consulat. Ubaldo s'en réjouit beaucoup, parce qu'il espérait que le consul descendrait en Italie et qu'alors, à son entrée dans l'armée, lui, Ubaldo, y ferait ses premières campagnes.

— Eh ! disait l'un des deux vieux soldats. Certes, en 96 et 97, on a volé beaucoup d'or et beaucoup d'argent en Italie; mais, croyez-moi, il en reste encore assez pour y glaner; et vous autres jeunes gens en trouverez là de quoi faire bombance et vous remplumer pour longtemps. Tous ces moines et tous ces prêtres ont caché de grands calices, de superbes lampes, des candélabres et des ostensoirs, avec des reliquaires très-riches ornés de pierreries très-précieuses. J'étais un fameux furet pour déterrer tout cela. Je prenais la servante et je lui faisais des peurs de tous les diables : quelquefois je menaçais de l'écorcher, de la faire bouillir dans lecu\ier de la lessive. Quand le feu était bien allumé, tout à coup je la saisissais par la nuque et, lui faisant les gros yeux, je disais :

— Tu vas me dire où ton curé a caché le beau calice des grandes fêtes, ou je bouche le trou du fourneau avec ta caboche.

La pauvre fille hurlait en disant qu'elle n'en savait rien : j'en tirais la con>équence logique, moi qui ai été à lécole chez les Ignorantins, excusez du peu, mes neveux! — J'en tirais la conséquence logique que le calice y était : prenant alors un tison enflammé, je le lui fourrais sous les yeux en criant comme un loup :

— Je l'éteins dans tes vilains yeux de chouette, ou je te le fourre dans la gueule, si tu ne me le dis pas.

El la vieille toute tremblante me conduisait dans le grenier

3S8 tBALDO ET IHEISE.

ou dans la cave où, en dépavant par-ci, en démurant par-là, je trouvais le pot aux roses. — Oh que de calices, que de patènes, que de vases d'or j'ai chippés en Italie ! J'aurais pu ouvrir un magasin d'orfèvre bijoutier sur les quais.

— Et moi, dit l'autre, j'en découvrais partout. J'étais maçon avant d'être soldat et j'avais des veux de lynx pour découvrir la chaux et le plâtre gâchés de frais. Je déplaçais des armoires grandes comme des corps de garde ; je décrochais des tableaux plus vieux que Matthieu Salé et je trouvais ma tache par derrière. Un coup de marteau, un coup de pic, quelquefois même un simple coup de soulier ferré et l'affaire était dans le sac ! Des couronnes de Madones, toutes couvertes de bijoux ; des colliers de perles ; des burettes revêtues d'or et d'argent travaillées aux oiseaux, des calices grands comme des augeltes ! J'avais un nez de chien de chasse ; je sentais l'or au flair. J'entrais dans une écurie ; futh futh futh CRÉ NOM DE G1EU ! ça sent l'argent! allons ; en l'air le fumier, à bas le son et l'avoine : rien ! pourtant : euph euph, euph ! ça st nt l'or ! Au diable les mangeoires, au vent

les fourrages Ah, ah ! voilà un rouleau de sequins de

saint Marc tout flambants. J'en ai trouvé dans les puits, dans les latrines, dans les égouts, sous les tas de fumier, derrière les toiles d'araignée, dans les gueules des griffons, dans les macarons, dans les poutres, sous les pavés, dans les gouttières, et jusque sous les tuiles et les ardoises.

— Bravo, camarade, cria un caporal ! Et qu'as-tu fait de tout cet or?

— Ce que tu as fait du tien, peut:être bien : je l'ai jeté dans la gueule du diable, qui l'a mangé avec un appétit de chasseur : pourtant, ce n'est pas pour dire, tu sais, pour des calices et des patènes, j'en ai grinché un fameux lopin ! J'étais très-dévot des Madones. Et pour que ces coquins de der deufel ne les profanassent pas en temps de guerre, je leur enlevais les colliers, les anneaux, les diadèmes ; de sorte que j'avais quelquefois dans mon sac en émeraudes, rubis,

perles, diamants et autres f , des milliers d'écus. — Je ne

sais pas comment cela se faisait ; mais, tantôt une embuscade dehulans, me forçait à jeter mon sac pour mieux jouer des gmboles ; tantôt tn sautant un fossé j'y tombais dedans;

LE CABIM.T Itfc VERDURE. 389

pour sorlir de la bonrbe il fallait y laisser le sac ; pris dans des épines en traversant une haie, pour ne pas attraper un coup de fusil, il fallait y laisser le sac, le briquet et la giberne : s'il ne m'arrivait pas de ces malheurs-là, je vendais le tout aux juifs et j'en tirais de bons éeus, qui s'envolaient de ma poche comme des moineaux francs de la pat'e des gamins (l).

A toutes ces injures, à tout ce pillage de maisons, à tous ces sacrilèges commis dans la pauvre Italie, par ceux qui se vantaient de l'avoir arrachée" à l'esclavage et rendue à la liberté, Ubaldo éprouvait un frémissement de colère et de honte. Mais nous voyons, aujourd'hui que celte patrie infortunée n'est plus insultée par les étrangers, nous voyons et entendons ses fils dénaturés qui crient que pour la rendre libre, il fallait la voler, lui ravir sa religion sainte et égorger un bon tiers de ses citoyens ! — Que Dieu nous rende sages et que, dans sa miséricorde infinie, il nous défende et nous protège !

LE IAU1NLT DE VF.BDIjr.E.

Dans le fond le plus sombre d'un bosquet •rès-vert et hèslouffu, ti averse par les belles eaux d'une fontaine jaillissante qui le parcourait par le milieu, s'ouvrait, grand comme un Irait de caillou, le plus beau, le plus gracieux petit pré qui s'étendait comme un lapis vert sombre, brodé de marguerites et de clochettes blanches, jaunes et rouges, au centre de ces arbres. Dans un enfoncement du bosquet, les feuilles des

(I N'.ius avons cru devoir dans ce chapitre, faire parlera quelques-ui:s <ie no» vieux soldats, leur gro>sicr, mais énergique langage. Le père Bresciaui dont le sa>oir est prodigieux, et nous dirions presque universel, ne pouvait pourtant pat COtra: ilre la langue des rampa et de la caserne de notre pays. No. s avons, nom, parle ex p ofetto. [Le traducteur.)

.1 0 UBALDO ET IKENK.

branches entrelacées furmaienlun cabinet vert au milieu duquel on avait placé sur un beau pied de marbre blanc, une table en granit des Alpes, entourée d'une banquette aussi en marbre dont le dossier était garni par les branches souples et délicates de la passiflore vivace : deux admirables camélias blanc de lait flanquaient, comme deux sentinelles vigilantes, l'entrée de ce réduit solitaire et se miraient dans les eaux tranquilles de la fontaine.

Pendant que le soleil couchant laissait s'égarer dans les interstices de ce bosquet un de ses derniers rayons couleur de pourpre qui, tombant sur l'herbe du petit pré, la rayait de listes sanglantes et allait mettre des jets de flamme sur les eaux argentées du paisible ruissclet ; une femme, jeune encore, mais pâle et maigre, s'avançait à pas lents vers le berceau, portant sur son doux et beau visage, l'empreinte d'une pensée douloureuse et d'une inconsolable tristesse : vous l'eussiez prise pour une mère venant pleurer sur le cippe de son unique enfant, ou pour l'épouse qui vient au pied de l'urne de son jeune époux dire l'adieu du soir et qui, en murmurant la prière de l'éternel repos, semble ajouter, dans un faible sanglot :

La vie est morte en moi; ma dépouille mortelle, Près de toi, cher objet de mes uniques vœux, Viendra bientôt dormir dans la nuit éternelle, l'our ne se réveiller qu'avec toi, dans les cieux!

La dame entra dans la verte ictraite, et, serrant sa robe autour d'elle pour passer entre la table et la banquette, s'assit au milieu du rond : le mouvement de ses lèvres eût pu indiquer qu'elle continuait une fervente et affectueuse prière. Tout en priant, elle desserra une bourse en velours noir, qu'elle tenait à la main et en tira un étui en forme de petit livre en maroquin rouge, à filets dorés ; elle l'ouvrit en poussant un ressort et le posa sur la table de granit, le contemplant avec tristesse. On voyait sur l'une des deux faces de l'étui, le protrait d'un petit garçon tout frisé, avec de beaux yeux vifs et brillants. L'autre face contenait celui d'une adorable petite fille, à la chevure ondoyante et d'une physionomie si douce et si pure, qu'on eût dit le portrait d'un ange du ciel. Autour

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